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I.ÉOPOLD II, en lOOfi

I 1 . — Le Congo avant Lkopold II

Certains critiques de TÉtat Indépendant du Congo, se faisant de la vie sauvage une idée à la Jean- Jacques Rousseau, ont une tendance à croire qu'avant de devenir les sujets et les serfs de Léopold II, les indigènes du Congo menaient une existence heureuse et paisible, dans les solitudes de la forêt et de la brousse.

Il y a, d'ailleurs, une àme de vérité dans cette opinion, et, sans doute, les vieillards du district de l'Equateur, au spectacle des infortunes de leur race, doivent regretter le temps où Coquilhat, nouvellement arrivé dans la région (1883), décrivait en ces termes les villages forestiers du Haut Congo :

« Dans leur cadre de végétation, les humbles cités ont un aspect riant et agréable. Autour des feux de bois, portant les grandes marmites en t^erre dans lesquelles cuisent les repas, les femmes cuisent les légumes, préparent le manioc, allaitent les enfants, tissent les nattes ou coiffent leurs maîtres. Les bambins gambadent tout nus. Les hommes discourent entre eux, ou boivent, ou font leur toilette, ou se livrent à rpielque menu travail insigniliant....

Leur paresse est typique.

Le climat les dispense de vêtements chers et. jusqu'à notre arrivée, ils avaient peu d'objets de luxe dont la tentation aurait

i LA IIKI-CIVIK ET 1-E CONr.O

pu les pousser au travail. La naluro les pouivoil dune uuunilure suffîsanle, en ne leur demandant presque pas de peines.

— Kn travaillant un mois sur dix. nous assurons notre alimentation, — nous disait l'un d'eux.

l/hommo cueille les fruits du palmier ou du bananier, pagaye, péelie. périire et D\it la guerre. La femme s'occupe du ménage, cultive les champs, cherche le bois et l'eau, confectionne les n.ittcs. la poterie et les paniers. Quelques hommes, peu nombreux, exercent des métiers: les uns ont la spécialité du fer; d'autres fal)riquent des boucliers: enfin, surtout dans le Uouki. certains creusent des [)irogucs'. »

Aujourd'hui la plupart de ces vilhii^esont disparu. Les rives du fleuve, de Léopoldville à Nouvelle-Auvers, soûl presque désertes. Les habilants, pour échapper à l'impôt en travail, se sont enfuis vers l'iulérieur, se sont réfugiés dans les îles, ou bien-encore ont été décimés par la maladie du sommeil, que leur oui apportée les Européens -.

Mais, s'il n'est malheureusement pas douteux que, dans cette région, comme dans beaucoup d'autres, l'influence de l'Ktat Indépendant ait été désastreuse, ce serait une grave erreur de se représenter le Congo, avant Léopold II. comme une sorte de paradis sur terre.

Dans son beau livre sur Grenfell, sir llarry .lohnston fail observer, d'abord, qu'indépendamment des guerres continuelles, de tribu à tribu, pour se procurer des femmes ou des esclaves, la vie humaine était constamment menacée, même eu temps de ))ai.\, par des prati(|U('s (jue l'occupation euroj)éenne a. sinon fail disparaître, du moins lefoulées et contraintes à se dissimuler '.

Lors(|u'un personnage important venait a mourir, on sacrifiait des femmes et des esclaves, pour ne pas le laisser aller seul dans l'autre monde.

(Juand un indixidu était accusé de sorcellerie, on le sou-

t. (^o^/ntlIAT. I.r lliiiil Cnngn, p. 148.

i. Cf. s wutwrxur.. l.t'H ilt'rnii'VH jours tlf ililtil tlu Cuin/n, \)\\. lOUcIllO. ;i. SiH llkuiiv Joiix»T«»N. (îeorge (Irenfell aitU t/ie Cuiiyo, I. cluip. xvi. p|i 384 cl Miiv. Loiidon. l'.iOS.

LA CRIvXTION DE U ETAT INBICPICNDANT 5

mettait à l'épreuve du poisou, de la cascd, qui entraîuait la mort, si la victime ue payait pas très c^er le voiiiilif f|iii pouvait la sauver.

Eufui, la pratique du cannibalisme était répandue dans tout le bassiu du Congo, sauf la région du bas lleuve.

Grenfell, par exemple, rapporte que, fréquemment (de 188i à 18î)0), les natifs du Haut le priaient de leur vendre quelquesuns des Loangos ou des Kruboys ({ui se trouvaient à i)ord de son steamer, disant que, venant des rives de la grande eau salée, ils devaient être tery sweet; et comme Grenfell prolestait, ces cannibales d'ajouter : « Vous mangez des poules et des cbèvres, et nous des hommes. Où est la différence ' ? »

Le fils de Mata Bwiké, le célèbre chef Ba Ngala de Liboko, à qui Ton demandait s'il avait jamais mangé de la chair humaine, répondait : « Ah ! je voudrais manger le inonde entier- ! »

Mais il semble que ce soit dans l'Oubangi que l'anthropophagie ait pris le plus grand développement. D'après un rapport de missionnaires baptistes, inséré dans le livre de Bentley, Pioneer ing on the Congo, il y avait dans cette région une demande de chair humaine plus grande que les marchés locaux ne pouvaient en fournir. Les indigènes, en général, ue mangeaient pas les gens de leurs villages, ou des villages avec lesquels ils étaient apparentés, mais ils se procuraient et engraissaient des esclaves pour la boucherie, exactement comme nous faisons pour les poulets et le bétail. Il y avait un trafic constant d'esclaves dans ce but, entre la Luh)iiga et rOubangi. Les gens de la Lulonga faisaient des raids à cet effet dans la haute rivière ou dans les villages de lintérieur. Ils surprenaient les indigènes qui n'étaient point sur leurs gardes, en tuaient un grand nombre et emmenaient le reste. Puis ils se partageaient leur butin humain, le gardant dans

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