‹ La Belgique en 1860Chapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

des provinces, rehaussées par la présence du souverain, un caractère à la fois \iril et touchant. Il a enfin déterminé dans fout le royaume des démonstrations innombrables.

La Belgique en ISfiO est le tableau «le ces manifestations patriotiques.

Nous l'avons l'ait précéder d'une introduction ayant pour objet de signaler non-seulement les bienfaits du règne de Léopold I", mais aussi de rappeler l'inébranlable attachement des Belges à leur antique nationalité. Il importe de constater que la Belgique, malgré tant de vicissitudes, a toujours conservé son caractère dislirtetif. On comprendra mieux comment, définitivement affranchie en 1850, elle a su consolider promplement son existence indépendante et s'habituer aux institutions qui font sa force et sa irloire.

Octobre 1860.

Depuis vingt-neuf années Léopold I" est roi de la Belgique indépendante. Il a vu (rois générations; il aura bientôt dépassé deux fois. dans son règne fortuné, cette longue période que le plus grand des historiens romains appelle un espace si considérable de la vie de l'homme.

Tout a changé autour de nous. La Belgique seule demeure immuable. Elle n'a cessé d'aimer et de vénérer le prince qui, dès l'aurore de son règne, a su réunir le pouvoir et la liberté.

Le Congrès national qui, eu 18Ô0, avait proclamé à l'unanimité l'indépendance de la Belgique, voulut l'affermir en appelant au trône le prince Léopold de Saxe-Cobourg.

12 LA BELGIQUE t.N 1860.

Il était impossible «le faire un meilleur choix. Dans l'élu de I immortel Congrès il y avait un roi qui, par sa position réellement indépendante, pouvait seul assurer à la Belgique celle neutralité que l'Europe lui avait imposée comme une des plus solides garanties de la paix générale; il y avait en outre un prince dont l'intelligence supérieure était au niveau des plus grandes difficultés et dont la noble ambition pouvait être hautement avouée.

Lorsque, en 1831, les députés belges, envoyés à Londres, pressentirent le prince sur ses intentions, Léopold ne cacha point qu'il serait heureux d'être le roi librement élude la Belgique. Mais pourquoi voulait-il échanger l'existence la plus enviée pour les soucis et les périls d'une royauté nouvelle et encore menacée? « Toute mon « ambition, disait-il, est de faire le bonheur de mes semblables. Je ■« n'ai jamais désiré le pouvoir que pour faire le bien, et le bien qui « reste. »

Après qu'il eut accepté la couronne que lui offrait le Congrès belge, le prince donna à sa pensée une forme plus précise dans ces admirables paroles : « Les destinées humaines n'offrent pas de lâche -< plus noble et plus utile que celle délie appelé à maintenir l'indé- « pendanee d'une nation et à consolider ses libertés. »

Inauguré roi des Belges, sur la Place-Royale, à Bruxelles, le il juillet 1831, le nouveau chef de la nation dit encore : «A l'aspect « de ces populations ratifiant par leurs acclamations l'acte de la re- ■« présentation nationale, j'ai pu me convaincre que j'étais appelé par « Je vœu du pays, et j'ai compris tout ce qu'un tel accueil m'impose « de devoirs. Belge par votre adoption, je me ferai aussi une loi de « l'être toujours par ma politique. » Jl ajoutait : « Je n'ai accepté la « couronne que vous m'avez offerte qu'en vue de remplir une tâche • aussi noble qu'utile, celle d'être appelé à consolider les institutions

« d'un. peuple généreux et île maintenir son indépendance. Mon cœur » ne connaît pas d'autre ambition que celle de vous voir heureux. »

Léopoid I " a été constamment fidèle à celle promesse.

Dès 1<SÔ2, M. Thiers disait du nouveau roi qu'il élait, comme il J'avait prouvé, un bon, un vrai Ifclge. C'a été, en efi'et, la politique

invariable de l'élu du Congrès.

Le respect de l'Europe, la profonde gratitude et les acclamations «enthousiastes de son peuple, attestent que Léopoid Ier, pendant un règne de vingt-neuf années, n'a cessé de veiller, avec la plus active sollicitude, sur les institutions et l'indépendance de la Belgique; qu'il a su élever ce beau pays à un rang éminent, et que nul chef d'Etat n a mieux mérité que lui le nom sublime de Père de la patrie.

Le royaume de Belgique date de 1850; mais l'indépendance des provinces belges es! aussi vieille que leur histoire.

Pendant tout le moyeu âge, les communes de la Flandre défendirent héroïquement leurs libertés. Elles luttèrent, sur vingt champs de bataille, contre les années du roi de France, pour conserver leur existence nationale. Les souverains des autres provinces étaient feudalaires de l'empire d'Allemagne, niais feudataires assez puissants pour ne poinl se courber sous une souveraineté immédiate et directe. Dans le llainaul, les bourgeois déclaraient fièrement qu'ils ne relevaient que de Dieu et du soleil.

Réunies par les dues de Bourgogne el transmises ensuite à la maison d'Autriche, les provinces belges continuèrent à former un Etat distinct. Guillaume le Taciturne, interprète éloquent et vaillant dé-

H LA BELGIQI E L\ 1860

fenseurdes anciennes constitutions nationales, disait de Philippe II :

« Ce roi m'est inconnu. Qu'il le soit en Castille, en Aragon, ;'• Naples,

« aux Indes, et partout où il commande à plaisir; qu'il le soit, s'il i veut, en Jérusalem, paisible dominateur en Asie et en Afrique, tant « y a que je ne connais en ce pays qu'un duc et un comte, dont la « puissance est limitée selon nos privilèges, lesquels il a jurés en la « Joyeuse-Entrée. »

Telle était, en effet, la situation légale des provinces belges. Pour nos pères, fidèles à leurs anciennes Charles, le roi d'Espagne ou l'Empereur fut toujours le duc de Brabant, le comte de Flandre, le comte de Hainaut, le comte de Namur, etc. Rattachée à l'Espagne ou à l'Autriche, la Belgique resta néanmoins belge. Elle conserva ses institutions propres, son existence distincte, son individualité politique.

Ce qui lui manqua, ce fut une dynastie nationale. Après la violente séparation des provinces du ÎN'ord et du Midi, pendant les troubles religieux du xvie siècle, la Belgique suivit fatalement les tristes destinées de ses suzerains espagnols. Elle fut démembrée et morcelée par la république hollandaise et par la France, qui profitèrent lune et l'autre de la faiblesse, de l'incapacité et de l'impuissance des descendants dégénérés de Charles-Quint.

Dès le xvir siècle néanmoins, le cardinal de Richelieu aurait voulu constituer entre l'Allemagne, la France et la Hollande, une république catholique indépendante, c'est-à-dire affranchie de toute suzeraineté. Celle combinaison lui paraissait la plus favorable pour empêcher le choc des puissances et maintenir la paix de l'Europe. Louis XIV ne fut point de cel avis : abusant des forces de la France, il voulut les employer à conquérir les Pays-lias. Heureux dans ses premières tentatives, il fut ensuite vaincu par l'Europe. On a trop oublié que Louis XI V, après les défaites d'HochsUvdt, de Kamillics.

d'Audcnarde et de Malplaquct, offrit non -seulement de restituer la plus grande partie de l'Alsace, mais aussi la plupart des conquêtes faites dans les Pays-Bas depuis le traité des Pyrénées, entre autres les villes de Lille et de Maubeuge. Malheureusement les coalisés, en voulant contraindre Louis XIV à détrôner lui-même Philippe V, son petit-fils, montrèrent à leur tour peu de sagesse, de modération et de prévoyance; ils perdirent ainsi l'occasion de reconstituer l'ancien héritage de Marie de Bourgogne ou du moins de restituer à la Belgique ses anciennes frontières.

Fallait-il laisser les Pays-Bas à la merci de la France ou leur donner une indépendance forte et durable? Cette question préoccupa longtemps, après les guerres de Louis XIV, les meilleurs et les plus célèbres politiques. En France, aussi bien qu'en Angleterre, l'indépendance belge avait des partisans éminents. Mirabeau était de ceux-ci. Il publiait en 1784 que, au lieu de laisser les Pays-Bas à la merci de la France, il était préférable de les voir se former en une république indépendante de la France et amie de l'Europe. « S'il est au pouvoir des hommes, ajoutait-il, d'établir une balance politique vraiment utile et durable, c'est par celte révolution grande et salutaire qu'il faut commencer. »

La France de 1792 et de 171)0 ne profila point des conseils de Mirabeau. Le parti dominant voulut reculer jusqu'au Rhin les frontières de la république.

Les Belges, abusés par des proclamations qui leur promettaient l'indépendance, avaient d'abord accueilli les Français comme des libérateurs. Mais, selon le témoignage même de Dumouriez, le vainqueur de Jemmapes, les Français, au lieu de la liberté promise, n'apportèrent dans les anciens Pays-Bas autrichiens que la tyrannie et la ruine. Ils exigèrent de nos pères le vœu d'une réunion intégrale à la

Iti l.\ BELGIQUE KN 1860.

France, et ce vœu fut arraché « à coups de sabre et de fusil. » Ni In Belgique ni l'Europe ne ratifièrent le décret du 9 vendémiaire an iv (4 octobre 1793) par lequel la Convention, foulant aux pieds les promesses de ses généraux, prononça la réunion des Pays-Bas autrichiens et du pays de Liège à la France. Jamais les Belges ne s'habituèrent à leur nouvelle condition. Pendant le règne de Napoléon I", comme sous la domination de la Convention et du Directoire, ils ne cessèrent de regretter leur ancienne liberté.

La force des événements et la puissance de Napoléon comprimèrent leur élan vers un autre ordre de eboses; mais l'Empire s'inquiétait de leur tiédeur, de leur antipathie , de leurs aspirations vers l'indépendance. En 1809, si les Anglais avaient réussi à s'emparer d'Anvers, la Belgique tout entière, selon le témoignage de M. Thiers, se serait soulevée pour se détacher de l'Empire. Il fallut attendre que l'ambition outrée de Napoléon Ie* précipitât le déclin de sa puissance. Ce moment était désiré par les Belges avec une impatience extrême. Vussi auraient-ils suivi, à la fin de 1813, l'exemple des Hollandais si, comme ces derniers, ils avaient été appuyés par un corps des troupes coalisées. Et, sachons-le bien, les puissances alliées n'avaient dû taire aucun effort pour influencer les populations belges. Lord Clancarly écrivait de la Haye ( 1 h décembre 1 8 1 5)à lord Castlereagh que les dispositions des populations belges étaient telles, qu'il était inutile de dépenser un shilling pour les exciter ou les encourrger. Les attestations des historiens français sont d'accord sur ce point avec les dépèches anglaises. Mais nous avons un témoignage encore plus imposant. Au mois d'avril 1831, un vétéran de l'Empire, M. le général Sébastiani, devenu ministre des affaires étrangères du roi Louis-Philippe, disait à la tribune de la chambre des pairs : « Nous l'avons aussi pos- « sédée cetie Belgique, et qui de nous a oublié quelle impatience elle

« témoignait en 1814 de briser le lien <|ui L'unissait à la France?» Malgré tant de vicissitudes, la Belgique était donc restée belge. Elle avait perdu son existence nationale, mais elle n'avait pas détruit son individualité politique. Jamais on n'avait pu réellement la considérer comme une province espagnole, autrichienne ou française.

La Hollande, à laquelle la Belgique fut unie depuis 181 o jusqu'en 1830, ne réussit pas non plus à s'assimiler ces belles provinces. Elles contenaient des éléments indestructibles de nationalité et d'indépendance. Elles étaient prédestinées, l'histoire l'atteste, à vivre eu commun de leur vie propre, avec l'assentiment et sous la protection de l'Europe. C'était une nécessité de leur position aussi bien que la récompense d'un aïlaehemenl inébranlable à de nobles el grandes traditions.

Kl

Lorsque, en 1850, la Belgique se sépara de] la Hollande, elle fut soutenue par la France. 11 ne faut ni oublier ni méconnaître l'appui que le Jiouvernement de juillet donna aux Belges pour assurer leur indépendance. Celle protection, jointe au concours de l'Angleterre, se manifesta surtout avec éclat en 1851 el empêcha la jeune Belgique de succomber sous des forces supérieures.

Mais il ne faut pas oublier non plus que, en détruisant par leur révolution le royaume des Pays-Bas, les Belges venaient de rendre à la Fiance un service également considérable. La France avail le plus grand intérêt à soutenir, à favoriser et à faire triompher la révolution tle septembre 1830. Kn venant au secours des Belges, c'était sa propre existence que la France défendait; celait même une dette qu'elle acquittait. Yest-ce point ainsi qu'il faut interpréter le langage d'ora-

leurs éminenls? M. de Tracy, entre autres, disait à la tribune de la chambre des députés (avril 1851) : « J'éprouve quelque peine à enlendre sans cesse répéter que si la Belgique est indépendante, c'est à la protection de la France qu'elle le doit. C'est, au contraire, l'insurrection des Belges qui a couvert nos frontières. »

Avoir assuré l'indépendance de la Belgique était pour la France la meilleure et la plus belle des conquêtes. Elle fut complétée par la neutralité que, d'accord avec la France, L'Europe garantit au nouvel Etal comme la condition fondamentale de son existence. La Belgique indépendante et neutre couvre et protège une des frontières les plus vulnérables de la France. Elle empêche le renouvellement de ces longues guerres qui ont ensanglanté les deux derniers siècles. Elle maintient la paix européenne en même temps qu'elle assure la sécurité de la France.

Les témoignages des hommes d'État et des publicisles les plus éminenls sont unanimes sur ce point. Faut-il en citer quelques-uns? Nous les emprunterons de préférence aux hommes politiques qui ont le mieux traduit la pensée des gouvernements divers auxquels ils appartenaient et l'opinion réellement dominante en France depuis 1851.

M. Thiers, organe du gouvernement de Louis-Philippe, ne s'exprime pas autrement queM.de Lamartine, ministre de la République de 1848. e! que M. Thouvenel, ministre de l'empereur Napoléon III.

31. Thiers, dans son livre sur la Monarchie de 1850, déclare que, par la formation du royaume de Belgique, la France a gagné : d'abord tout ce qu'a gagné sou alliée; ensuite la destruction du royaume des Pays-Bas, qui était une redoutable hostilité contre elle, une vaste tête de pont, et le remplacement de ce royaume par un État neutre qui la couvre.

Dans son rapport à l'Assemblée nationale sur la situation de la ré-

publique vis-à-vis de l'Europe, M. tic Lamartine s'exprimait en ces termes : « Le royaume des Pays-Bas se brisa de lui-même en deux, au contre-coup des journées de juillet; une moitié forma celte puissance neutre et intermédiaire devenue utilement pour la France le royaume de Belgique. »

Écoutons maintenant le ministre de Napoléon ilf. Dans la dépêche qu'il adressa le 19 mars 1860 à l'ambassadeur de l'empereur des Fiançais à Londres, pour dissiper la défiance excitée par l'annexion déjà résolue de la Savoie et de Nice, M. Thouvenel rendit également hommage à la vérité : « On allègue des analogies, disait-il, et l'on part de là pour semer la défiance. Mais ces analogies reposent-elles suides faits et existe-t-il véritablement un rapport entre notre position à l'égard des Alpes et notre situation sur le Rhin? Sans doute, le> traités de 1815 avaient constitué au Nord un état de choses non sans ressemblance et sans lien avec celui qui subsiste encore aujourd'hui du côté des Alpes. Le royaume des Pays-Bas avait été créé dans une pensée conforme à celle d'où dérive la délimitation territoriale de la Sardaigne. Comme la Sardaigne, il avait la garde de positions qui lui permettaient de livrer les approches et les entrées de notre territoire à des armées étrangères. Après une durée de quinze années, ces arrangements ont été profondément modifiés avec le concours de» grandes puissances elles-mêmes. La Belgique >"est formée, e! sa neutralité reconnue par l'Europe couvre depuis lors toute la partie de notre frontière qui se trouvait précisément la plus exposée et pour laquelle la France pouvait nourrir de légitimes inquiétudes. En un mot, ce que les traités de 1815 présentaient de menaçant pour nous dans le Nord n'est plus qu'un souvenir relégué dans l'histoire par la conférence de Londres; nous n'avons plus de ce côté aucune espèce de garantie à réclamer. »

->(i LA BELGIQUE KN istin.

En devenant Élat indépendant et neutre, l;i Belgique contractait de grands devoirs envers l'Europe. Ces obligations, elle les a loyalement remplies. Nous n'invoquerons pas son attitude en J8ÔI, en I8i0, en 1848, en 1852, en 1856 et en 1859; nous en appelons au témoignage d'un des principaux publicistes du second Empire. « Il t'a 1 1 1 rendre à la Belgique la justice, dit M. de la Guéronnière, que, dans la erise dont elle est sortie, comme dans la marche qu'elle ;i suivie, elle fie s'est jamais laissé dénaturer par les rivalités puissantes dont la reconnaissance de son droit devait être la trêve. »

La Belgique a une grande mission : elle est chargée de défendre un principe d'ordre européen; elle maintient la paix du monde.

Ou'aurait-elle donc à redouter? Où sont, ses adversaires? Où sont ses ennemis?

Personne n'a oublié les assurances solennelles et réitérées du fondateur du second Empire français. Or, la revendication des frontières du Rhin et une lâche agression contre la Belgique, ne serait-ce point la violation la plus llagrante du célèbre programme de Bordeaux? \ussi Napoléon III et ses conseillers les plus éminents cherchent-ils toutes les occasions de calmer et de dissiper les défiances de l'Europe.

Le ministre des affaires étrangères de l'Empereur a, dans une circulaire mémorable, déclaré formellement que la Belgique n'a rien à craindre de la France. M. de Pcrsigny, dans sou discours au conseil général de la Loire, a dit que les craintes de l'Allemagne relativement aux frontières du Rhin étaient chimériques; el il a ajouté : « L'établissement que le nouvel Empire avait la mission de fonder à Texte-

INTRODUCTION. >l

rieur esl terminé, el le rôle militant de In France en Europe est fini. » Napoléon 111 lui-même s'est plaint à Lyon des injustes défiances excitées hors de l'Empire.

N'accusons donc pas inconsidérément le gouvernement impérial.

N'attribuons pas non plus des projets extravagants et iniques à relie majorité dé la nation française, qui, au lieu de vouloir se précipiter dans des entreprises insensées, ne demande qu'à se livrer avec confiance aux travaux de la paix.

Les adversaires, les ennemis de la Belgique ne sont pas là. Ils forment la minorité, mais celte minorité est remuante, audacieuse : elle peut, si elle n'est contenue, faire le plus grand mal, parce quelle s'appuie sur des préjugés encore vivaces, et qu'elle cherche à réveiller des passions qui ne sont qu'assoupies. Celle minorité esl dirigée par des publicisfes qui possèdent les plus étranges notions sur les sentiments prédominants en Allemagne et en Belgique. Elle est stimulée par des écrivains qui semblent vivre encore en 1810.

Voilà, sinon les promoteurs, du moins les défenseurs de la théorie des frontières naturelles. Que n'ont-ils pas écrit pour fausser l'opinion publique en France à l'égard des Allemands et des Belges? Voulez-vous les croire? Rien de plus facile que d'annexer la rive gauche du Rhin el de s'emparer de la Belgique. Les Allemands de la rive gauche ne seraient-ils pas heureux de redevenir Français? Les Belges ! Ne tiennent-ils pas moins encore à leur indépendance el à leurs libertés? Les Belges! Mais forment-ils un peuple? Quels bienfaits ont-ils recueillis de la Constitution qu'ils se sont donnée en 18Ô0? Quels liens les unissent au roi Léopold et ;'i sa dynastie? — Que l'on fasse un appel à la nation, et l'on verra si elle ne renie point ses serments, si elle ne détruit pas de ses propres mains son indépendance, si d'ellemême enfin elle Devient pas se réunir à la Fiance!

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Tel esl, en résumé, h* langage des annexionistes.

Il y cul comme un frémissemeul en Belgique lorsque la presse nationale lii connaître ces excitations fallacieuses. De toutes les classes, de toutes les professions, de ions les partis, s'élevèrent des protestations énergiques ei sincères pour repousser l'outrage qui élail fait au sentiment national. Catholiques el libéraux s'unirent; il n'j eut plus que des royalistes, c'est-à-dire des citoyens belges prêts à défendre leur patrie. Les manifestations les plus solennelles et les plus imposantes suivirent cette première explosion du sentiment national. Le peuple tout entier, si odieusement soupçonné par les annexionistes, témoigna son dévouement au roi Léopold.

Mais, dans toutes ces manifestations, lors même que des milliers d'hommes remplissaient les rues et les places publiques, pas un cri ne tut proféré contre la nation française. Ce fut là une preuve admirable du sens éclairé et de la loyauté de nos populations. Ne confondons point les détracteurs de la Belgique avec la nation française qui, en 1830, a contribué si noblement à fonder notre indépendance. La France, abstraction laite d'une minorité audacieuse, ne menace point la grande œuvre pour laquelle elle a versé son sang devant la citadelle d'Anvers; l'élite des citoyens français se glorifie, croyons-le, de voir grandir et se consolider cette Belgique qui s'est élevée avec l'appui de la monarchie de juillet, comme une garantie pour la sécurité de la France.

I n publieisle célèbre, aujourd'hui membre i\u conseil d'Étal du second Empire, disait à ses compatriotes, en 1857 : «La Belgique nous donnera mieux que ses provinces. File réjouira notre cœur et nos yeux par le spectacle de sa liberté. »

Avons-nous fait mentir cette promesse?

Les défenseurs de la théorie des frontières naturelles, les ennemis

de la Belgique indépendante poursuivent nue cliimère. Leur ignorance seule pourrait explique?, jusqu'à un certain point, lu conduite qu'ils

tiennent. Comment espèrent-ils séduire et entraîner le peuple le plu> libre du continent, le plus attaché à ses lois, à sa Constitution, à son chef? Qu'ils sachent que les procédés moraux cl siîrs auxquels ils ont fait allusion, n'auraient pas plus de succès que la violence. La violence! Mais qui oserait donner le signal dune lutte terrible? Car la Belgique n'est pas seule : menacer la nation belge, c'est délier tous les autres Etats.

L'indépendance de la Belgique, consacrée par les traités les plus solennels, est nécessaire au repos de l'Europe, et jamais ni l'Allemagne ni l'Angleterre ne pourront consentir à livrer nos provinces à la merci de la France.

La Belgique fera son devoir, et elle sera soutenue, appuyée, défendue.

Pour s'en convaincre, les adversaires de notre indépendance n'ont qu'à feuilleter les annales de l'Europe. Ils n'ont qu'à parcourir le> champs de Ramillies, de Neerwiuden, de Waterloo, Ils se rappelleront avec quel acharnement nos provinces ont toujours été disputées. Qu'ils aillent ensuite sous les voûtes de Westminster et qu'ils interrogent les grands morts qui sont couchés dans la nécropole britannique : tous témoigneront que l'Angleterre ne peut délaisser les Belge>. Que l'on suive à travers les siècles Edouard III, Elisabeth. Guillaume d'Orange, Chatham, Pitl, Castlereagh, Wellington, et l'on saura pourquoi une Belgique indépendante et neutre est indispensable au repos de l'Europe. L'Allemagne, qui n'a pas oublié son admirable élan de 181.5, n'est pas disposée non pins à laisser la France conquérante pénétrer jusqu'au Rhin à tra\crs la Belgique asservie. Il nous est permis de compter aussi sur l'appui de la Hollande qui, pas plus que la Belgique, ne voudrait reprendre le joug de l'étranger.

Rendons grâce ici aux annexionistes : pur leurs menaces, ils oui hâté peut-être, entre les Belles cl les Hollandais, une réconciliation qui était (railleurs dans les vœux des deux peuples longtemps frères. Léopold I" et Guillaume III se sont donné la main. La Belgique et la Hollande, sous des gouvernements distincts, voient, renaître l'union consacrée autrefois par la Pacification de Gand.

Les apologistes des frontières naturelles méritent notre gratitude. Sans eux, la Belgique ne se serait point doutée de l'ardeur de son patriotisme et des sympathies quelle trouve en Europe. Aux attaques des annexionistes la Belgique a répondu par une manifestation qui complète, à certains égards, les mémorables fêtes célébrées en 18.vj(>, lorsque Léopold Ier venait d'accomplir la vingt-cinquième année de son règne. En même temps, tous les États libres se sont émus. La Hollande tend la main, l'Allemagne et l'Angleterre applaudissent à cette Belgique qui s'est levée tout entière pour repousser avec dédain les excitations de l'étranger.

Acceptons ces félicitations et ces encouragements. Mais ne sortons point de notre rôle. La Belgique doit montrer de la fermeté sans jactance. Qu'elle veille toujours, qu'elle veille sans cesse sur son indépendance; mais qu'elle n'oublie point que la neutralité est la condition de son existence. La Belgique est libre et neutre; quelle soit toujours prête à faire respecter sa neutralité; et que celle-ci soit loyale et for le.

Pleine d'une juste conliance dans le Roi vénéré qui a déjà su éviter tant dï'cueils, elle saura (car la Belgique restera unie et forte) conserver, avec son existence indépendante, ses institutions généreuses et. fécondes. Elle durera pour réjouir, comme on l'a dit, le cœur et les yeux par le spectacle de sa liberté.

C'esl l'honneur de la Belgique de s'être constituée et d'avoir affermi .son indépendance au milieu des pins grandes difficultés. C'est sa gloire déposséder la Constitution la pins libérale du monde et de ne jamais confondre la liberté avec la licence.

La Belgique n'a rien à envier aux autres peuples. Elle peut, au contraire, leur servir de modèle. Si, Etat neutre, il lui est interdit d'aspirer aux triomphes, trop souvent stériles, des ebamps de bataille, elle a une autre mission à remplir, tout aussi belle et plus féconde.

Elle peut prendre l'initiative des réformes pacifiques, des sages et grandes innovations, des progrès utiles et durables.

Tel a été le rôle de la Belgique depuis 1830.

Quel peuple a servi plus efficacement la grande et sainte cause de la civilisation? Où la liberté est-elle plus honorée et plus respectée? Où les réformes utiles ont-elles trouvé des adbésions plus chaleureuses? Où la tribune politique everce-l-ellc une action plus salutaire? Où le clergé de toutes les confessions est-il plus libre? Où la presse est-elle plus complètement affranchie de la censure, du cautionnement et du timbre? Où la liberté individuelle est-elle mieux garantie? Où la liberté d'enseignement est-elle plus étendue? Où le droit d'association est-il plus large?

Non, on ne pourrait rien offrir à la Belgique eu échange de cette libérale Constitution si loyalement observée par le roi Léopold. C'est sous l'influence féconde de celte charte immortelle que la Belgique ;i su accomplir des choses vraiment grandes et utiles. Elle a organise la province et la commune en les débarrassant des entraves d'une ceu-

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tralisalioi) oppressive. En regard des inslilutious dues à la liberté de renseignement, elle a également organisé l'instruction publique à lous les degrés, depuis l'école primaire, qui est gratuite pour les pauvres, jusqu'aux universités, ces loyers qui rayonnent sur le pays tout entier. Elle a réalisé des réformes importantes dans loulce qui se rattache à l'économie sociale; elle n'a cesse de Nouer une sollicitude particulière à la condition des classes laborieuses et n'a rien épargné pour améliorer le sort de l'artisan. Deux fois, la Belgique a pris l'initiative des innovations les plus hardies. Eu 1834, lorsque son existence était encore précaire, elle créa les premiers chemins de 1er du continent. En 1860 , confondant de nouveau ses détracteurs , la Belgique, la première encore, renversa les barrières fiscales des villes et accomplit avec succès une des plus grandes réformes économiques des temps modernes.

Dans l'industrie, dans le commerce, dans les arts, dans les sciences, même élan, même vigueur, mêmes progrès. L'étranger est en admiration devant celle prospérité toujours croissante. Le port d'Anvers, si célèbre auxvr2 siècle, est fréquenté de nouveau par les vaisseaux de toutes les nations. Le Hainaul, la province de Liège rivalisent avec les contrées les plus industrieuses de l'Angleterre. Les produits de l'industrie belge circulent et sont recherchés dans les cinq parties du monde.

Voilà ce que la Belgique doit à l'indépendance, qui lui a été garantie par l'Europe, et à la sagesse prévoyante du roi Léopold. Oler à la Belgique son existence nationale, détruire ses libertés, supprimer celte Constitution , qui est le monument impérissable de la révolution de ISÔO, déchirer le drapeau belge, qui est le symbole d'un peuple libre et heureux, ce serait précipiter notre patrie jusqu'au dernier dcgré de l'abaissement.

Devant une i<'llc perspective, i|iii hésiterait à faire sou devoir? Mais nous n'avons pas à craindre l'anéantissement du nom belge. Le drapeau national, confié à y\\)c armée courageuse et fidèle, ne sera jamais abandonne. Le peuple, comme nous l'avons \u le 21 juillet, se rallierait tout entier autour de son chef vénéré, si jamais, ce que nous ne croyons pas, les vœux ûc> annexionisles étrangers pouvaient être écoulés. Les puissances qui, depuis I8i8 , nous ont donné tant de marques de sympathie, n'assisteraient point, impassibles, à une lutte inégale et monstrueuse, à une agression menaçante aussi pour l'indépendance des autres États.

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