LA HELCIOIE ET LE CONGO
au centre du couliuenl, où j'ai pu compter, en vingt-quatre heures, vingt-sept villages hrùlant ou fumant encore de l'incendie, — j'ai di\ moi-mùme braver les fusils chargés des mécréants. J'ai vu l'alTreuse servitude où des frayeurs superstitieuses ont tenu des populations entières, au point de leur faire, par peur d'un sorcier, condamner leurs propres enfants et infliger à ces malheureux les plus horribles tourments... J'ai vu, en somme, de Ihumaine nature, plus de côtés sombres (jue je ne désire eu penser, et moins encore en écrire. Je peu.x donc dire que je sais, mieu.x que beaucoup de gens, ce que signifie le (/onrcrncnicnl indif/rnc. Dix ans de ce régime m'ont assez instruit pour me faire saluer, avec une indicible reconnaissance, la nouvelle que le roi Léopold de Belgique prenait sur ses épaules la charge d'administrer le territoire du Congo, charge que notre propre pays avait maintes fois refusé d'entreprendre. »
^2. L'AsSOCIATIO.N INTERN.VriONALE DU CoNC.O
Peu de temps avant de monter sur le troue, Léopold 11, au retour d'un voyage eu Orient, avait donné au chef du cabinet d'alors (1864), Frère-Orban, une pierre provenant d'un monument d'Athèues, avec cette inscription . « 11 faut à la Belgique des colonies*. » Happroché des discours, sur le même sujet, prononcés au Sénat par le prince, ce fait caractéristique sullit à prouver (jue. dès avant le début de son règne, le futur souverain de llllat du (^ongo avait déjà des projets coloniaux.
Au moment même, d'ailleurs, où se réunissait à Bruxelles, en 1870, la Conférence célèbre d'où sortit l'Assorialioti inli'viitiliondlr afn'rainf, il faisait étudier par un de ses collaborateurs, M. Thys. la ((uestion du rachat de Manille au gouveruemenl esjjagnol, pour en fain- une coloui»' belge.
Mais, chose curieuse, au léiuoignage de ceux (lui fiirciil. à
1. Km vi.MiiNT. Soliit' sur Emile Haiiniii;/. Aiinuiiirc ilc rAciKliiiiii' ion nie • U- Iiclgi(iuc, l'tiiii |, 't7.
LA CHKATIO.V DE L ÉTAT INDÉPENDANT i'ù
lorigioe, les confideuts de sa pensée, il ue semble pas que ses premiers projets en Afrique aient été des projets de colonisation proprement dite. Son but était bien celui qu'il allirmait : faire œuvre humanitaire ; réprimer la traite des esclaves; ouvrir le continent africain au commerce international.
Seulement, si ses propositions reçurent, d'abord, un accueil flatteur chez les dirigeants des grandes nations, dont beaucoup tinrent à présider les comités de l'Association internationale, elles se heurtèrent à l'indifférence des masses, et, en définitive, le Comité belge, c'est-à-dire le roi Léopold, se trouva seul, ou presque seul, à faire preuve d activité.
C'est à peu près exclusivement à ses frais, notamment, que l'on organisa, pendant neuf années, des expéditions, partant de la côte orientale d'Afrique, qui coûtèrent beaucoup d'argent et donnèrent peu de résultats.
Dès l'origine, cependant, l'action sur la côte occidentale eut des partisans décidés, et, en mai 1878, Emile Banniug remit au Roi un mémoire proposant de créer des établissements dans le Cameroun.
Mais, à ce moment, Stanley venait de rentrer en Europe, après avoir traversé l'Afrique, de Zanzibar à Boma, et découvert le cours du Congo, depuis Nyangwé jusqu'à la mer. Comme il arrivait à Marseille, au mois de janvier 1878, il trouva à la gare deux délégués du roi des Belges, le baron Greiudl et le général américain Sanford, qui lui demandèrent son concours pour l'exécution d'un projet grandiose que ses découvertes avaient faituailre.
Ce fut le coup de génie de Léopold II.
Alors que l'Angleterre hésitait, que le Portugal laissait prescrire ses droits historiques, que la France ne donnait à de Brazza ([u'uu concours iusuflisant, que la Hollande se contentait dune forte situation commerciale dans le Bas Congo, il pressentit l'avenir des territoires immenses que Stanley venait de parcourir, et, saisissant l'occasion, proposa au grand
16 i-v iiKi.i;n.irE et i.e coxgo
voyageur de repartir, pour couiplcter loxploraliou du Congo, daus un luit ;i la fois « scieutifique. pliiIaiitiiropi(]ue et commercial ».
Ai»ri'S quelques délais, Slanley accepta. Le Comité (relutles du Haut l'ouiin fut constitué à Bruxelles, le 2;) novembre 187S, et, (|uelques mois après, une expédition, organisée par lui. partait de Zanziliar pour gatïuer l'embouchure du Congo.
On sait au prix de quels elïorts furent créées les premières stations du Comité, depuis Vivi jusqu'à Slanley Pool.
Après deux ans de dillicultés, de soucis et de déceptions, Stanley dut se convaincre que, pour faire quelque chose au Congo, il était indispensable, non seulement d'y construire un chemin de fer. mais de créer un gouvernement dans la région (juc ce chemin de fer traverserait.
C'est ce quil vint exposer, en 1881, au Comité d'études du Haut ('ongo. (jui s'était transformé, pendant son absence, en Comité international du Congo :
(I iv déclarai au Comité — dit-il^ — que le bas.sin du Congo ne valait piis une jjit'ce de quarante sous dans son étal actuel. Impossible d'en tirer parti sans un cliemin (1(> fer reliant le Bas el le liant Congo. « Uien mieux, ajoulai-jc, vous ne pouvez arriver à << ce résidlat, même dans un lointain avenir, si vous n obtenez pas (' (le l'Europe une charte vous autorisant à construire un chemin de fer, « a gmii erncr le territoire qu'il traversera, en un mot, à en rester les « seuls ijdriliens. à l'exclusion de toute autre jntissance... »
(' La première phase de la mission a pris fin. Kllc s'est heureusement acconq)lie. Nous savons mainlenanl les voies de eommunicatiun «pi'il est possible de maitdenir ejdre le llaul Congo cl r.Miantitpie. Ilest»» à obtenir des chefs indigènes habitant les rives du llcuve qu'ils nous cèdent leur autorité. j)our empêcher des tiers (le venir nous enlever les fruits <le nos complètes, l/existeiice même de l'Association y est subordonnée ; si les conditions (|ue je (si-^nalc ne sont pas remplies, nous aurons semé au |)rolil de (pielque autre puissance, oisive pendant les semailles, active an miiiM<nl (h- la r<'C(dle. ■>
K«' (ioniite, unanimeiiieul. itarlagea l'avis de Stanley, et, le 1. Chifj uuntes nu Congo (Iriid. fr.). p. IliO.
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23 novembre 1882, ce dernier repartait pour l'Afrique, avec le mandat nouveau qu'il avait sollicité.
Eu quelques mois, aidé du général anglais Goldsmilh, il conclut avec des chefs indigènes plus de quatre cents traités, par lesquels ces chefs s'engageaient solennellement, eux et leurs successeurs, à s'unir et s'associer, sous la dénomination de « La Nouvelle Confédération », et adoptaient pour bannière le drapeau bleu à l'étoile dor du Comité, qui venait encore de changer de nom et s'appelait maintenant : Association internationale du Congo.
Par la suite, d'autres explorateurs tels que L. Yan de Velde dans le bassin du Kwilu, Wissman dans le Kasaï, Hanssens, Coquilhat, Van Gèle, le long des rives du haut fleuve, multiplièrent, en échange de quelques cadeaux, des traités analogues'.
Nous ne discuterons pas ce que valaient de tels actes, cousentis par des indigènes qui ne pouvaient, évidemment, en apprécier les termes.
Mais les récits de ceux mêmes qui les ont obtenus suffisent à établir qu'en autorisant les Européens à se fixer dans leur pays, les chefs cougolais acceptaient, peut-être, leur protectorat, mais ne renonçaient nullement à rester maîtres chez eux.
Voici, par exemple, comment Coquilhat rapporte les négociations qui s'engagèrent entre le capitaine Hanssens et un chef du nom de Makuentcho, pour amener ce dernier à accepter le protectorat de l'Association africaine :
— Je suis NSassi, frère de Boula Matadi (Stanley i. Boula Matadi n'a jamais pu s'arrêter chez toi. Il le regrette. Une maladie cruelle le tient loin d'ici, au M'Poutou (Europe). Il m'a chargé de le remplacer pour quelques heures et daller t'assurer de ses sentiments d'amitié.
— Boula Matadi est un grand chef. Il est riche et fort. J'étais peiné de le voir passer devant mon village sans jamais
1. Waiteiis. L'Klat indépendanl du Congo, pp. 24 cl siiiv. Bru.xcllos, 18"J9.
VA.NIiKnVELOK. — Coil^O. 2
IS LA HELi.KJlE ET LE CONGO
venir S y reposer. Ses complimeuts me reiuient lieureux. Si tu es siucère, faisons l'échauge du saug. ([iii nous créera frères pour toujours.
— La proposition me réjouit, et je l'accepte. Cependant, avant de procéder à cette agréable cérémonie, je veu.\ fouvrir mon esprit. Boula Matadi et moi nous sommes les envoyés d'un jîraml roi de M Poutou. (|ui \eiit amener les blancs, ses sujets, à installer des maisons de commerce dans tous vos pays, pour y introduire des marchandises de sa contrée et pour y acheter votre ivoire Mais les blancs ne viendront que s'ils sont certains de l'amitié des noirs et de la pai\ La guerre empêche le commerce. La jalousie des chefs et des tribus amène la guerre. Pour empêcher ces maux, notre grand chef ne veut conseiller aux marchands blancs leur établissement que dans les pays qui lui reconnaîtraient le droit de leur faire juger leurs dilléreuds extérieurs par ses envoyés et (|ui nadmettent que des étrangers recommandés par lui.
— Votre grand roi est très prudent et très sage, et je comprends qu'il n'enverra chez nous que des marchands à lui pour recueillir lui-même le béuélice du commerce '.
— Tu te trompes. Notre roi est très riche, et il n'a besoin d'aucun bénélice ; mais quand, grâce à lui, son peuple s'enrichit, il est jdus aimé et son nom devient plus grand -. »
C'est à peu près dans les mêmes conditions que, de ISS:i à 1884, Stanley, avec le concours de llaussens, de Van Gèle, de Coquilhat. de VankerkhoviMi. échelonne sur le Haut Congo, où existaient déjà les j)ostes de Msouala et de liolobo, les stations de rK(juateur,d'Ikoko (Nouvelle-Anvers), de Stanley Falls, etc.
Il faut Lire le livre de Coqiiiihiil pour se rendre compte des dangers et des dillicultés de toutes sortes (jui assaillaient les fondateurs de ces premiers postes de VAssorialion inlfindlionali', dans les régions encore sauvages du Haut Congo.
I)ébarque a Ikoko, par llanssens, après un premier insuc-