‹ La Belgique et le Congo, le passé, le présent, l'avenirChapitre 80 sur 125 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les peuples s'apercevi-oiit un jour que les colonies sont, pour eux une source de périls et une cause ilc ruines. A la barbarie commerciale succédera la civilisation commerciale ; à la pénclratiou violente, la pénétration pacifique.

Anatole Fhance.

Nous ne pouvous achever d'écrire un livre sur le Congo, au moment où les décrets de réforme vont être mis en vigueur, sans essayer de répoudre à des questions que se posent, nécessairement, tous ceux qui, eu Belgique ou à l'étranger, s'intéresseut au sort des populations cougolaises.

Tout d'abord, la situation s'est-elle améliorée, depuis deux ans que la reprise est faite, depuis un au que le roi Léopold est mort ?

L'aflirmation n'est pas douteuse.

Ceux qui soutiennent le contraire sont mal informés, ou bien cèdent à la crainte d'affaiblir, d'arrêter peut-être l'impulsion vers les réformes, en reconnaissant que les choses vont mieux.

Cette tactique n'est pas la notre. La vérité uous parait toujours bonne à dire. Quand la condition des indigènes, au Congo, était plus mauvaise que dans n'importe quelle autre colouie d'Afrique, uous n'avons pas craint de le déclarer hautement. Aujourd'hui qu'elle tend à devenir plus supportable, avant même que les décrets de réforme soient appli qués, par le seul elïet du relâchement de la contrainte, nous croirions commettre une injustice en ne le disant pas.

260 Î.A IIKI.C.IUI'K I;T l.K CuNCtt

C'est, crailleurs. lavis |)rost|iit' imaiiiino de ceux (|iii se trouvent sur place.

Nous avons cité ropiiiioii de MM. Sheppardct Monison pour ce qui concerne le Kasaï.

De niùuie, eu avril 1910, le rév. llarris, dont les revélalious sur ce qui se passait dans l'.Vbir soulevèrent, en leur temps, l'opiniou anglaise et américaine, ccrivait au Times nue lettre sur les elïets de la reprise, dont voici le passage essentiel :

Les inlormations tpio j'ai reçues nie viciinoiil (1(> trois amis personnels, qui ont chacun une expérience de plus de dix années passées au Coni^o ; et ils sont séparés l'iui de l'autre par une distance de plus de 150 milles. Le premier, après avoir .sj;/jifl/c une ainélioratiou <jéncrale,remar(2ue dans son district que létaux delà natalité augmente 7-apidement ; actuellement dans une mesure telle qu'il (( dépasse le taux de la mortalité ». Malheureusçmenl, ce n'est là (piune opinion basée sur une observation cl non sur des statislicpies; quoi quil en si»it, celte o|)inion a une valeur considérable. Un autre de mes correspondants entre dans plus de détails. « Chacun semble iHre dans une condition très prospère... Je n'ai jamais vu autant de vivres au Congo quà présent... Le peuple vient en foule au marché le samedi, ployé sous ses charges, et cela fait du bien au cœur de voir le conlrasle avec ce qui se jxtssait )iaQuere... Le peuple parait heureux et content... Il ;/ a des muHitudes de petits enfants, abondanct lie nourriture, des bonnes routes entre les villages, parloul le peuple est i/ras et porissant.

Ui", je connais acre par aci'e les parties liabilables de ce district, et je le connaissais déjà cpiand le san^' humain qui sert à acheter le caoutchouc en rougissait profondément les sentiers, .le lai connu sans ressources et désolé, avec un<' po|)idalion mourant à vue dœil par milliers, chaque année.

i'our moi donc, et pour tous ces loyniix partisans des réformes au cion^ocpu' compte le pays, c'est une cause; de jjrot'onde reconnaissance (|ue d'avoir pu arriver à un aussi ^^rand résultat, car si toulce cpii s'est dépensé deliMups, d'ari^'cnl et (réner}.;:ie n'avait eu «l'autre résultat qm- de transformer la situation de ce district. ces dépenses auraient reçu une abondante lécoiupcnse.

Hien |)bis, il en ressort encore connue iiii puissant arfjfumeni pour la coidinnation, et si possible, une anu^mciitalioii de la pression de l'opinion publicpie. Kl cela est <rautanl plus nécessaire ipic l'on considcr»' le troisième rapport, qui, en fait, émane du pluH expérinuMité de mes correspotidanls. Statiornu'; aux avanlposlcH, bien loin des routes suivies par les aidres missionnainvs.

il m'envoie une triste contre-partie en disant : Les choses sont pires ici que tout ce que j'ai jamais vu.

Une situation expli([ue l'autre, car avec plus de trois ([iiarls d<; million d'impôt à prélever au moyen du travail forcé, la charité en doit bien tomber ({uelque part, et apparemment elle retombe sur les infortunés habitants des parties éloignées, où pénètre rarement lœil vigilant du consul ou du missionnaire.

Il y a doue amélioration, mais cette amélioratiou n'est pas générale. Dans certaines parties du Congo même, la situation serait plus mauvaise que jamais. Dès lors, à cette question : « Les partisans des réformes ont-ils gain de cause et peuventils désarmer? », il n'y a qu'une répouse possible, et celle réponse est négative.

Aussi bien, les rélormes ne sont pas laites. Elles ne sont que décrétées. Leur application commence à peine. Pendant deux années encore, les indigènes de l'Uele et des provinces centrales resteront soumis au travail forcé, à la corvée des vivres et du caoutchouc ; et, même à l'expiration de ces deux années, si de nouvelles et indispensables réformes ne se fout pas, la contrainte s'exercera encore pour certaines catégories de travaux, les habitants continueront à être frustrés de leurs droits sur le sol, les taxes eu argent, jointes aux corvées locales, seront presque aussi onéreuses que l'ancien impôt des quarante heures.

Dans ces conditions, il faut que la campagne réformiste continue, et l'on peut même dire qu'elle devra continuer indéliiiiment, car, après l'abolilion des abus les plus criants, il faudra faire oeuvre de civilisation positive, aider les indigènes à évoluer vers des formes plus hautes d'organisation politique et sociale.

M lis, au point où en sont leschoses, reste-t-il nécessaireque cette campagne soit menée ailleurs ((u'en Belgiciue, et i\ue, notamment eu Angleterre, aux États-Unis, en Suisse, eldepuis peu en Allemagne, des ligues pour la défense des indigènesdu Congo coutinuentà exercer sur legouvernement belge une pression (jui ne s'exerce sur aucun autre gouvernement colonial?

202 LA ilKLlîKiLK Kl' l.K (ItlNtlO

Nombre de mes compatriotes, parmi ceux mômes ([iii ont le l>liis fait |K)iir ral)i)lilioi) du lêgiuie Léopoldien, eslinienl (jue pareilles iulorveulious sont, désormais, inutiles et uiènie suspectes. Ils les attribuent à des mobiles politiques. Ils reproclienl aux réformateurs du Coufj^o de voir la paille dans l'œil d'aulrui. et de se refuser obstinénjenl à voir la poutre dans le leur. Ils déclareut (jue la Beli;i(iue a donné des preuves suflisautes de son bon vouloir, pour qu'il ne soit plus nécessaire d'eu appeler contre elle à l'opinion publique des autres pays.

J'avoue, très franchement, n'être pas de cet avis.

Certes, je puis admettre qu'à côté des hommes admirables (|ui se sont consacrés, avec un désintéressement absolu, à la défense des indigènes du Congo, après avoir victorieusement mené des campagnes analogues dans leurs propres colonies '. il y eu ait d'autres dont les intentions soient moins pures. Quel est le mouvement humanitaire que des pécheurs en eau trouble n'essaient point d'exploiter au prolit de leurs intérêts ou de leur ambition ?

D'autre part, j'éprouve moi-même (juehiue agacement, lorsque je vois certains philanthropes. (|ui n ont jamais eu un mot de blâme pour les crimes coloniaux de leurs gouveruemeuls, pour l'extermination desHerreros, par exemple, réclamer des réformes au Congo belge avec un zèle d'autant i)lus ardent <|u'il a été plus tardif.

Eufin, je ne demande pas mieux (jue d'espérer qu'eu Helgiqu«; même, l'opinion j)ubli(iue soit assez forte, assez active pour en linir avec le régime Léopoldien. sans avoir besoin de l'appui du dehors.

.Mais aussi longtemi)S(jue les léfo/ines miseront pas menées à bien, aussi longtemps (lu'il y aura an Congo un indigène

1. I''«i.\ ItorivMc. par ijxcm|il(s comme Hcin-lairi' de; I' " AlK)riK'nn'.s l'ni- UTlioii Kuricly u, fui Hotivi'iit Ir^s dur pour le ^oiivorriciiii'iil iiiif^liii.s, cl l'un (fcs pn-miiTH livret» d IJ». Mohki., A/faivs of Wrsl Africa, fui fiTil, l'ii piirlii-, pour dmoncrr Ii;h iiI)Uh roriimis diiiis les l'oloiiicis lirilHiinii|UOH.

astreint au travail forcé, uue communauté de villajçe frustrée de ses droits sur la terre, je n'hésite pas à dire que cest le devoir de tout homme de cœur qui s'intéresse'au sort des populations congolaises, quelle que soit sa nationalité, de rester l'arme au bras, d'être prêt à lutter contre tout retour odensif dç l'ancien régime et de poursuivre résolument, au Congo belge et dans tout le baasin conventionnel du Congo, — car on oublie un peu trop qu'il y a des abus ailleurs que chez nous, — l'application loyale des principes qui ont été proclamés dans les Actes internationaux de Bruxelles et de Berlin.

Quant à la Belgique, elle a un moyen très simple d'échapper à des suspicions que légitiment un passé déplorable et de couper court à des interventions étrangères qui ne laissent pas d'être humiliantes, mais qui s'autorisent, eu somme, même au point de vue bourgeois, de l'existence d'uue charte internationale pour tout le bassin du Congo : c'est de faire, énergiquement, œuvre de justice réparatrice, et de ne point reculer devant les sacrifices nécessaires pour rendre aux indigènes leurs terres et leur liberté.

Et ceci nous amène à traiter une dernière question, qui préoccupe légitimement les travailleurs belges et ceux qui défendent leurs intérêts.

Aussi longtemps que le Congo a été exploité comme une colonie d'ancien régime, il n'a pas coûté grand'chose à la Belgique, et il ne lui eût rien coûté, bien au contraire, si une notable partie des recettes de lÉtal Indépendant n'avait été consacrée à d'autres fins que le développement de la colonie. Mais en sera-t-il de même lorsque les réformes seront faites, ou, du moius, les sacrifices que tout le monde prévoit au début, finiront-ils par trouver leur compensation dans de réels avantages?

Répondre à pareille question autrement que par des conjectures, est évidemment impossible, puis(iue nous nous trouvons en présence de deux inconnues : le coût des réformes, qui dépendra, à la fois, de leur radicalisme et de l'adaptation

264 I.A HELr.lQCK ET LE CONCO

plus OU moins rapide, |)liis ou moins complète des indigènes au régime nouveau ; et, d'autre part, Vuroiir i'coHouii(iHe ihi Congo, qui sera fonction de tout une série de facteurs, tels que le prix (lu caoutchouc sur le marclic mondial, le succès des plantations euroi)éennes ou indigènes, l'importance des richesses minérales d'un territoire dont la reconnaissance, à ce point de vue, ne fait que commencer, le développement industriel et agricole de régions telles (jne le Katanga, dont un consul anglais, dans une lettre particulière que j'ai eue sous les yeux, disait : « I^e Hand du cuivre est apj)elé à étonner le monde ».

Néanmoins, deux choses nous i)araissent certaines.

La première, c'est ([ue la Belgi([uc dùl-elle dépenser annuellement au Congo une dizaine de millions, pendant dix ou même vingt ans, ne serait pas plus ruinée pour cela ((ue pour avoir bûti le Palais de Justice de Bruxelles et les forts de la Meuse, qui oui coùléensenililc plus de cent niillioiis. ou avoir entre|)ris le développement des installations maritimes d'Anvers, qui doivent en coûter plus de deux cents.

La seconde, c'est (jue l'on fera bien, d'aulrt! pari, de se garder d un excès d't)|iliinismç ipianl aux résultats économiques (jue l'on pt'ul allendre, dans (|uel(iues années, de la mise eu valeur du Congo.

Certes, il s'y fera des fortunes, peudaul (|ue la masse des «•ontrihuahles comblera les déticils du budget; mais il est au moins (Idutriix (| lie pour 1" industrie et le commerce en général, le Congo cesse, avant longtemps, d'être un facteur secondaire.

Voici vingt cim| ans, d'ailleurs, (jue les Belges y sont. Qiudi|ues-uus s'y sont eniichis, et surtout ont travaillé à en enrichir d'autres. Mais sail-oii ce (|ii(' les alTaires congolaises rei)résentent dans l'ensemble du coniiiici ( c belge?

1 ,7 des imptutatioiiH !

or» des expoilal ions!

On dira, sans doiili'. (|iii' c'est nu (■oiiiineiK-eineiil. qu On est purli de rien vl i|ue ce chillie d allaires. déjà respectable.

CONCLUSION 26a

augmentera rapidement sous le régime de la liherté commerciale.

Soit, mais n'oublions pas que ce commerce est grevé de lourdes charges — puisque la dette publi(|ue du Congo est de cent dix millions, plus trente et un millions d'avances ([ui n'ont pas été remboursées à la Belgique — et, d'autre part, ne nous faisons pas sur les résultats du régime nouveau, des illusions que lévénemeut ne tarderait pas à dissiper.

La liberté commerciale, plus ou moins complète, existe depuis des années dans d'autres colonies, et nous ne voyons pas qu'en général, le commerce qu'elles fontavec leurs métropoles respectives ait une importance ([ui justifie (juant à présent, les dépenses faites par l'État colonisateur.

Le commerce de l'Allemagne avec ses colonies, par exemple, est loin de représenter I p. 100 de son commerce total, et, pour arriver à ce maigre résultat, elle a dépensé, depuis 1884, près d'un milliard de marks, dont 47'i millions rien ({ue pour la guerre contre les llerreros ^.

Le commerce annuel de la France dépasse dix milliards de francs. Pendant la période quinquennale 1904-1908, elle a fait eu moyenne avec ses colonies un peu plus d'un milliard d'affaires: 338 millions à l'exportation, 10,05 p. 100 de l'ensemble, et 623 millions à l'importation, 1^,35 p. 100. Mais, tandis que ses relations d'affaires avec l'étranger n'étaient grevées d'autres charges que l'entretien du corps consulaire et les primes à la marine marchande, son commerce colonial, ([ui rapportait certes de gros bénéfices à ceux qui le pratiquent, faisait retomber sur les contribuables une dépense que AL Charles

1. Dans \i', Stati.slische.s Ja/whach fur dds Deiilsc/ie lieich. il y a, do|niis plusieurs années, un clui pitre consacré à la silualinn finaticière et au commerce des colonies, du Ueuische Sckulz(/eLiel. — Voir également, B. Von KoENiu : Ger»utn colonies, ilans Economie lieoiew il'.iOS), qui résume la situation des colonies allemandes en ces termes : « Kn 1908, l'.Mlemagne avait dépensé HOO millions do marks, pour un territoire grand conune cincj fois llOmpire, avec une i)opulation de la millions environ, un capital investi de lOOO millions d(^ marks, et un mouvement commercial de 2.>0 millions de marks » (y compris, bien enlemlu, le commen'e avec d'autres pays que l'Allemagne).

266 I-V IIKIJ.KH'K KT \.K CONtJO

(lido cvalueile l'JOà l.'iU millions, sans compter les milliards dépensés pour frais de premier élahlissemeiil ' ..

Quant à l'Angleterre, dont le commerce spécial dépassait, en 1908, un milliard de livres, elle faisait la même année, avec ses colonies et protectorats, pour 'ii^l'y millions de livres d'allaires, soit plus du (juart de l'ensemble -, et les frais d'entretien de son immense empire colonial ne dépassaient guère un million de livres, soit vin<;t-cinq millions de francs*.

Mais, à ce dernier chilire si minime, il faut ajouter les frais de premier établissement qui ont été formidables, ainsi qu'une grande partie des dépenses militaires et navales pour la défense de l'Empire, qui se sont élevées, en 1907-1908, au cliilïre colossal de treize cents millions de francs M Si bien qu'en délinitive. et à se placer au point de vue |)urement économique, il semble qu'Emile de Lavelaye avait raison de dire : « Les États qui ont des colonies doivent s'apprêter à les perdre, et cette perte sera encore un gain ».

Je vois bien, au surplus, ce que l'on i)eut répondre.

Le commerce que les métropoles font avec leurs colonies ne sont pas la seule source de prolits que ces dernières puissent rapporter 11 faut tenir compte, en outre, des traitements que certaines colonies telles que l'Inde paient, avec leurs ressources propres, au.\ ofliciers. et aux fonctionnaires que l'on y envoie, ou bien des fortunes (}ue les planteurs, les industriels, les négociants peuvent amasser dans les possessions coloniales, en faisant des aflaires avec d'autres pays ou avec les habitants de la colonie même ; si bien qu'en délinitive, c'est une question très complexe, très embrouillée, et peut-être insoluble, que de savoir si les colonies, qui coûtent certes fort cher

1. (>iMiii.K(> GiDK. Conf<^r('n("(; A la 8* asscml)léc générait' do l'Associalioii pnitrslaiite potir l'cliidu |)rali(|tii^ des (|U(>sli(>ns sociales, (t. '2Ul>. l'aris, Fi.srhhaclicr. 1K"J7.

i. Slalinlical Abslraet fur llie scverul lirilish Colonies, Possessions ninl Protectorats (IK'.U-IVOS), »• iO. pp. 47 ft siiiv. Londres, l'.tO».

3. Ksiimales, Civil Services, for llie yrnr einlinn -11 iiKinli lUOi) Class V. Foreiijn ami colonial services, p 4(12. Ldndori.lUOH.

4 Thi: Slatesmun's Year-ltoolt, l'.IO'.l. p. 4i.

au (léljiil, peuvent finir, à l;i Ionique, par rapporter plus qu'elles ne coûtent.

Dautre part, il n'y a pas que les profils directs, et il n'y a pas (jue le point de vue économique.

Pour ne parler que de la Belgique, jadis si casanière, si potau-feu, j'ai, certes, la conviction que si elle n'était pas allée au Congo, elle fût tout de même allée ailleurs, en Chine, eu Perse ou dans l'Argentine, parce que son expansion commerciale était dans la logique de son énorme développement industriel; mais, si la colonisation du Congo n'a pas créé le mouvement, elle l'a accéléré, en faisant naître l'habitude de l'expatriation ; si elle a déformé certains caractères, elle en a trempé d'autres; sr elle a eu des réactions militaristes et absolutistes fâcheuses, elle a eu cet avantage — et je tiens que ce fut sou plus grand avantage — d'ouvriraux Belges une feuêtre sur le dehors, de les arracher à leur localisme, en les intéressantauxafïaires mondiales, de faireque pour eux, la politique internationale soit autrechosequ'un sujet de méditations théoriques ou un motif pour s'endormir eu lisant sonjournal.

Seulement, tout cela n'empêche pas que, pendant des années encore, les avantages que le Congo rapportera à quelques-uns, auront pour contre-partie les dépenses, assez lourdes, qui retomberont surl'eusemble des contribuables.

Dans ces couditious, que doivent faire les démocrates et les socialistes, qui ont, avant tout, souci de l'intérêt des plus pauvres, de ceux précisément qui ne tireront jamais de la colonisation que des avantages très indirects ?

Certains de nos amis ont pu croire, au lendemain de la reprise, qu'irréductiblement hostiles à toute politique coloniale capitaliste, nous devions prendre à l'égard du Congo une attitude purement négative, combattre pied à pied contre toute augmentation, fût elle justifiée en elle-même, du budget des colonies et attendre une occasion favorable pour débarrasser la Belgique de sa colonie, ainsi que de tous les incouvéuients et dangers du colonialisme.

268 i.A HEi.r.iQrE kt r.K c.onho

J'ai tléjà dit, à plusieurs reprises, pour quels motifs il uic (ut toujours impossible de partaj^er celte opinion.

Il y avait, certes, de très bonnes raisons |)our (|uc les Belj^es n'aillent pas au Congo. Tout le monde ne doit pas faire l'élevage des éléphants. On peut se coulenter de paître des mou tons et des chèvres daus la mère-patrie. Je ne doute pas (|ue si la Belgi(iue avait consacré l'elTorl (|u'elle a fait eu Afri(|ue, à développer ses relations commerciales avec des pays libres, elle eiU olilenu de plus sérieux avantages matériels, avec moins de ris(iues, moins de frais, moins de res|»onsabilités.

Mais, eu dépit de toutes les résistances, la Helgicjue, ou si l'on aime mieux, la bourgeoisie belge est allée au Congo; elle y a pris des intérêts ; elle y a incorporé des ca|)ilaux : elle y a créé des entreprises dont le nombre ne cesse d'augmenter, et personne ne peut sérieusement croire que, faisant, après vingt-cinq ans. machine en arrière, elle passe la main à d'autres, en s'inlligeant, à tout point de vue, la pins Inimiliante des diminutions morales.

Dès lors, ceux mém(;s parmi nos amis qui considèrent le colonialisme, purement et simplement, comme un mal sans compensations, devront, pour le moins, attendre le triom|»he de leurs doctrines, [»onr (|ne l'aijandnn éventuel du (longo cesse d'être une utopie.

Et û'ii'À là, (|ue de choses à fairt\ et de choses (|ue nous devons faire, car nous n'avons pas au Congo que des intérêts; nous y av(His des devoirs ; et. j'ose le dire, si le |»i(>létarial l)elge, après avoir été trop longtemps — sachons le recon .»j^ naître — assez insoiu;ieux di^ sort de ses « frères noirs », avait re('ulé devant l'œuvre des refortnes. alin d économiser (|uel (jues millions, il eilt élt> inlidele à la grande tradition huma nitaire du socialisme.

Dès (juc la (|neslion fut posée «mi ces termes d'ailleurs, une (ois l'annexion votée. Ii;s socialistes (ur(;nt unanimes

Ils comprirent qu'à la polilifiue adoni<tU'r(i]nttilisli\ |)oliti(|ne de doniin;ilion et d'exploitation, les liavMiJJenrs devaient

opposer, nou pas des négations stériles, mais une politique indigène socialiste, une politique d'émancipation et de défense des opprimés.

Ce sont les grandes lignes de celte politique que, pour une colonie déterminée, j'ai tenté de tracer dans mon livre.

Elle est, en quelque sorte, le contrepoids de la politique coloniale capitaliste.

L'une voit dans Ihomme un moyen. Elle tend à développer en lui les seules qualités qui rendent son e.xploilaliou, son utilisation plus faciles, comme on développe le foie chez les volailles, la graisse chez les porcs, le lait chez les vaclu^s, la vitesse chez les chevaux de course.

L'autre, au contraire, voit dans l'homme une fin. Elle le défend contre ceux qui s etïorcent de l'asservir. Elle travaille à en faire un homme lihre. Elle fait, suivant la formule du congrès socialiste de Stuttgart, son « éducation pour l'indépendance ». Elle tend à substituer aux rapports de subordination entre colonisateurs et colonisés, de simples rapports d'échange entre peuples égaux en droit.

Pareille œuvre, nous lavons montré, ne sera pas l'œuvre dun jour.

Avant que les indigènes de l'Afrique centrale puissent être délivrés de la domination euroi)éeuue, sans que cette délivrance soit un simple retour à 1 état sauvage, il faudra de longs, de persévérants elïorts.

Mais, si l'idéal est lointain, chaque pas en avant nous en rapproche; chaque progrès réalisé en appelle d'autres, et, malgré toutes les hontes, les misères, les crimes de la colonisation actuelle, nous avons l'iudéfectible espoir qu'en Afrique, comme ailleurs, le dernier mot restera à l'humauitél

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