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LE DÉSARROI FINANCIER

Il s’en faut de beaucoup malheureusement que du côté financier le pays puisse respirer en toute tranquillité.

Le ministère Theunis en effet, débuta par une crise de change très grave. Le belga tomba aussitôt à son point de sortie d’or mais la spéculation internationale ne fut pas très active car elle avait déjà opéré depuis quelques temps des ventes à découvert. D'où très gros dépôts à trois mois (12 frs à Paris). La baisse du belga étant déjà prévue et les positions étant prises sur les marchés extérieurs, les spéculateurs restèrent sur leurs positions et bien peu prirent de nouveaux engagements à terme. Au début de décembre, le gros déport demandé et la confiance accordée au cabinet Theunis, amenèrent vite une reprise du franc belge.

Cependant il y a là une crise très importante, non seulement à cause des 350 millions qu’elle coûta à l'institut d’émission belge, mais surtout parce qu’elle dénotait une atmosphère évidente de désarroi financier et monétaire. Ce désarroi du reste, quelques exemples le mettent bien en évidence.

Et d’abord le 20 novembre un bruit circulait en Bourse de Bruxelles : un crédit de 25 millions de dollars venait d’être consenti par la Federal Reserve Bank des U. S. A. au gouvernement belge en vue de lui permettre de maintenir l’étalon-or. Aussitôt du reste, un démenti de l’Agence Belge, mettait les choses au point. Il ne s’agissait au fait, que de ventes de dollars effectuées par la Banque Nationale de Belgique pour défendre le belga. Les envois d’or nécessitant toujours quelque temps, la Fédéral Reserve Bank avait aussitôt crédité la Banque Nationale de Belgique, comme cela s'effectue toujours entre maisons privées de pays différents, traitant des opérations de change.

Nous avons cité cependant cet exemple pour prouver à quel

point la devise belge était menacée pour que de tels bruits trouvassent si facilement crédit.

Une autre preuve du désarroi financier belge réside aussi dans l'emprunt que, toujours au début de décembre, le gouvernement belge contracta auprès d’un groupe de banques hollandaises (et en particulier MM. Mendelshonn et Cie). L’emprunt se montait à 100 millions de florins (presque 1.450 millions de francs belges) et consistait en un crédit or accordé contre des bons du Trésor à trois mois escomptés à 4 % et prorogeables trois fois. 75 millions de florins étaient destinés à la Belgique et 25 au Congo. Ces conditions étaient vraiment très dures. Au moment où M. Theunis voulait faire baisser le loyer de l'argent, l'Etat belge lui-même était obligé de se tourner vers l'étranger où il ne trouvait qu'un délai d’un an au maximum et un taux de 4% |

Bien plus, dans les clauses de cet emprunt que devait révéler quelque temps après la revue hollandaise du Rotterdamsche Bankwereeniging, il était stipulé une clause-or de remboursement que l’on peut s'étonner de voir figurer dans un contrat entre deux Etats du bloc-or. Les hollandais prévoyaient même la chute du belga et tous les autres risques qui auraient pu détruire l'effet de cette clause. Enfin l'emploi que M. Gutt comptait faire de cet emprunt est, lui aussi, assez caractéristique de la crise financière de la Belgique : l'emprunt devait payer le chômage, c'est-à-dire en fait, couvrir une partie du déficit budgétaire.

Enfin en janvier 1935 deuxième emprunt extérieur. Le solde de l'emprunt 6 1/2 23 émis en France devait être remboursé en février 1935. M. Theunis obtint du gouvernement français qu'il serait émis en France un emprunt destiné à permettre ce remboursement. Le taux que l’on fit au gouvernement belge était « balkanique » (9 % si l’on compte la commission des banques

intermédiaires). Cet emprunt de 475 millions de francs français (670 millions de francs belges) servit au gouvernement belge d’une part à rembourser le solde en circulation de l'emprunt précité (300 millions F. F. et 422,5 F. B.) et à alimenter sa Trésorerie (175 millions EF. F., 247 millions F. B.). Ainsi la Belgique une fois de plus, s’enfonçait davantage encore dans l’ornière. De même en mars 1935 l’Etat dut faire appel à la France pour assurer les besoins courants de sa Trésorerie (225 millions de francs français pour les chemins de fer belges).

On ne sera pas étonné maintenant si nous constatons que l’élaboration du budget de 1935 s’avéra tout de suite très difficile. En fait le gouvernement Theunis dut se résoudre à demander à la Chambre le vote de trois douzièmes provisoires.

Le budget ordinaire établi fictivement par le ministère de Broqueville s’avéra très vite comme ne pouvant pas être équilibré. Le gouvernement Theunis déposait cependant à la Chambre un budget en déficit de 60 millions contrairement à l’équilibre traditionnel. Ce chiffre était toutefois bien au dessous de la vérité. Il y avait en effet les chemins de fer dont le déficit de 350 millions était à couvrir. Il y avait les traitements et salaires qui ne baisseraient plus au dessous du palier 630 alors que les recettes, la matière imposable diminuait avec la déflation (moinsvalue des douanes et accises fin décembre 7 %, janvier 1935 : 8 1/2) (Enregistrement, moins value 8 1/2 à 10 %). Enfin il y avait le chômage pour lequel le gouvernement ne prévoyait qu’un crédit ridicule, etc...

Tout cela faisait un déficit difficilement chiffrable. 500 millions prétendait M. Merlot, 850 disait M. M. Léo Gérard et 960 devait prétendre plus tard M. Van Zeeland. On était loin des 60 millions du dépôt de janvier et des 195 millions que M. Gutt avouait à la Chambre le 21 février 1935.

Du reste un fait brutal est là : les recettes effectuées durant le

premier trimestre de 1935 furent de 1.508 millions alors que les trois douzièmes prévoyaient 2.075 millions. Il est vrai qu'on doit tenir compte de la période creuse de l’année, mais enfin cette moins-value de 567 millions est grave.

Le budget extraordinaire venait par surcroît aggraver la situation. Malgré un remboursement de marks prévus, à la B. R. I. (qui n’eut pas lieu d’ailleurs) et une diminution du crédit pour le chômage (grâce aux bons effets escomptés de l’action gouvernementale) les dépenses extraordinaires représentaient plus de 1.800 millions. Il y avait 400 millions de remboursement de dette anticipé, 350 millions pour la huitième tranche des grands travaux fixés par la loi du 12 août 1933 (3.300 millions), 150 millions pour les routes, 200 millions pour des travaux spéciaux à faire effectuer par les chômeurs, etc...

En regard de ces 1.877 millions il n’y avait que 40 millions de recettes prévues et encore étaient-ce ces fameux marks bloqués à la B. KR. I. La différence devait dans l’esprit du gouvernement être couverte par l’emprunt |!

M. F. Baudhuin pouvait justement écrire quelques mois plus tard” : « La situation financière du pays était non seulement critique mais absolument désespérée à la fin de mars. » Ces 2.800 millions (déficits des deux budgets) où les trouverait-on ? Un appel au marché intérieur et une conversion des rentes il n'y fallait pas songer étant donnés les cours ; quant au marché extérieur lui même il s'était montré trop âpre et réticent. Une solution subsistait : l’2nflation .. ou la dévaluation disaient aussi des voix de plus en plus nombreuses.

SECTION IV

LE COURANT DÉVALUATEUR

Le « climat » favorable à la dévaluation a été créé dans la plus

1 Fernand BAUDHUIN: La dévaluation du franc belge.

large mesure par les conditions économiques et financières si précaires que nous venons d'exposer. Les industriels vendant à perte, les salariés voyant baisser leurs salaires ou acculés au chômage, le Trésor en face des moins-values et des caisses vides, ne pouvaient que souhaiter un changement monétaire qui, pensaient-ils, les tireraient d’embarras. La déflation, faite et mal faite d’ailleurs, s'était avérée sans effet, de là à recourir à la dévaluation qui est un autre remède à la crise il n’y avait qu'un pas que beaucoup de belges, sans souhaiter toujours, envisageaient cependant comme très normal. Mais en dehors de cette cause générale la dévaluation avait en Belgique de nombreux propagandistes qui se basaient sur des théories et des idées, et non plus sur cet instinct que nous venons de mentionner. La presse anglaise bientôt suivie de la presse belge, et des autorités en matières économiques comme MM. L. Cloquette et F. Baudhuin de l’Université de Louvain, se faisaient les défenseurs de cette opération et préparaient ainsi dans le pays le € climat » propice à la dévaluation.

Ÿ 1. — C’est la presse anglaise qui commença la campagne. A cela rien d’extraordinaire : c’est la Grande Bretagne qui, la première des grandes nations avait dévalué en septembre 1931. Nous avons déjà dit d’une part, les avantages retirés par elle de l’opération et d’autre part le coup porté à l’orgueil national anglais en enlevant pendant quelque temps au moins à Londres sa place de premier centre financier du monde. Londres, s’il regagnait au cas d’une dévaluation générale sa place financière, perdait alors les avantages dûs à sa dévaluation. Prise dans ce dilemne l'Angleterre d’une part provoquait les abandons de l’étalon or, d’autre part élevait ses droits de douanes dès que la dévaluation provoquée était faite ou devenait sûre. A l'égard de la Belgique cette tactique est assez significative. C’est la presse anglaise qui

toujours a poussé la Belgique à dévaluer et c’est la Grande Bretagne quelques jours même avant la dévaluation qui a augmenté ses droits d'entrée sur l’acier belge.

C'est la première partie de cette politique qui nous intéresse ici. Il faut tout particulièrement citer, l’ardeur du « Financial News » qui depuis octobre 1934 mena une très violente campagne dévaluationiste en Belgique.

Dès la clôture de la Conférence du bloc-or de Bruxelles, le « Financial Times » écrivait le 29 octobre : « Les Pays-Bas et la « Belgique seraient bien plus heureux dans le bloc sterling qu'ils « ne le sont dans le bloc-or et ces deux pays doivent regretter « de ne pas avoir suivi l'exemple scandinave, etc. »

Mais c’est surtout lors de la crise belge de mars 1935 que la campagne du < Financial News » porta ses fruits. Le 20 mars, au lendemain de la chute de M. Theunis, il écrivait : « En outre « des effets heureux sur le commerce extérieur, la dévaluation « de la monnaie belge profiterait également au commerce inté- « rieur. Le processus de déflation se trouverait renversé. Il n’y « aurait plus besoin de réduire les salaires et la hausse des prix « produirait une décroissance du chômage. La situation budgé- € taire s’'améliorerait aussi et il n’y aurait plus besoin de s’éver- « tuer à réduire les dépenses publiques, cependant que la fisca- « lité deviendrait moins lourde. Ce qui est encore plus important « c’est que la situation bancaire s’améliorerait, les retraits de dé- « pôts qui ont été une cause de souci, cesseraient aussitôt. L’at- « mosphère de tension et de méfiance se changerait en confiance « absolue... Au point de vue anglais les quelques désavantages que la Grande Bretagne supporterait par la concurrence des « produits belges, seraient compensés par l’éclaircissement de la situation lorsque le belga rejoindrait le groupe sterling. »

Tous les points critiques de la situation belge y sont passés en

revue et l'on comprend aisément l'effet moral qui en résulta sur les industriels belges, lecteurs du journal.

Le 21, attaque très vive contre l’embargo sur l'or ; le 25, tendances dévaluationistes de M. Van Zeeland exaltées, etc.

Nous n'insistons pas sur ce point, qui est assez apparent. Sans en exagérer les effets on peut cependant dire que la campagne anglaise a porté ses fruits tout au moins en ce qui concerne l'élite belge.

Ÿ 2. — La presse belge aussi, contribua pour une grande part à la création de ce courant dévaluateur. Plus exactement, elle ne fut pas à son origine, mais s’empressa de le propager en vulgarisant certaines notions qui dans l'esprit du public restaient assez Re SES A ie vagues. Du reste l'opinion commençait à s’agiter. Le 12 février c'étaient MM. Hubin et Jennissen qui ouvraient le feu en pleine Chambre. Le socialistes eux-mêmes semblaient se rallier à la dévaluation. M. Cloquette faisait paraître un ouvrage dans ce sens aie Se sur lequel nous reviendrons et la section d'économie politique de la Chambre de commerce d'Anvers votait un ordre du jour dévaluationiste. Enfin, dernier coup, le 14 mars M. Baudhuin, de l'Université de Louvain, faisait à Liége une conférence retentissante toujours dans le même sens !

La campagne contre la monnaie fut du reste menée avec vigueur depuis mi-mars par un journal belge jadis partisan du statu quo < L’Echo de la Bourse ». Le 11 mars ce journal écrivait :

« Quand un pays se trouve devant un système monétaire qui « assure la stabilité de sa monnaie en or mais qui ne lui rapporte « pas la stabilité relative des prix, il doit se dire qu’il y a quel- « que chose de faussé... et demande qu’on restaure la stabilité « des prix serait-ce aux dépens de la fixité de la devise-or. »

Le 14 mars, le même journal écrivait :

« Peut-on dire que la monnaie anglaise baisse puisque les prix « intérieurs anglais restent stables en livres ? Peut-on dire que « notre monnaie à nous ne varie pas alors que nos prix mar- « quent des cascades continuelles ?... L’or n’est plus l’étalon mo- « nétaire que de 23 %, du mouvement commercial international, « tandis que le sterling est devenu l’étalon de 60 % de ces « échanges. Dès lors c’est l’étalon le plus puissant qui fait valser « l’autre. Ce n’est plus l'or qui fait la valeur de la livre, c'est la livre papier qui détermine la valeur de l'or. »

Enfin en ce qui concerne la couverture largement suffisante de la Banque Nationale « L'Echo de la Bourse » répondait :

€ À quoi sert l’or d’une banque centrale ? A donner confiance « au pays dans les billets qu’il possède. Mais dès que cette con- « fance tend à disparaître, on ne permettra évidemment pas au « pays de faire valoir ses droits : on constituera le moratoire. « L'or ne sert donc à entretenir la confiance qu’en période nor- « male. À quoi sert-il encore ? A effectuer des paiements exté- « rieurs c’est-à-dire à permettre les actions et les réactions pré- € vues par le fonctionnement de l’étalon-or. Mais le système est « tellement bien compris que, là aussi, l’entrave peut avoir « lieu! »

Pour soutenir cette campagne « L'Echo de la Bourse » publiait dans son numéro du 18, la conférence #7 extenso du professeur Baudhuin et dans son numéro du 19 mars, des extraits

du livre de M. Cloquette.

La presse belge du reste suivait une évolution analogue. Dans « Le Peuple > M. Vandervelde écrivait le 10 mars :

« Le dilemne qui se pose maintenant n'est pas inflation ou « déflation mais : dévaluation du franc ou réduction des reve- € nus fixes ou demi-fixes. »

Plus tard, préparant l’arrivée au pouvoir des socialistes « Le Peuple » écrivait même :

« Pour des socialistes le maintien de la parité or ne saurait « être un article de foi. »

Au hasard, citons encore « Le Matin », d'Anvers (11 mars) :

« La valeur d’une monnaie n’est pas dans la quantité d’or « qu’elle représente, puisque l’or n’est qu’une marchandise com- < me une autre sujette aux fluctuations que lui impose la loi de « l'offre et de la demande. La valeur réelle de la monnaie est « dans la quantité des choses nécessaires à la vie qu’elle permet « d'acquérir. Or que voyons-nous ? Avec leur livre « dépréciée » « les Anglais achètent aujourd’hui la même quantité de choses « qu’en 1931. Tandis qu’un franc belge, français, suisse permet € d'acheter un tiers de plus des mêmes choses qu'il y a quatre « ans. Et alors qu'est-ce qui à changé ? Est-ce la livre dont le « pouvoir d'achat n’a pas varié, ou le franc dont la valeur d’a- « chat a augmenté de 30 ? »

Nous ne pouvons pas continuer ici une énumération des journaux belges qui deviendrait vite fastidieuse car les mêmes arguments se retrouvent souvent, mais nous avons voulu montrer la campagne entreprise, par la presse belge et quelques-uns de ses arguments en faveur de la dévaluation. Cette campagne, ces arguments expliquaient le peu d'opposition que M. Van Zeeland rencontra, en général, au moment où il dut donner une solution à la crise monétaire.

$ 3. — Nous arrivons maintenant avec le livre de M. Ludovic Cloquette ? au domaine des idées et des théories, aux sources de ce courant dévaluateur que la presse ne faisait que répandre. Ce livre publié en février 1935, eut un retentissement considérable

1 L. CLOQUETTE: € Le Rattachement du franc belge à la livre stering >. Bruxelles, in-8, 200 p.

tant à cause de la science de l’auteur, docteur en sciences commerciales, déjà connu par son livre sur « Le nouveau statut monétaire international » (1934) préfacé par M. Theunis, qu'à cause des idées franchement dévaluationistes qu’il émettait, ce qui à l’époque pouvait passer pour être assez courageux.

Nous allons exposer en quelques mots les parties principales de sa théorie que nous essayerons ensuite de corriger. Mais nous nous en voudrions de ne pas signaler les pages ou l’auteur distingue la dévaluation de l'inflation ; ces deux choses sont en effet dans l’esprit de beaucoup des synonymes.

Le point de départ de la thèse est : l'examen de la façon dont s'est comporté le franc belge depuis 1926. Stabilisé à la 175°° partie de la livre (alors que son pouvoir d'achat permettait de faire l’opération à la 140" partie) le franc belge a aussitôt provoqué une hausse rapide des prix d’où redistribution malsaine de la richesse, pertes des créanciers, montée des valeurs « réelles », bonis des budgets, etc... Dpuis 1929, nouvelle redistribution des richesses avec le processus inverse, et M. Cloquette de conclure :

« Sur le terrain de son activité interne, le franc belge ne nous « a donc pas apporté la stabilité relative requise en pouvoir d’a- « chat. »

Au point de vue international, les conclusions de l’auteur sont identiques. L’étalon-or, qui par définition, devrait être international, a été mal « administré ». La vague de protectionisme, de contingents, d'embargos sur l'or, de contrôles des devises, a amené un véritable sabotage de l’étalon-or.

« Or que demande-t-on, dit M. Cloquette, au système moné- « taire ? Deux choses ! D'une part, la monnaie doit rester fixe « par rapport au métal promu à la dignité de métal monétaire, « d'autre part, le mécanisme des entrées et sorties d’or, ainsi < que le jeux du taux de l’escompte doit assurer, dans la mesure

« du possible, la stabilité des conditions de la vie économique, « c'est-à-dire la stabilité des prix intérieurs. »

« Il va de soi que le but énoncé en premier lieu n'est qu'un « moyen pour la monnaie d'atteindre le second ceélui-cr étart « l'essentiel. »

C’est là la proposition fondamentale de M. Cloquette : la fixité par rapport à l'or étant le moyen, la stabilité des prix intérieurs étant le bus. Et M. Cloquette de conclure :

« Le franc belge solidement attaché à sa base métallique n’as- € sure pas la stabilité des conditions économiques. »

Quelle issue logique faut-il donc donner au problème belge ? M. Cloquette nous le dit aussitôt : il faut rattacher le franc belge à la livre sterling avec « revalorisation » parallèle de l’or dont « l'appréciation » depuis 1930 a été si néfaste à la stabilité des prix intérieurs. On doït le remarquer, M. Cloquette ne préconise pas un rattachement à l’or aussitôt après (comme cela fut fait) et se montre opposé à toute inflation accompagnant l’opération. Il est même partisan d’une déflation énergique de la circulation fiduciaire.

Est-ce à dire que l’auteur renonce à l’étalon-or ? Nullement.

« Nul, dit-il, ne conteste les services que l'or peut rendre aux « collectivités. Dans aucun pays on ne peut constater de la part « des personnalités responsables le moindre doute quant au rôle « que l’or continuera à jouer dans le futur système monétaire. » € Mais, l’étalon-or n’est pas une fin en lui-même, c’est un méca- « nisme et un moyen qui doivent rendre possible, faciliter et in- « tensifier l'échange des marchandises, du capital et des services, « tant à l’intérieur d’un pays qu'entre nations. »

Il est curieux de noter alors le sens que prend la thèse de M. Cloquette quant au rétablissement de l’étalon-or. Pour lui, il y a d’une part un problème monétaire international et d'autre part un problème de libre-échangisme cher à la Belgique.

D'une part « il faudra que des règles précises pour le fonc- « tionnement de l'étalon-or soient établies, reconnues, appli- « quées, qu’un organisme commun soit chargé d’en réaliser la € coordination et enfin que telles améliorations qui se révéleront « réalisables dans la pratique, soient apportées dans les relations « entre marchés et banques centrales. »

D'autre part, on ne parviendra à résoudre ce problème qu'en s'attaquant au deuxième par « une tendance à la division inter- € nationale du travail ; chaque pays se procurant les matières « dont il a besoin là où il peut les obtenir au moindre prix, et « se spécialisant alors dans la production ou la fabrication des « choses pour lesquelles il a le plus d’aptitudes. »

Devant ce programme évidemment bien lointain, l’auteur ne se fait pas trop d’illusion puisqu'il ajoute : « C’est à un réel changement de régime que nous faisons allusion. »

Que vaut ce livre si fouillé, si documenté, si sincère aussi ? (M. Cloquette ne s’approprie-t-il pas en guise de préface ce mot de Montaigne « Ceci est un livre de bonne foi ».) Il est certain que sa conception de l’étalon-or futur est séduisante mais que vautelle devant la Grande Bretagne étroitement liée depuis Ottawa à ses dominions, et devant l’autarchie du IIme Reich et de l'Italie ? Néanmoins, le retour à l’étalon-or comme le conçoit M. Cloquette, réglementé et organisé est peut-être une des dernières chances qui restent à l’économie et même à la civilisation actuelle de subsister. Quant aux deux buts de la monnaie ils sont exacts mais le deuxième peut-il jamais être atteint ? La stabilité des prix intérieurs n'est-elle pas une chimère ou du moins n’évoque-t-elle pas aussitôt la monnaie dirigée ? Le franc belge n'a pas tenu cette fixité. À qui la faute ? Pas à l’étalon-or certainement mais au chaos mondial et en tout premier lieu à l’expérience monétaire anglaise. Mais il nous semble que M. Cloquette n’est plus dans le vrai lorsqu'il compare la monnaie an-

LE € CLIMAT ÿ FAVORABLE À LA DÉVALUATION 123

glaise qui assure la stabilité des prix intérieurs et la monnaie belge qui ne l’assure pas. L'auteur croit-il vraiment, et nous avons trouvé le même argument dans la presse belge, qu’il suffira de rattacher le belga à la livre pour assurer cette stabilité ? Il faudrait alors que le peuple belge ait été au préalable imbu de la psychologie britannique, que les deux tiers des matières premières s'expriment en belgas, que lorsque le belga baisserait, un canadien, un sud-africain, un australien lui donne toujours la même valeur. Il faudrait en outre que la Belgique n'ait pas à se préoccuper du renouvellement de ses stocks moyennant quoi ses prix ne bougeraient pas. Tous ces atouts que nous avons prêtés un instant à la Belgique, l’Angleterre les avait ; c’est pourquoi ses prix n’ont pas changé. La situation du belga même rattaché à la livre ne serait pas du tout la même. Vouloir se baser sur un cas unique comme le cas anglais, c’est nécessairement négliger les réalités qui prennent toujours à quelque moment leur revanche sur les théories.

$ 4. — La conférence de M. Baudhuin. — La conférence que M. Baudhuin donna le 14 mars devant la Société des Etudes et d’Expansion à Liége eut, de par le moment où elle fut prononcée et de par l’autorité reconnue du conférencier un retentissement très grand en Belgique. Pour un peu, on pourrait dire qu'elle provoqua la dévaluation.

M. Baudhuin s'était d’abord prononcé pour la déflation et en juin 1934 il accepta d’être le conseiller technique de M. Sap (titulaire des finances dans le Cabinet de Broqueville). Mais peu à peu les chances de la déflation lui semblèrent plus maigres. Dans un rapport du 20 juin 1934 il indiquait à M. Sap les effets qu’on pouvait attendre d’une dévaluation.

La conclusion de son rapport était la suivante : « 1° Un effort doit être tenté en vue de la réduction de tous

« les frais de production : impôts, tarifs des chemins de fer, etc.

« 2° Si l'on ne se sent pas la force de réaliser cette réduction & il faut dévaluer après avoir pris contact officieusement avec la « Hollande et avec la Suisse.

& 3 La dévaluation n'étant pas ce qu’on croit, et comme elle « est une éventualité à ne pas écarter a priori, il convient de ne & pas la présenter comme on l’a fait jusqu'ici. Il faut cesser de & parler de stimulant factice, d’écrasement des classes moyennes « et de l'épargne. »

Dès avant 1034, M. Baudhuin le dit lui-même, l’éminent professeur était convaincu qu'il fallait dévaluer. Néanmoins il s’abstint de toute critique jusqu’au jour où la faillite de la déflation lui sembla acquise.

Nous serons assez bref sur cette conférence qui n’est pas, somme toute, un argument en faveur de la dévaluation mais une invitation à l'essayer. De fait en voici le schéma : « A Ja crise, deux remèdes : la déflation ou la dévaluation. La déflation a manqué son résultat à cause du fisc et de la démagogie, essayons de la dévaluation, bien que je pense que ce ne soit pas le meilleur des deux remèdes. »

M. Baudhuin voit l'origine de la crise belge dans « la disparition de la marge bénéficiaire des entreprises ». D'un côté, prix de vente bas, de l’autre côté prix de revient élevés. Que faire ?

«< Renverser, dit M. Baudhuin, les positions respectives de ces « deux courbes et faire en sorte que soit en touchant l’une ou « l’autre, nous arrivions, à ce que la courbe « revenus » dépasse « la courbe « dépenses » ! »

Comment y arriver ? Par deux moyens : ou la déflation, ou la dévaluation. Les préférences du conférencier vont vers la première et il cite l’exemple de la Pologne qui a réussi grâce à elle son rétablissement et est arrivée, sans manœuvre monétaire, à une reprise sérieuse. Mais en Belgique la déflation est mal faite.

Un seul fait le montre : « Le budget de l'exercice 1935 tel qu’il « se présente aujourd’hui est supérieur à celui de 1929... à celui « de la dernière année qui a précédé la crise ! ». Alors M. Baudhuin en vient à préconïser le deuxième moyen. Mais il ne le fait pas sans hésitation puisqu'il dit :

« Personnellement J'estime que le premier remède — la déflaton — est DE LOIN le mailleur. »

Et plus loin :

« En tout cas, /a dévaluation ne doit jamais être qu'un PIS

& ALLER ou un MOINDRE MAL. »

Et M. Baudhuin d'expliquer comment il conçoit cette dévaluation qu’il a eu tant de mal à admettre.

« Si une dévaluation de 25 %, nous semble recommandable, « nous ajouterons que dans notre esprit elle devrait comporter « un rattachement à la livre sterling... Certes nous demeurons « partisans de l'étalon-or auquel le monde entier reviendra un « jour, mais momentanément nous devrions le délaisser. Si vous « n'avez plus qu’un petit nombre de nations qui y restent atta- « chées, le véritable équilibre se trouve du côté de la majorité. »

La péroraison de M. Baudhuin est très belle. La place nous manque pour la citer en entier. Il y adjure le Gouvernement de choisir une bonne fois, de bien regarder si la déflation n’est pas trop impitoyable et tardive et de ne pas avoir peur de « reculer à temps quand ce sacrifice peut être encore utile ».

Nous avons déjà dit ce que nous pensions de la conférence de M. Baudhuin. Elle n’est pas un plaidoyer en faveur de la dévaluation, tout au plus est-elle une critique de la déflation faite en Belgique de façon telle qu’elle oblige le pays a essayer maintenant de la dévaluation. Néanmoins nous ne saurions trop le répéter, la portée de la conférence fut considérable et désormais la majorité de l'élite intellectuelle belge était dévaluationiste.

M. Gutt, le ministre des finances de l’époque, a dit à ce sujt” : « Beaucoup se sont indignés, certains m'ont demandé sérieuse- « ment : « Pourquoi n’a-t-on pas mis M. Baudhuin sous les ver- « rous ? » Je leur ai répondu, ajoute M. Gutt, que je ne pensais « pas que les gendarmes eussent pu lutter contre des dées. »

L'anecdote prouve cependant ce que M. Baudhuin risquait en parlant.

Nous venons d'étudier le climat propice à la dévaluation. Nous allons examiner maintenant les événements qui ont poussé la Belgique à tenter cette expérience monétaire.

1 C. GUTT: Pourquoi le franc belge est tombé.

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