‹ La Belgique et le Congo, le passé, le présent, l'avenirChapitre 10 sur 125 · Johnston. G. Grenfcll. I, p · texte numérisé non relu

Johnston. G. Grenfcll. I, p

2i i.v UELr.iyiK et le cont.o

n C'est le premier essai d'un IMal inlcriialional. et ce sera, peutêtre, le dernier, car jamais, autant quaujourd'luii. le mot de fraternil»' n'a caché de j)his basses convoitises. Ouant à cette inlinilé de peuplades noires. 1 Klal libre, international et Iraterncl, les pénélrcra-t-il sans les voler et les violer 'f »

Mais ce n'était qu'une voix perdue dans l'universel concert des acclamations. M. Moyuier, le philanthrope genevois, qui fut longtemps le consul général de l'Klal en Suisse, félicitait les Congolais d'avoir reçu de la Providence, sans même le lui avoir demandé, « un maître aussi actif qu'éclairé, auquel ils n'auraient à reprocher ni l'inertie du soliveau, ni la voracité de la grue ». Stanley signalait à ladmiration du monde le désintéressement du Fondateur, ijui avait dépensé 500.000 livres sterling, sans espoir de retour, pour une satisfaction de pur sentiment. Banning rendait hommage « à la générosité rare, à la persévérance invincible » du Souverain. Les Chambres de commerce britanniques, enfin, exprimaient hautement leur satisfaction, car, dans toute l'étendue de l'État, la liberté commerciale était complète, sans aucune des charges que leur eiU imposé le traité anglo-portugais.

On sait que ce régime de liberlé dura, à peu près, six ans.

De IS.S^i à ISÎM, les noirs Irafiqueiil iii)n'nient des produits naturels de leur sol. Des sociétés belges se constituent. Les maisons du Has Congo développent vers l'intérieur la chaîne de leurscomptoirs Les travaux du chemin de fer commencent. Desexpédilions parcourent, dans toutes les directions, le territoire de ri'ilal (In explore, on on aclièv(; de reconnaître le Kasaï, le Lomami, le Kwaugo, l'Uelc Les ex|>éditions Delcommuno et Hia-Francf|ui parlent pour le Katanga, <iu'elles soustraient, en le gagnant de vitesse, aux convoitises de Cecil Rhodes ^

i. Cil»'" par I il. vi'MiKiiK et .Skcin. I.'t'rdliilinii d'un Klal iilnldn/lirufiii/ne, p. bO. ri«'ii('vc. 190'.».

2. Voir Wm'ikhs. I.'HIhI indriiniilnnl ihi ('niu/n, (luip, \ llni.vciic.s, 1899; «•(. |iotir et* «pii coticrme rcx|il()r<itii)ii du Katiiii^M, /.>- Moiimnt'iil

Croi/rtiiJii'iin-. iK',i;j. |)p. ;ti. :\'.i. 'i.'i. 47.:;;.. ci, (■-•.t;.. 87. loi.

Eq même temps que la reconoaissance du pays, se poursuit son occupaliou : les missionnaires de Sclieut s'établissent à Kwamutli ; Grenfell, Bentley et Comber fondent les premières missions protestantes; Dhanis, le Clément de Saint- Marc, les frères Lemarinel créent les stations de Popokabaka, Basoko, Kason<:ïO. Banzyville, Yakoma, Lusambo.

Mais, par le fait môme que l'Ktat se développe, sa situation financière devient difficile. Si les dehors sont brillants, les réalités sont parfois pénibles. Dans cette colonie sans métropole, sans impôts, et qui ne peut percevoir de droits d'entrée, qui n'a d'autres ressources propres que de faibles droits de sortie ou la vente de quelques pointes d'ivoire, c'est le Souverain, et le Souverain seul, qui comble les déficits. Léopold II y consacre une notable partie de ses revenus ; d'aucuns disent une partie de sa fortuue; mais les millions succèdent aux millions; les budgets gonflent chaque année, et, à partir de ISUl. la guerre arabe, et, surtout, bientôt après, les coûteuses expéditions vers le Nil nécessiteront des dépenses hors de proportion avec les ressources normales defÉtat.

T. — La guerre arabe.

On sait qu'en 1887, Stanley avait jugé utile de composer avec les Arabes et de nommer le traitant Tippu Tib i'((U des Falls Si discutable que fût cet expédient, il eut pour l'État, encore faible, l'avantage d'ajourner le conflit qui s'annonçait inévitable; et, lorsqu'en 1891, les hostilités reprirent, le gouvernement Léopoldien se trouva dans de meilleures conditions pour entrer en campagne et, tout en se donnant le mérite de réprimer la traite, anéantit les concurrents redoutables qui lui faisaient échec.

Le livre du D"" Iliude, médecin de l'expédition Dhanis, montre bien ce que fut celte lutte désespérée eutre les deux influences qui se disputaient l'Afrique centrale :

26 lA liKi.iîigUE ET i.K r.oxr.o

« Au lecteur non familiarisé avec Ihisloire afritaine. la campagne arabe paraîtra poul-èlre comme une curieuse pclile t^uerre entre une douzaine d'officiers blancs el quatre cents noirs réguliers, d'une part^contre environ deux cents chefs arabes, renforcés par quelques certaines de leurs métis dirigeant des bandes nombreuses d'irréguliers. Mais il faut bien se convaincre que. contrairement àce t|ui s'est passé dans le Soudan, les péripéties de celte guerre se sont déroulées dans une contrée fort peuplée dont les habitants, accoutumés à la guerre sauvage, prirent une large part à l'action; de nombreux contingents changeaient constamment de parti, suivant (juc lun ou l'autre belligérant gagnait ou perdait en prestige'. »

Dans ces condilious, plusieurs milliers d'hommes se trouvèrent eu présence, et, comme la plupart étaient des sauvages, réfractaires à toute discipline, il y eut, après cliaque bataille, des scènes abominables de carnage et de cannibalisme.

Le D' Hiude raconte, par exemple, qu'après un combat sur le Lomami. les seules traces laissées étaient, çà el là, des endroits ensanglantés, marquant la place où les victimes du combat avaient été découpées pour servir au banquet du soir des survivants victorieux. 11 ajoute même (jue ses compagnons de camp ne faisaient jjas de dilTérenco entre leurs tués ou leurs blessés et ceu.v de l'ennemi. Une des femmes de Gongo Lutété, le principal chef des auxiliaires indigènes, fut tuée pendant la bataille ; elle fut découpée et mangée par ses propres gens. Toutefois. (îongo Lutété en tira vengeance sommaire le lendemain en donnant les coupables à leurs camarades pour servir de repas.

C'est au prix de telles horreurs, ([u'après une campagne de dix huit mois, on Dlianis el ses compagnons firent preuve d'un courage el d'une endurance incroyables, les traitants .\rabes furent refoulés vers le Tanganika : Nyangwé fut pris en mars 1S')H; Kasongo tomba le 'l'A avril suivant, el, le l't avril iH'.l'i, la clmle de l\;ib;imbai-(' termina la guerre,

I. IhsiiK. l.u cliuli' lie 1(1 liiiiniiKiliiiii lir.s Aiitln's nu Cinir/i) (Irud. fr.), p. ii. liriixfllcs, 18»».

dans laquelle avaient péri, parait-il, du seul côté des Arabes et de leurs alliés indigènes, plus de 70.000 hommes!

IL — Les e.rpc dit ions rers le Nil.

Malgré l'étendue immense des territoires soumis à son influence, le roi Léopold avait des projets plus vastes encore, et, après avoir occupé le Katanga, pris possession, malgré les Portugais, d'une partie du Kwango, chassé les Arabes du Manyeraa, il porta ses vues sur le Haut Nil, et organisa, de ce côté, une série d'expéditions qui avaient pour but de s'emparer du Bahr-el-Gazal et du Baghirmi^

Mais ces tentatives d'expansion vers le nord furent bientôt contrecarrées, à la fois, par la France et l'Angleterre. L'Etat du Congo dut renoncer à ses velléités de conquête du côté du Tchad, et momentanément aussi du côté du Bahr-el-Gazal. Bref, Léopold II dut se contenter de l'enclave de Lado, que le gouvernement anglais lui donna à bail, pour la durée de son règne, sauf à en chasser les Mahdistes qui se trouvaient alors sur le Haut Nil (1894).

A cet eflet, deux grandes expéditions militaires furent organisées : l'une, sous le commandement de Challin, finit par occuper Redjaf le' 14 février 1897; l'autre, forte de o. 000 hommes de troupes indigènes sous Dhanis, le vainqueur des Arabes, s'engagea dans la forêt de l'Aruwimi, pour aller combattre les derviches, contre qui marchait en même temps, vers Khartoum, le sirdar Kitciieuer, à la tète d'une armée anglo-égyptienne.

Mais, au moment de franchir la ligne de faîte CougoNil, l'avaut-garde de Dhanis se révolta: ses hommes reprirent le chemin du sud, avec leurs armes et munitions, entraînant avec eux les autres bataillons de marche qu'ils rencontraient.

1. On trouvera des détails très intéressants sur les |)rojels de Léopold II et les expéditions vers le Nil dans l'article de .V.-.I. Wauters {Momemcnl r/i'Dijraphiqite, 9 janvier l'JiO), et, surtout, dans les articles (jui suivirent, en mai 1910.

28 LA ItEl.r.KHK KT LK CONGO

Dhanis essaya ilo disputer aux rebelles le passage de lArii- Mimi. 11 fut battu; ses troupes fidèles furent dispersées; lui-même ilut rétrograder jusqu'aux Kalls. Vax dépit des expédilious uiililaires envoyées pour les l'éduire, les soldats révoltés achevèrent, pendant près de dix ans, de ruiner la Province Orientale, si éprouvée déjà par la campagne arabe. Après un tel désastre, ou pouvait croire (jue le Souverain du Congo ne songeait plus à de nouvelles expansions territorales vers le Haut Nil. L'événement prouva le contraire. Avec la môme obstination (jue dans ses autres entreprises, il continua, pcudanl dix ans, à enterrer des uiillious dans les sables soudanais. L'incident de Fashoda n'était pas encore terminé (juillet 1898), que des otTiciers congolais réapparaissaient dans le Bar el Gazai. Un décret avait, en décembre I8*J7, constitué à Bruxelles la Société générale afriraine, compagnie congolaise à responsabilité limitée, v autorisée à acquérir toute concession et à exercer tous droits d'administration politique en dérivant ». Son but, non spécifié, mais connu, était relatif à l'exploitation des territoires du Nil pris à bail. Deux autres sociétés, qui avaient déjà reçu des concessions de l'Étal dans ces territoires : V AtiuloBcloinn Ajricn C et la lUitish Afn'ca C\ avaient été fondées à Londres, par des capitaux anglais et congolais. Llles snllicilèrent, en ISîM), du gouvernement anglais, un sauf-conduil i)()ui- pénétrer, pai- le nord, dans le Balir-el (îazal. Il leur fut refusé. Des officiers de l'Ktat se présentèrent |tar le sud. La route leur fut barrée ' et les Anglo-Kgyptiens réintégrèrent les anciens postes d'Kmiu Pacha et de Luplon Bey.

Ilii 1 '.•():>. cepeuihiMt. Lcopold II crut trouver nue occasion nouvelle de reprendre la (|uestion

LWngIcterre lui proj)Osa, en ellet, déchanger. tout de suite, la possession précaire (hî l'enclave de Lado, contre un territoire s'étendant jns(|u'au ')" iianillclf nord, (|u'il recevrait à litre de possessifui souveraine (Icfinitive.

1. NVmtkiih. /,/• Miiiireiurnl {/i''u;/i(ii)liitfiir, '.tj.invicr l'.tIO, p. 20.

Au lieu d'accepter imint'dialement celle olîre, qui ne laissait pas d'être avantageuse, le roi fit la petite bouche. Il réserva tous ses droits, réclama le temps de la réflexion et, sous couleur de mission scientifique, chargea le commandant Lemaire de pousser une pointe rapide vers le nord, afin de reconnaître si le pays qu'où ofTrait en échange de Tenclave était suffisamment riche.

En même temps, l'État organisait une autre mission, commandée par le capitaine Royoux, qui devait, elle aussi, pénétrer dans le Bahr-el-Gazal, gagner Hofra-eu-Nahas et occuper militairemeut les mines, que le Souverain convoitait depuis longtemps. Mais les forces auglo-soudanaises arrêtèrent la marche de Royoux, dout la mission dut être dissoute.

L'expédition Lemaire réussit à pénétrer plus au nord, dans le territoire contesté, jusqu'au 6', où elle prit contact avec les Anglais. Sept mois de dangereuses palabres s'ensuivirent, qui auraient pu^ tourner fort mal et engager la Belgique même dans un redoutable conflit.

Finalement, la mission Lemaire reçut l'ordre de rétrograder jusqu'au delà du o". Son chef, après avoir conclu avec les Anglais un arrangement provisoire, quitta le Nil (1905), laissant les postes occupés à son successeur, le lieutenant Paulis.

Mais quelque temps après, l'Angleterre, retirant ses offres antérieures, exigea l'évacuation complète, et les officiers belges reçurent l'ordre de battre eu retraite, abandonnant tous les postes qu'ils avaient créés.

Ainsi finit, lamentablement, le rêve pharaonique de Léopold II. Il avait coûté des sommes folles, sacrifié des milliers de vies hymaines, contraint l'Etat du Congo à trouver de l'argent par n'importe quels moyens, et tout cela pour aboutir à la possession viagère et dérisoire de l'enclave de Lado qui. cette année môme, retournera à l'Angleterre.

Parturiunt montes, nascitur ridiculua mus.

C'est incontestablement de la guerre arabe, suivie des expé-

30 l-A HELiiKUE ET l.E CONGO

(Jilious vers le Nil, que date la transformation de l'Klal ludépeudaul. libéral et humanitaire, eu une colonie d'ancien régime, tirant du travail forcé des indigènes la majeure partie de ses ressources.

Certains ont pensé que, dès répo(|iR' où sa diplomatie triomphait à la Conférence de Berlin. Léopold 11 avait des arrière-i)ensées de lucre et d'ahsohilismo.

Nous ne le croyons pas.

Tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre, et ijui ont été, au début, ses collaborateurs, — sauf à devenir plus lard les adversaires inflexibles de sa politique, — s'accordent à dire qu en 1885, Léopold II n'avait réellement pas autre chose en vue que de réaliser le programme de ï Associa lion iiilernatiomilc africaine.

Il est un fait, d'ailleurs, qui suffirait, à lui seul, pour l'établir : en 1884, lorsque la place de gouverneur du Congo devint vacante, par suite du départ de Stanley, le roi lit de pressantes démarches pour obtenir le concours du général Gordon, qui accepta tout d'abord et ne revint sur son acceptation que pour se rendre, sur l'ordre du gouvernement anglais, à Khartoum. où l'attendait son destin.

Or les sentiments philanthropiques de Gordon étaient assez connus pour que sa désignation fût tout un programme de désintéressement et d'hui'nanilé ilans h; traitement des indigènes '.

Au surplus, |)en(lant plusieurs années encore, les actes de Léopold II se comIoi nièrent à ses promesses, et. peut-être, avait il sincèrement la préoccupation d'en finir avec la traite, lors(ju il entama la lutte contre les Arabes, |)uis contre les Mahdistes

Mais, pour faire faci* au.\ nécessités de ces guerres difliciles el onéreuses, ainsi (jue pour rendre elTcctive l'occupation du territoire de l'Ktat. il lui fallait des hommes et de l'argent.

Pour se procurer des hommes, on eut recours à des noirs de

i. Cf. JoMNHToK. (ii'orqes iivenffU, 11. 41.'J.

LA CnÉATION DK L KTAT IXDi:i'E.\DANT 31

hi côte occidentale ou orieutale — Zanzibariles, Haoussas, Sierra-Léonais — , mais ces recrutements coûtaient excessivement clier, et bientôt on trouva plus avantageux d'enrôler sur place des indigènes, anciens esclaves pour la plupart, dont un drill énergique parvenait ù faire, assez rapidement, de forts présentables soldats, au moins en apparence. C'est ainsi que se constitua, peu à peu, la célèbre Force publique, dont l'effectif finit par s'élever à des milliers d'hommes, pour atteindre,, à 1 époque de la reprise par la Belgique, le chiffre énorme de 17.000.

Quant à l'argent, plusieurs moyens furent mis eu œuvre pour remplir les caisses de l'État Indépendant.

D'abord, les Signataires de l'Acte de Berlin se trouvant réunis à Bruxelles, en une Conférence nouvelle, ayant pour objet la répression de la traite, le Souverain du Congo obtint, en juillet 1890, l'autorisation pour un délai de quinze années de percevoir des droits d'entrée, dont le taux ne pouvait dépasser 10 p. lOO de la valeur au port d'importation, sauf pour les spiritueux, qui acquitteraient un droit plus élevé.

En second lieu, un emprunt de loO millions fut décrété, le 7 février 1888, mais sur 1 oOO.OOO obligations de cent francs au porteur, 700.000 seulement furent lancées sur le marché.

En troisième lieu, l'État du Congo conclut avec la Belgique la convention du 3 juillet 1890, par laquelle la Belgique s'engageait à avancer au Congo, à titre de prêt, une somme de 25.000.000 de francs. Mais, en échange, le Roi Souverain léguait le Congo à la Belgique et lui reconnaissait même le droit de l'annexer de son vivant, si elle le jugeait bon. à l'expiration d'un terme de dix années.

A partir de ce moment, donc, ce n'est plus pour l'Europe, c'est pour la Belgique que Léopold II travaille; c'est un intérêt national qu'il déclare avoir eu en vue, depuis le début de ses entreprises, et, c'est en invoquant cet intérêt national, en ne cessant d'affirmer qu'il agit dans un but hautement patriotique et désintéressé, que, rompant avec le système de la

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liberté commerciale, louruaiit avec audace les slipulatious de l'Acte de Berliu, il va inaugurer au Cougo, pour se procurer de plus abondantes ressources, le monopole le plus fermé, le plus rii;oureux, le plus exclusif qui ait été créé dans une colonie moderne.

Dès 18i>0. cette orientation nouvelle se manifeste par des actes de violence à l'égard des indigènes. Grenfell écrit, à cette époque, dans son journal de voyage : « Bula Matadi commence à être impopulaire parmi les populations du Haut Congo. On l'appelle I païKid yyinuld. c'est-à-dire celui qui détruit la contrée. » En mai de la même année, Grenfell se plaint aussi, pour la première fois, des procédés ([n'emploient les agents de IKtal pour assurer, à celui-ci, sinon en Ibéorie du moins en pratique, le monopole de l'ivoire. 11 accuse le représentant de l'Klat à Bumba de faire feu sur les canots (jui descendent le fleuve avec de l'ivoire et d'empêcher les canots qui remontent, pour aller en acheter, de dépasser Upoto.

(( Les agents de l'État — ajoute-t-il — ayant une prime sur l'ivoire qu'ils recueillent, en ramassent autant qu'ils peuvent. »

Malgré ces réclamations, au surplus, Grenfell reste un admirateur sincère de Léopold II, et, même en 1904, lorsqu'il a dû se rendre à l'évidence, et qu'il dénonce au monde les abus et les cruautés qu'engendre le rahber siisU')n, il continue à rendre un éclatant hommage à l'œuvre des débuts :

« LU inervcillciix clianjj^ement — dit-il'. — se prudiii.sil pendant la seconde décade de ma vie africaine, dans celte contrée bouleversée que j'avais connue auparavant sous le pouvoir chaolitpie de centaines de ch«'fs indcpendanls. .lai souvent niainlenu, et je crois avoir eu raison en le faisant, (pic dans aucune i-nlreprise coloniab', niénic dans ledoulilede temps, pareille clcnduede territoire n'a été occupée et placée, plus ou moins, sous un gouvernement réffulier. Le trafic de l'alcool acte reslrciul dans les lin)ites les plus étroites, dans la zone cotiere ; lecannihalisnic et la traite

' JuimMus, lue. cit., I, |i. .'>7(i.

ne régnent plus et ne s'étendent plus dans toutes les directions, mais grandement diminués par l'action répressive puissante de la loi, ils sont refoulés dans les coins obscurs et les endroits reculés; et. travail plus ardu que tout autre, la vague de la conquête arabe, que j'avais rencontrée en 1884. et qui. partie de Zanzibar et d'Ujiji. avait été jusqu'au delà des .Stanley Falls,et aurait indubitablement envahi toute la vallée du Congo jusqu'à la mer. avait été arrêtée par les forces organisées du roi Léopold et le coup de mort avait été donné à la domination arabe dans l'Afrique centrcïle. »

Comment cette appréciation si favorable a-t-elle fait place au jugement le plus sévère qui ait été jamais porté contre un gouvernement colonial? C'est ce que nous comprendrons en étudiant le système nouveau qui allait être introduit au Congo.

I 4. — Le régime Léopoldien.

A l'origine de ses entreprises africaines et pendant quelques années encore aprèt la constitution de l'État Indépendant, Léopold II est admirablement entouré et secondé : Stanley l'aide, jusqu'en 1884, à briser les plus redoutables obstacles à la pénétration dans l'Afrique centrale ; Coquilhat, Van Gèle, Vankerkhoven, Hanssens et bien d'autres plantent son drapeau dans le Haut Congo; Dbanis et Ponlbier chassent les Arabes du Manyema ; le capitaine Thys organise l'expédition du Ka-Tanga et commence le grand œuvre de la construction du chemin de fer du Stanley Pool ; le chef du cabinet belge, M. Beernaert, obtient de Chambres indilïérentes ou hostiles les millions nécessaires pour aller de l'avant; le baron Lambermont dirige la diplomatie congolaise ; le géographe A.-J. Wauters fait connaître à la Belgique sa future colonie ; Emile Banning, celte grande àme dans un corps contrefait, donne le meilleur de sa vie à l'œuvre royale.

Mais tout change lorsqu'on 189:2 Léopold II manifeste l'intention de rompre avec la liberté commerciale, de tourner l'Acte de Berlin, de transformer le Congo en une immense

Vandervilde. — Congo. 3

34 lA UKLGiyiE ET LE CUNGO

propriélé de rai)jtitil. tlont il t'inplDiera librenu'iil les reveuus.

Haïuiiuj;, LaiiilKTiiioiil. Beeruaert prolesteul, et perdeut, pour toujours, la conliauce du souveraiu'.

Wauters, directeur du Mniitcini'nl iico<irii})/ii<iui'. tlevieut aussi hostile à IKtat qu'il était enthousiaste au début.

Thys, avec les sociétés couiniereiales (pi il dirige, oppose, au système dutiavail forcé, (|ue le Uoi vaélal)iii-, uu régime de travail libre, qui fera merveille à la Compagnie du chemiu de fer.

Quant à Stanley, (|ui a (|nilto le Congo, eu 1884,, pour n'y plus revenir, lui trouve, dans la biographie éditée par sa veuve, la note suivante, écrite en ISDC» :

Le r<»i 'des Belges a souvent exprimé le (h'sir que je retourne au Congo; mais y retourner, ce serait pour y voiries fautes commises, pour y èli'o (piolidiennenient torturé en voyant les eflets (l'une |)olili(pic ignorante et erronée. Il faudrait reconstruire une grande |)artie de la machine gouvcrnemental(> et ce ne si>rait pas sans donner une malaria moraleaux réorganisateurs. Nous avons pris l'habitude d appeler de vastes et pA>londes couches d'ordure : écuries d'Augias; connnenl appellerons-nous ces années de gouvernemetd stu[)i(le. de funeste usurpation de l'exécutif, (r<ifliciers non cpialifiés. d'administration tracassiére. de négligence dans chatpie ijtation. de confusion et de pillage de tous les offices? Ces maux sont devenus habituels et. pour y uieltre fin, il laudrail essuyer des ennuis et des tracas dont la seule pensée m'exaspérerait les nerfs et me rendrait malade-.

Bref, après WJi, Léopold II reste seul, avec des sous-ordres, des hommes de second plan, des exécuteurs passifs «le sa toule-puissaute vohmté.

C'est avec M. W'ahis comme gouverneur. .MM. \an lletvelde. Cuvelier et Liebrechls comme seciétaires, et jtlns lard M. de Smet de Naeyer comnie minislre. {|u'il cré(i le icgime d abso-

I. Il (>.xislc il liriix-lllcs, iiii iiiini.st^rc des Arfiiirrs i-lnuiKcrcs, un vuluinc rcli)'. rotili-n.'inl di-ii.v ou (rois ini*nioiri>s de lliiiiiiiii^, deux noies de Ltun- Iternioril. u( une nuli- iiu cruyon. de si>|tt <i huil pilles, de la inuin de .M. lliMTntK'rl, in(li<|iiatit Ions les diin^ers «lu syslrme. N<ins n'avons inalheiirtMiHcinrtit pnH pu obtenir t'ornniuniciilion de ce dunnncnl.

i I h.- .niio/iiur/rn/iln/ of air II. Slanlei/. Louiiint, l'H'H |> lj37.

\.\ CREATION DE L KTAT INDKPRXDA.NT 35

liilisme politique et économique, qui va plonger les populations du Congo dans un abîme d'indicibles souflrances.

Tout ce régime, au surplus, se fonde sur deux idées très simples, qu'il importe de mettre eu relief pour se retrouver au milieu de l'excessive complication des décrets ou des ordonnances que nous analyserons par la suite.

Dans tous les pays où existe un gouvernement, cest un principe généralement admis que l'État, en vertu de sa souveraineté, a le droit de se procurer des ressources au moyen de ViDipôt et, d'autre part, d'incorporer dans son domaine les biens sans maîtres, et notamment les terres i-acanlcs.

Mais au Congo, où l'argent n'existait guère, il ne pouvait être question que d'impôts en travail ou en nature; et, d'autre part, la propriété foncière individuelle étant à peu près inconnue, il sufTisait, pour exproprier la presque totalité du territoire, de considérer comme vacantes toutes les terres qui n'étaient pas occupées par des villages ou des cultures.

C'est ce que fit le Souverain du Congo.

Sous prétexte de vacance des terres, il se déclara propriétaire de tout le pays ; et, de ce droit de propriété, il tira cette conséquence que, maître du sol, il pouvait en interdire l'accès aux commerçants, en disposer au profit de Compagnies concessionnaires, en recueillir même les produits, sauf à payer aux indigènes le salaire de leur main-d'œuvre.

Mais, dans ces conditions, toute concurrence faisant défaut, la rémunération ne pouvait être que dérisoire: tellement dérisoire que, la plupart du temps, les indigènes se refusaient à travailler pour si peu.

C'est alors que l'on faisait intervenir la notion de l'impôt.

Puisque tout Ktat a le droit d'exiger l'impôt, et qu'il n'y avait au Congo d'autre impôt possible que l'impôt en travail, on obligea les noirs à travailler pour l'Etat, ou pour les Compagnies auxquelles il déléguait ses pouvoirs.

Les « contribuables » durent faire du pagayage, du portage, des corvées pour les travaux publics, fournir des vivres,

30 I.A IlEHUnlK KT I.K CliNCt)

récoller du caoutclioiic ou du copal ; et, comme la plupart du temps, ils résistaient, ou eut recours à la force, ou les contrai^uit à obéir, en leur appliquant la chicote, eu arrêtant les chefs, eu prenant les femmes en otages, en installant dans les villai;es des sentinelles armées, en organisant contre les populations réfractaires des « expéditions punitives ».

Telle fut la logique d'airain du système.

Il nous reste à l'étudier ilans ses détails et dans son fonctionnement.

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