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DEUXIÈME PÉRIODE (1847 A

Le Cabinet du 12 août, dans ses rapports avec le Saint- Siége« débuta par un conflit. La suite des événements a montré qu'il n'avait rien fait pour le provoquer et que la responsabilité ne lui en incombait en aucune manière.

C'est le 8 juin qu'avaient eu lieu les élections qui donnèrent la majorité dans les Chambres à l'opinion libérale. Quatre jours après, le Cabinet catholique offrait sa démission et les pourparlers s'engageaient pour la formation d'une administration nouvelle. Le 7 juillet, alors qu'il était démissionnaire depuis près d'un mois et que nul doute ne subsistait sur Tavénement prochain d'un ministère libéral, M. Dechamps nomma M. le comte Th. Van der Straten-Ponthoz ministre plénipotentiaire auprès du Saint-Siège.

Cette mesure, qui aurait été peu correcte en tout temps, empruntait aux circonstances une si haute gravité que les chefs de la majorité parlementaire firent de son retrait une des conditions de leur arrivée au pouvoir. «< Le Cabinet », disait plus tard M. d'Hofischmidt, « attachait une importance toute spéciale à ce que le poste de Rome fût occupé par un homme de son choix. On conçoit, en effet, de quel haut intérêt il est pour le Ministère sorti des rangs de l'opinion libérale que le véritable caractère de sa politique soit parfaitement connu, expliqué et apprécié à la Cour de Rome; que l'on ne s'y méprenne point sur ses principes, sur ses intentions, sur ses tendances ; qu'en un mot, on y ait une

juste idée de son respect sincère pour la religion et pour les libertés consacrées par la Constitution (i). »

Le 12 août, le jour même de la constitution du Cabinet, M. d'Hoffschmidt informait notre Chargé d'affaires à Rome que la mission confiée par son prédécesseur à M. le comte Van der Straten-Ponthoz n'aurait pas lieu. « Des considérations dont nous ne saurions méconnaître l'importance " , disait-il, ^ et qui ont été parfaitement comprises par Mgr le Nonce apostolique auquel jai eu thonneur de les exposer, déterminent le Gouvernement du Roi à charger de cette importante mission un homme dont le nom ne puisse servir d'aliment aux incriminations des partis. Ses vues se sont portées sur un ancien ministre, placé au premier rang de là magistrature, et qui occupe une place non moins haute dans l'estime publique. Je veux parler de M. Leclercq, procureur général à la Cour de cassation, qui a dirigé avec éclat le département de la Justice et a fait partie du Congrès national et de la Chambre des Représentants. M. Leclercq est, par ses antécédents, sa position et son caractère, un des hommes les plus considérables et les plus considérés du pays. Toutes les opinions s'accordent à rendre hommage à sa modération et à ses lumières. Peu de noms sont entourés d'une sympathie aussi marquée. »

Cette dépêche devait être communiquée au cardinal Secrétaire d'Etat, Mgr Ferretti, et fut, à sa demande, transmise au Saint-Père. Le Nonce à Bruxelles reçut une communication dans des termes analogues. On poussa jusqu'au scrupule l'observation des formalités d'usage, car la nomination de M. Leclercq fut tenue en suspens, contrairement à celle du prince de Chimay, qui avait suivi de trois jours la notification. La Cour de Rome montra d'abord

(i) Séance de la Chambre des Représenlanls, 12 novembre 1847.

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quelque hésitation ; elle avait connu et approuvé le choix de M. le comte Van der Straten, et se laissa influencer, semble-t-il, par des considérations personnelles. Au bout de trois semaines, elle n'avait pas fait connaître ses intentions ; ce ne fut que le 13 septembre que Mgr de San Marsano annonça au Gouvernement que Sa Sainteté n'avait pas agréé le choix de M. Leclercq.

Au Ministre des Affaires étrangères qui lui demandait le motif de ce refus, le Nonce opposa d abord le défaut d'instructions à ce sujet; il finit toutefois par en communiquer la phrase suivante : « Tout bien considéré, il a été facile à Sa Sainteté de décider que, dans les circonstances graves où Elle se trouve. Elle ne pouvait, en aucune manière, accepter comme Ministres de la Belgique que des personnes qui auraient offerty par leurs antécédents y beaucoup plus de garanties que celles que lui offre M. Leclercq. r> Ces paroles, qui faisaient valoir contre l'honorable magistrat des motifs personnels d'exclusion, étaient plutôt de nature à aggraver le conflit; la réalité d'une pareille objection paraissait inadmissible en Belgique, et le Ministre des Affaires étrangères s'en expliqua en ce sens avec le Nonce : « Je fis sentir » , dit-il, «* combien était grave la non-agréation d'un homme tel que M. Leclercq, et l'impression fâcheuse ou, pour parler plus correctement, l'irritation qu'elle produirait dans le pays qui y verrait une sorte d'interdit lancé contre l'opinion qui préside aujourd'hui au Gouvernement. En effet, M. Leclercq jouit d'une haute considération dans le parti libéral, auquel il appartient, et il est également estimé du parti catholique. En sa qualité de Ministre de la Justice, il a eu les cultes dans ses attributions. Or, loin d'avoir fourni de ce chef des motifs de plainte à l'opinion catholique, il a été, en maintes circonstances, de la part de celle-ci, l'objet d'éloges non suspects. Témoin les discussions politiques au Sénat, en 1841, et les efforts qui, depuis sept ans, ont été faits par les

deux opinions, à chaque crise ministérielle, pour faire entrer M. Leclercq dans les combinaisons projetées. De plus, M. Leclercq est un homme religieux, et on ne peut citer de lui ni une publication ni un discours qui soient de nature à porter ombrage au Saint-Siège. Quant à sa mission en ellemême, elle n'avait évidemment d'autre but que de faciliter et de consolider nos bons rapports avec la Cour de Rome. Nous ne voulions que faire connaître et apprécier l'état des esprits et des opinions en Belgique, et empêcher qu'on ne se méprit sur les intentions et les vrais sentiments du nouveau Cabinet à Tégard de la religion. Ces considérations ont paru frapper Mgr le Nonce (i). »

La veille même du jour où il faisait tenir ce langage à Rome, le Ministre des Affaires étrangères informait le Nonce qu'il ne pouvait admettre le fondement d'objections présentées sous une forme vague et s'adressant personnellement à l'un des hommes les plus honorables du pays. Il ajoute qu'en conséquence, ^ dans l'état actuel des choses, le Ministère se trouve dans l'impossibilité de proposer au Roi la désignation d'un autre agent pour le poste d'Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire près le Saint-Siège apostolique » . Le Nonce répondit le 29 septembre : ^ Je puis assurer Votre Excellence que le Saint-Père apprendra avec un sensible regret cette résolution qui doit le priver provisoirement de la vive satisfaction qu'il aurait éprouvée en accueillant bientôt à Rome un successeur de M. le prince de Chimay. L'attachement sincère et les profonds sentiments d'estime de Sa Sainteté pour l'auguste personne du Roi, sa cordiale et toute paternelle bienveillance pour la Belgique doivent lui faire vivement désirer que cette vacance et les pénibles circonstances qui l'ont occasionnée, ne se prolongent pas longtemps, y»

(1) Dépêchera M. de Meester de Ravenstein, 29 septembre 1847.

Uincîdent de la non-agréation de M. Leclercq devait présenter un caractère d'autant plus étrange qu'à cette époque Pie IX était en pleine fièvre de réformes libérales. Il organisait un gouvernement mixte, préparait la réunion d'une représentation nationale, créait une force armée, instituait une garde civique, etc., accomplissait, en un mot, une véritable révolution dans les Etats romains. La résistance, il est vrai, était très vive au sein du Sacré-CoUégô ; elle avait à sa tête le cardinal Lambruschini, l'ancien Secrétaire d'Etat de Grégoire XVI ; mais la réaction à ce moment était contenue, et le Pape, en repoussant le Ministre belge, s'infligeait comme un démenti à lui-même. Tout porte à croire que les considérations religieuses, ou même politiques, eurent un rôle assez secondaire dans cette imprudente détermination du Saint-Siège. Le silence obstiné qu'on persista à garder sur les motifs qui l'avaient dictée en était un indice assez significatif. Quand notre Agent interrogeait à cet égard le cardinal Ferretti, celui-ci déclarait ne rien savoir lui-même ; mais, sur de nouvelles instances , il répliquait, non sans une certaine irritation, par untriple^'amaî5(i). A l'ambassadeur de France, qui s'enquérait des raisons de ce refus, le Secrétaire d'Etat répondit « que, dans toute autre circonstance, on n'aurait rien eu à objecter contre cet honorable magistrat, mais que la presse belge l'ayant posé comme adversaire du parti clérical, la Cour de Rome ne pouvait pas l'agréer, surtout quand on lui avait proposé et qu'elle venait d'accepter comme Ministre de Belgique M. van der Slraten, qui était destitué pour être remplacé par un homme qu'on mettait en avant comme étant du parti anticlérical (2). » Cet argument, tiré du langage de la presse, n'était évidemment qu'une défaite. Il circulait bien d'autres rumeurs dans les régions du Vati-

(i) Dépèches de M. de Meester, 28 octobre et 26 novembre i8i7. (2) Dépêche du même, 8 décembre i847.

can. On représentait M. Leclercq comme un joséphiste; on le disait inféodé aux idées de Portai! s ; on lui attribuait des publications hostiles à la liberté de TEglise ; on le comparait à l'ambassadeur de France. «^ Ce ministre de Belgique, disait un prélat à notre Chargé d'affaires, eût été pire que M. Rossi, et la Cour de Rome et la société romaine ont bien assez d'un diplomate de ce genre (i). » On rappelait enfin l'incident de la non-agréation de Mgr Garibaldi, comme si le Saint-Siège avait pu vouloir prendre sa revanche sur une administration libérale du refus que lui avait opposé jadis un ministère catholique.

Plus tard, quand le conflit était déjà en voie d'apaisement, on laissa entendre que la bonne foi du Saint-Père avait été surprise. On avouait que c'était une communication du Nonce à Bruxelles qui avait déterminé la non-agréation de M. Leclercq, et que c'était en Belgique qu'il fallait chercher l'origine de l'incident (2). Quelles qu'aient été les influences qui se soient exercées dans ce sens, il n'est guère douteux que le clergé n'y ait joint la sienne. De profonds dissentiments régnaient à cette époque au sein de l'Episcopat; deux tendances diamétralement opposées se disputaient la direction de l'enseignement de l'Université de Louvain. Les Jésuites, qui personnifiaient l'une d'elles, cherchaient ou à s'emparer de cet établissement ou à lui susciter une concurrence. Plusieurs de nos Evêques résistaient avec énergie, et, soucieux de concentrer entre leurs mains la représentation exclusive des intérêts religieux, ils en vinrent à envisager avec défiance tout ce qui pouvait affaiblir et contrarier leur infiuence. Parmi les indices les plus significatifs que notre Chargé d'affaires fut à même de recueillir de cet état des esprits dans les hautes sphères de l'Eglise belge, il con-

(1) Dépêche de M. de Meester, 1" novembre 1847.

(2) Dépèches de M. de Meesier, i novembre 1817 et 26 janvier 1848.

Tient de signaler le fait caractéristique qu*il rapporte dans sa dépêche du 26 octobre 1847, comme venant d'une source sûre : « Votre Excellence sait que TEpiscopat belge veut depuis longtemps deux choses :

t^ V La suppression de la Légation du Roi à Rome^ ainsi que celle de la Nonciature à Bruxelles ^ et

«^ 2® La suppression en Belgique de tous les ordres religieux qui correspondent directement avec le Saint-Siège.

« Tel a toujours été le désir de nos Evêques ; ils veulent être maîtres sans aucun contrôle ; ils ne veulent pas que la position toute spéciale dans laquelle ils se trouvent soit bien connue par Rome.

« Dans une conversation que j'ai eue avec M. l'abbé X..., j'ai pu m'apercevoir qu'on ne voyait pas de si mauvais œil qu'on en avait l'air l'incident Leclercq; on semblait déjà espérer qu il pourrait aboutir à une suppression des relations diplomatiques, y»

Aussitôt qu'il connut le refus d'agréation dont il était l'objet de la part de la Cour de Rome, M. Leclercq prit la seule résolution qu'il crut compatible avec sa dignité. Dans une lettre qu'il adressa, le 23 septembre, au Ministre des Affaires étrangères, il déclara qu'il déclinait désormais, quelque explication qui pût intervenir ultérieurement, la mission qu'il avait d'abord acceptée ; il protestait en même temps avec énergie contre l'injure qui lui était faite. Cette lettre fut publiée quelques jours après par (Indépendance.

C'est en cet état que la question arriva devant les Chambres à l'ouverture de la session de 1847 à 1848. Elle avait trop préoccupé les esprits depuis deux mois pour que le discours du Trône pût la passer sous silence. «< Un incident, disait-il, est survenu dans nos rapports avec la Cour de Rome. Des explications vous seront données sur ce fait qui a ému l'opinion publique. « Dès le 12 novembre, le Ministre des Affaires étrangères rendit compte des communications

officielles qui avaient eu lieu à ce sujet entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège. L'adresse, rédigée par M. Lebeau, répondit en ces termes : ^ L'incident survenu dans nos rapports avec la Cour de Rome ne pouvait manquer d'émouvoir l'opinion publique. — Les explications fournies à la Chambre par votre Gouvernement prouvent que cette complication regrettable ne peut lui être attribuée. — Malgré notre désir de voir les meilleurs rapports régner entre la Belgique et la Cour de Rome, désir que rendent plus vif encore de grands événements qui tiennent l'Europe attentive, nous reconnaissons que le Gouvernement ne pouvait se dispenser de prendre la résolution dont il nous a fait part, sans blesser les plus légitimes susceptibilités d'une nation indépendante. 9»

Dans la discussion qui s'engagea sur ces déclarations, il se manifesta au sein de la Chambre un remarquable accord des opinions. Sauf tout au plus quelques réserves sur la procédure, il ne se trouva personne parmi les membres de la droite, excepté peut-être M. de Mérode, pour contester Y que le Gouvernement avait le droit et le devoir de ne pas maintenir une nomination faite par un cabinet démissionnaire ; 2** qu'il n'aurait pu faire un choix plus irréprochable que celui de M. Leclercq; 3*» que la dignité nationale lui commandait de suspendre pour le moment nos rapports réguliers avec le Saint-Siège. Cette dernière déclaration ne préjugeait pas la possibilité d'une entente ultérieure; le Gouvernement était d'accord sur ce point. Les discours prononcés à cette occasion par MM. de Decker, Vilain XIIII, Malou, De Haerne furent particulièrement significatifs. Les trois paragraphes de l'adresse obtinrent l'unanimité des voix, moins celle de M. de Mérode.

En présence de cette approbation explicite de sa conduite, le Gouvernement, par une circulaire diplomatique du 11 décembre 1847, fit savoir à nos agents qu'il ne reprendrait

^^Bciellement ses relations avec la Cour de Rome que moyennt Fagréation pure et simple de M. Leclercq. Mgr Forri, alors Nonce apostolique à Paris, offrit ses bons ces et chercha à faciliter un rapprochement : «^ Je suis ut à fait de l'opinion — disait-il au prince de Ligne — ne la Cour de Rome a été induite en erreur au sujet de . Leclercq. Je comprends la position du Cabinet belge ; >f / na pu agir autrement qu'il na fait. J'ai acquis pendant ^^on séjour en Belgique la plus profonde estime pour H. Leclercq (i). » Quelques jours après, sous l'impression du vote unanime du Parlement belge et sous le coup des graves événements qui se préparaient en Italie, un prélat de la Secrétairerie d'Etat avouait à notre Chargé d'affaires qu'on avait agi à Rome avec quelque précipitation. Des pourparlers s'engagèrent et se prolongèrent pendant un mois ; la révolution de février qui s'accomplit dans l'intervalle et l'admirable exemple que donna à ce moment la Belgique en face de la conflagration générale, dissipèrent bien des préventions. Le Vatican céda, non sans essayer de couvrir sa retraite. Dans les premiers jours de mars, le Saint-Siège fit savoir à Bruxelles «< qu'il verrait avec plaisir M. Leclercq remplir la mission temporaire qu'on avait l'intention de lui confier ». Le Gouvernement n'accepta pas cette demiconcession; il exigea et obtint une satisfaction complète. Le 27 mars, M. de Meester, notre Chargé d'affaires, mandait que le cardinal Antonelli lui avait annoncé « que le Saint-Père verrait avec beaucoup de plaisir M. Leclercq à Rome comme représentant de la Belgique ; que c était une agréation pure et simple et sans commentaire^ comme nous l'avions demandée; que c'était la meilleure solution d'un incident qui n'avait été causé que par un malentendu » . Quel-

(1) Dépêche du prince de Ligne, 9 janvier i848.

ques jours plus tard, le Nonce faisait à Bruxelles une communication dans les mômes termes.

Le conflit était dès lors aplani, mais les événements extérieurs retardèrent l'envoi d'un Ministre régulièrement accrédité auprès du Saint-Siège. M. Leclercq, à qui on offrit derechef cette mission, la déclina pour des motifs auxquels il déclarait qu'aucun ressentiment personnel n'avait la moindre part. Le Gouvernement proposa alors le prince de Ligne, avec le grade d'ambassadeur. La Cour de Rome accueillit ce choix « avec une satisfaction toute particulière r> ; le titre d'ambassadeur donna lieu toutefois à quelques réserves de préséance qui furent admises sans difficulté. I^e nomination eut lieu le 30 septembre ; une note insérée au Moniteur du 3 octobre annonça l'aplanissement définitif du conflit.

Ce résultat coïncidait avec l'un des plus grands mouvements politiques qui se soient accomplis au cours de ce siècle. Les esprits étaient vivement surexcités dans toute l'Europe; parmi les questions qui les préoccupaient le plus, figurait celle des rapports de l'Etat et de l'Eglise, de leurs droits et de leurs devoirs réciproques. L'opinion publique réclamait depuis plusieurs années chez nous la solution d'un certain nombre de problèmes relevant de cet ordre d'idées : tels étaient l'organisation de l'enseignement de l'Etat, l'intervention du clergé dans les élections, les rapports du clergé inférieur avec l'Episcopat et leurs droits respectifs vis-à-vis de l'Etat, l'administration du temporel des cultes, etc. En présence des graves événements qui renouvelaient l'aspect de l'Europe et imprimaient un puissant élan aux esprits , il sembla que l'heure était également venue d'assigner à notre mission auprès du Saint-Siège un but sérieux et pratique.

Les instructions du prince de Ligne portent la date du 3 novembre 1848; elles sont conçues dans cette pensée. Au sujet des rapports entre l'autorité civile et les influences

ecclésiastiques, notre ambassadeur devait donner au Saint- Siège l'assurance que le Gouvernement, si des obstacles ne devaient entraver sa marche, ferait œuvre de conciliation réelle et durable. A des défiances regrettables, il veut substituer des rapports de bienveillance et de sympathie, en soustrayant à la fois Tautorité religieuse et le pouvoir civil à des soupçons mutuels d'envahissement et de domination. Le prince de Ligne veillera à ce que sur ce point Sa Sainteté ne soit pas induite en erreur. Il ne faut pas qu'EUe se méprenne sur le caractère de nos luttes intérieures, qui sont exclusivement politiques, malgré la dénomination de catholique donnée à Tun de nos partis. L'intérêt le plus évident de la religion est de tenir ses ministres en dehors des luttes de parti. N'était-ce pas le sentiment de Pie IX lui-môme qui, dans sa première entrevue avec le prince de Chimay, le 6 novembre 184(5, lui disait que « la religion ne doit jamais se mettre au service cCun parti sous peine de s amoindrir » . Ces instructions générales devaient recevoir et reçurent en effet des applications pratiques ; mais la marche des événements en entrava constamment l'exécution. Dans les premiers jours de novembre, le mouvement insurrectionnel prit le dessus à Rome. Le comte Rossi fut assassiné, et le 25 novembre, Pie IX s'enfuit de sa capitale. Deux jours après, le cardinal Antonelli invitait, au nom du Saint-Père, le corps diplomatique à le rejoindre à Gaëte, où il s'était retiré. Le prince de Ligne se trouvait alors à Turin; mais notre Chargé d'affaires, M. de Meester, obtempéra, comme tous ses collègues, à cette invitation, et le Gouvernement approuva sa conduite. L'ambassadeur lui-même, arrivé le 7 à Naples, présenta dès le lendemain ses lettres de créance à Gaëte; son empressement toucha beaucoup le Souverain Pontife. Bien que le prince eût devancé à cet égard ses instructions, le Cabinet de Bruxelles approuva pleinement sa démarche.

Lorsque, à la fin de janvier. Pie IX adressa de Gaëte à tous les Gouvernements avec lesquels il était en rapport un exposé des motifs qui l'avaient contraint à s'éloigner de Rome, le Ministère belge répondit à cette communication dans les termes les plus sympathiques. La République romaine fut proclamée le 9 février 1849; mais il ne fut pas un moment question de reconnaître le Gouvernement insurrectionnel de Rome.

La mission du prince de Ligne n'eut qu'une durée de dix mois; elle lui fournit l'occasion de soulever, dans ses rapports avec le Saint-Siège, la question de l'intervention du clergé dans les affaires politiques et celle de la position des desservants à l'égard des Evéques. Les négociations qu'il ouvrit à ce sujet n'avaient pas atteint leur terme au moment de son départ; nous y reviendrons. La réduction du traitement de T Archevêque de Malines, qu'un vote de la Chambre fit descendre de 30,000 à 21,000 francs (10 février 1849), donna lieu à des observations assez vives de la part du Saint-Siège. Dès le 11 janvier, le Gouvernement prévoyant l'adoption de cette mesure dont il n'avait pas pris l'initiative, s'attacha à en expliquer la portée au prince de Ligne et lui enleva toute signification hostile. Le Pape n'en protesta pas moins avec une amertume qui avait lieu de surprendre en présence du langage tenu au Parlement belge, en cette circonstance, par des députés catholiques; il ne cessa à diverses reprises de demander le rétablissement du chiffre de 30,000 francs (i). Le Nonce reçut l'ordre de protester, de son côté, contre une mesure qu'il présenta comme la violation d'engagements contractés en 1838, lors de l'élévation de Mgr Sterckx au cardinalat (2). Le Ministre des Affaires étrangères se contenta de lui donner des explications

fi) Dépêche du prince de Ligne, H février i8i9.

(2) Dépôche du Nonce à M. d'Hoffschmidt, âO mars 4849.

verbales; il ne lui fut pas diflScile de montrer qu'aucune administration n'aurait pu prendre d'engagement de cette espèce. Les réclamations ne s'arrêtèrent pas là; une dépêche datée du 17 juin revient sur cette affaire; elle démontre que la mesure dont on se plaignait n'était que la conséquence d'un système général d'économies, pratiqué à cette époque sur tous les budgets. Il avait paru, d'ailleurs, à la Législature, qu'un devoir de convenance interdisait d'attribuer à un dignitaire ecclésiastique une rémunération supérieure à celle des plus hauts fonctionnaires de l'ordre civil.

Au mois de septembre, le prince de Ligne témoigna le désir d'échanger l'ambassade de Rome contre le siège qui venait de lui être conféré au Sénat. Le Gouvernement lui donna pour successeur M. Henri de Brouckere. La Cour de Rome vit arriver ce Ministre avec une certaine défiance; elle hésita un moment à l'accueillir. Le cardinal Antonelli affecta de regretter beaucoup son prédécesseur. Les mêmes influences officieuses qui, de Bruxelles, avaient entravé la nomination de M. Leclercq se firent de nouveau sentir à Rome. Mais les circonstances étaient bien changées ; ce ne fut qu'un nuage passager.

La mission que M. H. de Brouckere remplit en 1850 à Rome offre une importance exceptionnelle; par la position et le talent du négociateur, par Tétendue et la portée de ses instructions, enfin par le dénoûment aussi étrange qu'imprévu de ses efforts, elle constitue un des épisodes les plus caractéristiques de notre histoire diplomatique et, en particulier, de nos relations avec le Saint-Siège.

Les instructions de M. de Brouckere portent la date du 30 octobre 1849; elles visent directement trois ordres de questions : 1° Tindépendance du pouvoir civil, notamment sur le terrain de l'enseignement; 2** la transformation du clergé en corps politique; 3* le règlement de certaines matières de droit public d'un caractère mixte, concernant les

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rapports de l'Eglise avec l'Etat. C'est à ce triple point de vue que nous aurons à constater le résultat de cette mission. Un exposé général des principes qui dirigent notre politique extérieure et de l'application qui en a été faite aux Etats du Saint-Siège forme l'introduction des instructions du Ministre belge. Le Gouvernement n'a pas reconnu le pouvoir issu de la révolution romaine ; son représentant a suivi le Saint-Père à Gaëte, et c'est là que le prince de Ligne est venu lui remettre ses lettres de créance. Cette attitude n'était pas seulement dictée par les règles du droit international, elle était l'expression des profonds sentiments de sympathie qu'avaient éveillés en Belgique les généreux efforts du Pontife et ses douloureuses épreuves. Elle n'a pu manquer d'être comprise à Rome ; ainsi que l'affirmait, du reste, le prince de Ligne, dans une de ses dernières communications, elle a dû dissiper bien d'anciennes préventions. Le Gouvernement n'a rien négligé pour empêcher toute fausse appréciation des principes de sa politique intérieure, toute erreur au sujet des dispositions qui l'animent à l'égard de la religion et de l'Eglise. Après avoir déclaré que la seule chose qui pourrait compromettre désormais les bons rapports établis avec la Cour de Rome, c'est le développement croissant de l'action politique du clergé, et signalé les inconvénients de cette confusion des intérêts spirituels et temporels, les instructions poursuivent en ces termes :

« Il est une conviction dont il est essentiel que le Saint- Siège soit pénétré : c'est qu'en Belgique, tout ce qui a l'apparence d'un empiétement sur le domaine civil inquiète et blesse les esprits, et, par une réaction naturelle, menace les intérêts religieux eux-mêmes.

« Qu'on s'en afflige ou qu'on y applaudisse, il est un fait qu'il faut bien reconnaître : c'est qu'aujourd'hui s'achève parmi nous un long travail de sécularisation. Plusieurs attributions confiées jadis au clergé ont passé à Tautorité laïque.

Celle-ci jouit des unes sans partage et sans contestation ; mais il existe, pour les autres, dans les rangs des corps qui se sont vus dépossédés, certains regrets, certaines répugnances, certaines espérances peut-être qui éveillent les susceptibilités et les craintes de la société nouvelle. Que ces susceptibilités soient légitimes ou non, que ces craintes soient bien ou mal fondées, peu importe; toujours est-il qu elles existent et qu'il serait d'une haute imprudence de n'en pas tenir compte.

^ Or, tout le monde ne paraît pas âtre suffisamment convaincu d'un danger qui est, à nos yeux, évident. De là, les controverses auxquelles nous assistons tous les jours sur l'application des lois relatives à la gestion des biens légués aux pauvres et sur les questions autrement importantes de l'enseignement primaire et de l'enseignement supérieur et moyen.

« Je n'ai pas besoin de préciser l'objet et la nature des débats auxquels je fais allusion. Vous connaissez parfaitement les vues du Gouvernement en ces matières. Il ne vous sera pas malaisé de les défendre, car elles ont pour base des principes vrais et empreints d'une incontestable modération.

« Vous rappellerez que raisonnablement l'Eglise n'a plus rien à demander en fait de libertés. Notre pays jouit sous ce rapport d'un régime bien autrement libéral, bien autrement large que celui que se sont donné des Etats voisins, malgré leur prétention de consacrer toutes les libertés. Et ces droits si complets dans l'ordre religieux et dans l'ordre civil, il y a bientôt vingt ans que nous en avons le paisible exercice, car ils sont dus à cette noble assemblée dont vous avez fait partie. Monsieur le Ministre, à ce Congrès national auquel la Belgique reconnaissante érige un monument, symbole de patriotisme et d'union. »

Quand le Gouvernement tenait ce ferme et digne langage, il se préoccupait avant tout de la loi sur l'enseignement

moyen qu'il allait bientôt soumettre aux délibérations du Parlement. Ce n'était pas une question neuve ; depuis seize ans elle attendait une solution, toujours ajournée dans l'intérêt du clergé qui s'était assuré dans ce domaine une espèce de monopole. Le cabinet formé en 1846 par MM. de Theux et Malou avait lui-même préparé un projet de loi et soulevé à Rome la question' du concours du clergé. ^ Le cardinal Qizzi, écrivait alors notre Ambassadeur, comprend comme le Saint-Père, que la conciliation et la modération peuvent seules aujourd'hui sauvegarder une position compromise par des exigences imprudentes ou intempestives. »» Le Saint-Siège se plaignait d'être mal renseigné sur la vraie nature de la difficulté ; le prince de Chimay la formula en ces termes : « En cas de refus de concours du clergé, l'établissement de l'Etat fermera-t-il ou devra-t-il continuer? » Le Cardinal se récria devant ce dilemme ; on devait s'entendre, il était impossible, suivant lui, qu'on ne s'entendit pas. « Hélas! répliqua le prince, la question ne se discute pas & Rome (i). r> L'expérience allait bientôt montrer qu'à Rome même elle ne serait pas mieux comprise.

Quand M. de Brouckere arriva à Rome, Pie IX n'y était pas rentré ; il présenta ses lettres de créance à Naples', le 17 janvier 1850. Dès cette première audience, notre Ministre put s'assurer que les anciennes préventions étaient loin d'être dissipées. Le Pape croyait la libe^^é dC enseignement menacée en Belgique par les projets du Cabinet ; il regrettait les dispositions relatives aux legs pieux et la réduction du traitement de l'Archevêque de Malines ; il désirait que les partis se rapprochassent : « Vous avez, disait-il, deux partis, J'un, qu'on appelle catholique, et l'autre... qui porte une autre qualification, mais dans lequel il y a de bons catho-

(1) Dépêche du prince de Chimay à M. Dechamps, ii décembre 1846.

ligues; j'espère qu'ils se rapprocheront; cela est dans l'intérêt de tous. 9»

Quelques jours après, M. de Brouckere entrait plus avant dans la question au cours d'un entretien qu'il eut avec le Secrétaire d'Etat. Le cardinal Antonelli protesta que Pie IX était animé des meilleurs sentiments envers le Gouvernement belge; mais que, d'après certaines informations qui lui étaient parvenues, il n'avait pu se défendre de craintes sérieuses au sujet de la liberté d'enseignement, <« liberté à la conservation de laquelle Sa Sainteté attache le plus haut prix ». M. de Brouckere répond que cette liberté n'est aucunement menacée ; que le Gouvernement ne pense pas à y porter atteinte, mais qu'il considère comme un devoir d'améliorer l'enseignement donné par l'Etat, et que les mesures prises à cet effet « soulèveraient nécessairement des questions de concurrence que l'on cherchait parfois à dénaturer, à envenimer y» . Mgr Antonelli s'est empressé alors de reconnaître qu'en effet aucun acte portant atteinte à la liberté cT enseignement n avait été signalé au Saint-Siège, que l'on s'était borné à exprimer des appréhensions qu'il avait dû plus ou moins partager. Son Eminence a ajouté, dans des termes qui marquaient sa satisfaction, que, rassurée par mes explications, Elle était convaincue que ces appréhensions étaient sans aucun fondement. Quant à la concurrence. Son Eminence a proclamé qu'elle devait être libre pour le Gouvernement comme pour les particuliers, puisqu'elle est le résultat nécessaire de la liberté (i). r»'

Tels furent les préliminaires de la négociation qui allait s'ouvrir au sujet de la loi sur l'enseignement moyen. Le projet de loi fut déposé à la Chambre le 14 février 1850. La presse catholique, en Belgique et en France, dirigea aussitôt contre lui les attaques les plus violentes et les moins justi-

(i) Dépêche de M. H. de Brouckere, â2 Janvier 1850.

fiables. Le Gouvernement les fit signaler à Rome ; il réitéra l'assurance que le projet de loi ne s'inspirait d'aucun sentiment hostile à la religion, qu'il n'avait d'autre but que d'appliquer les principes constitutionnels de la séparation des pouvoirs. Malheureusement, ajoutait-il, l'Episcopat belge paraît placé sous l'influence de préventions qui lui ôtent en partie la liberté de son jugement, s'il faut s'en rapporter au langage des journaux qui passent pour recevoir ses inspirations. « 11 importe, concluait-il, aux intérêts du bon ordre, de l'union, de la religion surtout, que des hommes ardents qui s'inquiètent sans cause et hors de propos ne soient pas écoutés, et que tout au moins la Cour de Rome s abstienne de les approuver et reste neutre dans le débat (i). »

Malgré ces explications, le Saint-Siège, qui n'articulait au surplus aucun grief précis, persistait néanmoins dans ses craintes : « Ce projet de loi, disait Pie IX, me fait beaucoup de peine ; je crois qu'il va établir une lutte permanente entre le Gouvernement et le clergé. Je désirerais beaucoup que l'on pût parvenir à une composition, à un arrangement entre le Gouvernement et le clergé; l'un et l'autre doivent chercher à unir leurs forces au lieu d'établir des luttes entre eux. Je vous prie instanament de faire connaître ce vœu à Bruxelles (2).»

Le Gouvernement répondait : « Le vœu que vous a exprimé l'auguste et vénérable Pontife est aussi le nôtre. Nous désirons vivement que la bonne entente subsiste entre l'autorité temporelle et l'autorité spirituelle. Ce n'est pas de nous, quoi qu'on en puisse dire, qu'est parti le signal de la lutte; ce n'est pas nous qui cherchons à lui donner un

caractère irritant et de grandes proportions... Si les passions sont excitées, si des récriminations violentes enveni-

(I) Dépêches de M. d'HofTschroidl, 8 et 11 mars 1850. {t) Dépêche de M. H. de Brouckere, 15 mars 1850.

ment la polémique, si des calomnies la rendent odieuse, ce n est pas au Gouvernement que la responsabilité de ce fait si regrettable doit revenir. Il n a rien fait pour le provoquer, et il le déplore plus que personne (i). »

Jusqu'à ce momet, l'attitude du Saint-Siège ne pouvait donner lieu à aucune équivoque. Le Pape recommandait la conciliation, et ce conseil pouvait s'adresser aussi bien aux adversaires qu'aux partisans du projet de loi. 11 en regrettait l'introduction; il y désirait des modifications, mais il ne spécifiait pas plus ces modifications qu'il ne jugeait à propos de préciser ses griefs. Un incident imprévu vint changer cette situation.

A la veille du jour où allait s'engager à la Chambre la discussion du projet de loi, le 8 avril 1850, le Journal de Bruxelles publia les lignes suivantes sous le titre : Le projet de loi sur t enseignement moyen jugé à Portici : ^ Un auguste témoignage est venu justifier les appréhensions des pères de famille et les encourager à persévérer dans les sentiments qui peuvent seuls arrêter la désorganisation dont la société est menacée. Nous savons de science certaine que Sa Sainteté, s'entretenant tout dernièrement avec les personnes de sa Cour des questions d'enseignement agitées en môme temps en France^ en Irlande et en Belgique, a dit que le projet de loi présenté à la Chambre belge est une véritable déclaration de guerre à t influence de la religion^ mais que cest à la société que les blessures seront faites. »

Cette manifestation constituait un encouragement direct à l'opposition implacable organisée contre le projet de loi; c'était la rupture de la neutralité que le Saint-Siège s'était imposée jusqu'ici. Le Gouvernement en fut vivement ému : ^ Il est évident^ écrivait-il à Rome, que les passions et les

(1) Dépêche de M. d^Hoffschmidt, 29 mars 1850.

intrigues qui se développent ici ont agi ou agissent près du Saint-Siège en vue d'obtenir une déclaration susceptible d'ébranler les consciences timides. Jamais, je pense, on ne s'est laissé aller à de pareils excès. Vous ne manquerez pas, Monsieur le Ministre, d'en faire ressortir la haute gravité. Ils sont bien coupables les hommes qui se servent d'un nom vénéré pour agiter le pays en vue de leurs intérêts et de leur amour-propre. » Le Ministre désire être mis à môme de démentir les paroles publiées par le Journal de Bruxelles, et il répète que le moins qu'on puisse réclamer, c'est que la Cour de Rome s'abstienne d'encourager l'opposition et reste neutre dans le débat (i).

M. de Brouckere s'empressa de s'adresser au cardinal Antonelli, qui lui donna des explications qu'il jugea pleinement satisfaisantes. <« Aucun mot de blâme, déclarait le Cardinal, n'a été écrit en Belgique, ni par lui, ni par ses subordonnés ; il oserait presque ajouter l'assurance que la Cour de Rome continuera à user de la même réserve. » Quelques jours après, le Secrétaire d'Etat transmettait la réponse que voici de Pie IX au sujet de l'article du Journal de Bruxelles : « Cet article n'est pas officiel; dès lors, il n'a pas assez d'importance pour que je doive l'avouer ou le démentir. Dernièrement, un journal a publié que j'avais accordé des indulgences plénières à ceux qui suivraient les instructions du P. Ventura ! J'ai gardé le silence. Jamais je n'interviendrai dans ce que disent de moi ou me font dire les journalistes. Je me suis expliqué au sujet du projet de loi sur l'enseignement moyen du Gouvernement belge vis-à-vis de M. le Ministre de la Belgique; c'est dans le langage que je lui ai tenu que l'on doit chercher mon opinion, mon sentiment sur ce projet. 9» Après

(1) Dépêche de M. d'Hoffschmidt, 8 avril 1850.

avoir transcrit ces paroles, M. de Brouckere en fit constater l'exactitude par le cardinal Antonelli.

Ce n'était certes rien moins qu'un démenti catégorique ; mais le Ministre de Belgique était d'avis qu'il fallait s'en contenter. Si le Pape, disait-il, regrette la présentation du projet de loi et y désire des modifications, il n'a jamais prononcé une parole menaçante, aigre ou seulement désobligeante pour le Gouvernement belge. On sut depuis que cette réserve n'avait pas dépassé les limites strictement officielles. Les paroles attribuées à Pie IX étaient vraies , elles avaient 'été dites dans un entretien privé et étaient arrivées à la presse par une voie indirecte. On regretta beaucoup à Rome cette indiscrétion qui donnait une publicité inattendue à des paroles confidentielles (i).

La discussion de la loi approchait alors de son terme au sein de la Chambre des Représentants. Le Ministère avait souscrit à des modifications auxquelles les membres de la droite attachaient une haute importance ; par l'article 8, il avait inscrit l'enseignement religieux comme matière obligatoire au programme; il avait donné les assurances les plus formelles que la loi serait exécutée dans un esprit bienveillant et conforme aux intérêts religieux. Nombre de députés catholiques paraissaient rassurés au sujet de l'application de la loi. Le vote eut lieu le 4 mai; soixante-quinze voix, contre vingt-cinq et une abstention, se prononcèrent en faveur de la loi. Ces faits furent portés sans retard à la connaissance de la Cour de Rome.

A ce moment, rien dans le langage du Vatican ne faisait pressentir des intentions hostiles. M. de Brouckere était convaincu que le Saint-Siège ne publierait rien et môme n écrirait rien contre le Gouvernement. La Cour de Rome partage à la vérité, disait-il, les sentiments du clergé belge;

(!) Dépèches de M. H. de Brouckere, 46, 20 et 30 avril 1850.

elle n'approuve pas la loi, mais elle s'abstient. Seulement, si elle n'encourage pas l'opposition du clergé, elle ne fera rien non plus pour la faire cesser. Cette attitude indécise correspondait parfaitement au caractère vague et mal défini des appréhensions qui se manifestaient au Vatican. On s'y faisait l'écho de réclamations dont on ne paraissait pas avoir sérieusement examiné l'objet (i).

Le 14 mai parut la requête des Evoques au Sénat. En appelant sur ce document l'attention du Saint-Siège, leMinistre des Affaires étrangères persiste à témoigner les dispositions les plus conciliantes : « Il suffira aux ministres des cultes, écrivait-il, de se montrer disposés à prêter à l'exécution de la loi un concours sincère, pour que tout le monde ait pour eux les plus grands égards et la plus grande condescendance. Le Gouvernement tout le premier fera, ainsi qu'il en a été donné l'assurance au Saint-Père, toutes les concessions conciliables avec ses devoirs et sa dignité. » Le Ministre ne suppose pas que la démarche des Evêques ait fait l'objet d'une entente avec le Nonce ; mais elle a dû donner lieu à des explications, et sans doute des instructions ont été demandées à Rome sur la suite qu'il convient d'y donner. Le Gouvernement espère que le Nonce à Bruxelles recevra des directions analogues à celles transmises vers le môme temps à Mgr Fornari, son collègue à Paris. A l'occasion de la loi sur l'enseignement primaire qui venait d'être votée dans ce pays et qui imposait au clergé français des sacrifices bien autrement considérables que n'en demandait au nôtre la loi sur l'enseignement moyen, ce prélat avait adressé, le 15 mai, aux Evêques, une circulaire où il déclarait, au nom de la Cour de Rome, que «< quelques prescriptions de la loi s'éloignaient de celles de l'Eglise ; que

(1) Dépèches de M. H. de Brouckere, â2 avril et 7 mai 4850.

-XLVU-

d*aatres semblaient peu convenables à la dignité épiscopale, que telle disposition inspire des inquiétudes aux consciences des familles catholiques : toutefois^ malgré les imperfections graves quelle y trouve, la Cour de Rome engage personnellement les Evêques à coopérer activement et dans des vues conciliantes à (application de la loi(ï). f»

Au lendemain même du jour où l'Episcopat belge, par sa requête au Sénat, prenait une attitude radicalement hostile, M. de Brouckere avait à Rome un entretien très explicite avec le cardinal Antonelli. Le Secrétaire d'Etat ne déguisait pas l'impression favorable que produisaient sur lui les explications de notre Ministre; il redoutait seulement que les établissements officiels ne fissent à ceux du clergé une concurrence écrasante ; mais il avait reconnu lui-même quelque temps auparavant que cette considération ne pouvait être opposée à l'Etat comme un motif d'exclusion. Au sortir de cet entretien, le diplomate belge concluait « que la Cour de Rome persistera dans le silence et l'abstention qu'elle a observés jusqu'ici, et que ses relations avec le Gouvernement continueront à être aussi bienveillantes qu'elles l'ont été à aucune époque » . Il est convaincu que le nouveau Nonce, Mgr Gonella, arrivera à Bruxelles avec des instructions très conciliantes (2).

Un consistoire secret était annoncé pour le 20 mai ; le Pape devait y prononcer une allocution. La veille de ce jour, M. de Brouckere ignore absolument qu'il doive y être question de la Belgique. Le lendemain de la tenue du consistoire, alors que le discours pontifical n'était pas encore publié, il a un entretien avec Pie IX sur la loi de l'enseignement moyen. Il s'attache de nouveau à rassurer le Saint-Père

(1) Dépèche de M. d^Hoffschmidt, 24 mai 4850 (i) Dépêche de M. H. de Brouckere, 15 mai 1850.

sur la nature de la loi et l'esprit de modération avec lequel elle sera exécutée. Le Pape lui répond qu'il a appris avec une satisfaction réelle les modifications que le projet de loi a subies; elles ne suffisent pas toutefois pour le rassurer entièrement. M. de Brouckere annonce à cette occasion que son départ est prochain ; mais Pie IX n'ajoute rien et garde un profond silence sur ce qui s'est fait la veille. « On assure que l'allocution a été très modérée, même sur les affaires du Piémont » : c'est l'impression finale que notre Ministre emporta de cette entrevue (i).

Le cardinal Antonelli ne se départit pas d'une attitude semblable; pas un mot ne mit notre Ministre en garde contre le coup de théâtre qui se préparait. Le 24 mai, M. de Brouckere quitta Rome; le 25, l'allocution du Pape était publiée dans les journaux. On y lisait ce passage : « Nous ne pouvons nous défendre, dans notre sollicitude paternelle envers l'illustre nation des Belges qui s'est toujours fait remarquer par son zèle pour la religion catholique, de témoigner notre douleur à la vue des périls qui menacent chez elle la religion catholique. Nous avons la confiance que désormais son Roi sérénissime et tous ceux qui dans ce royaume tiennent le timon des affaires, réfléchiront dans leur sagesse combien l'Eglise catholique et sa doctrine servent à assurer même la tranquillité et la prospérité temporelle des peuples ; qu'ils voudront conserver dans son intégrité la force salutaire de cette même Eglise et s'attacheront à protéger et à défendre les saints prélats et les ministres de cette Eglise et à les seconder dans leur œuvre bienfaisante, y»

Cette manifestation coïncidait avec la discussion du projet de loi par le Sénat et avait évidemment pour but de l'influencer. Elle manqua sous ce rapport son but, mais elle n'en

(1) Dépêche de M. H. de Brouckere, 22 mai 1850.

produisit pas moins une émotion profonde en Belgique. Pendant cinq mois, le Gouvernement n'avait épargné aucun effort pour éclairer le Saint-Siège et le rassurer sur ses intentions. Il lui avait envoyé à cette fin Fun des hommes politiques les plus considérables du pays. Les explications de notre Ministre avaient été bien reçues. Si on lui avait témoigné certains regretîs, exprimé certains désirs, on n'avait formulé aucune demande précise, et on ne lui avait pas ménagé les paroles les plus conciliantes. On avait fait naître et entretenu ainsi des illusions qu*on s'était promis d'avance de dissiper brusquement à l'heure voulue, sans égards pour les avances du Gouvernement belge ni pour la dignité de son représentant.

Le Ministre des Affaires étrangères répondit, le 14 juin, par un office diplomatique, à l'allocution pontificale. Il exprime la surprise que ce document a produite en Belgique, il renonce à discuter les accusations aussi graves que vagues et indéterminées qui y sont contenues et que l'examen des faits ne saurait justifier. Nul ne sait les périls qui menacent la religion catholique en Belgique; nul ne sait comment, pourquoi, contre qui il faut défendre ses ministres. L'Eglise a chez nous une situation privilégiée qu'elle ne trouve nulle part ailleurs. La nouvelle loi ne tend nullement à proscrire l'enseignement religieux des établissements publics; si le clergé y prête son concours, elle aura plutôt pour effet d'y faire rentrer cet enseignement. Le Saint-Siège eût-il eu quelque grief particulier à faire valoir, ce ne saurait être un motif « pour concevoir et propager des craintes sur la situation générale d'un pays où règne sous le régime le plus libre et le plus tolérant une tranquillité profonde. Le Gouvernement du Roi en appelle au Pape mieux informé et se voit à regret dans l'obligation de protester dès à présent contre des allégations en complet désaccord avec la réalité des faits, r»

Une déclaration dans le même sens et presque dans les mêmes termes parut le 7 juin au Moniteur.

Mise en présence de cette protestation, la Cour de Rome se refusa tout d'abord à atténuer la portée de son acte. Le cardinal Antonelli n'admettait pas que le Pape eût été induit en erreur ; son opinion s'était faite d'après les débats parlementaires. Sans doute, l'article 8 améliorait la loi ; mais ce n'était pas une garantie suffisante. Au surplus, ajoutait le Secrétaire d'Etat, une allocution pontificale est un acte irrévocable; on n'y revient jamais (i).

La démonstration faite par le Saint-Siège avait aggravé la situation des choses en Belgique. On était à la veille des élections; le clergé se jeta avec passion dans la lutte. Cependant le Gouvernement n'avait pas renoncé dès lors à tout espoir d'un arrangement amiable ; il était résolu à réclamer le concours du clergé pour l'exécution de la loi : si un accord intervenait, le Saint-Siège aurait pu faire une déclaration ultérieure qui rectifiât le sens de Tallocution du 20 mai. Le Nonce, Mgr de San Marsano, se rallia à cette combinaison et promit de faire officieusement tous ses efforts auprès des Evoques pour amener sur ce terrain une entente entre le Gouvernement et l'Episcopat, En confiant à notre Chargé d'affaires à Rome la mission de communiquer ces vues au cardinal Antonelli , le Ministre des Affaires étrangères affirma de nouveau en termes solennels que les paroles du Pape ne dépeignaient pas le véritable état des choses en Belgique (2).

Une note verbale du Saint-Siège, qui porte la date du 9 juillet, parut faire une avance dans ce sens. Cette note, qui répondait à notre protestation du 14 juin, déclare que l'allocution pontificale n'a en vue que les périls qui menacent

i) Dépêche de M. de Meester, 27 juin 4850. i) Dépêche de M. d^Hoifschmidt, 8 juillet 1850.

la religion catholique elle-même. Ces périls, Sa Sainteté les voit principalement dans la loi sur renseignement moyen. Toutefois, il est certain que la religion jouit en Belgique d une grande liberté et que la loi a été en partie améliorée dans la discussion ; néanmoins les dangers signalés subsistent. « Malgré ses craintes, le Saint-Père na pas laissé d'exprimer encore son espoir de voir ces dangers écartés, et il se repose spécialement sur la sagesse de Sa Majesté le Roi des Belges et sur le bon esprit de la nation pour voir se vérifier les espérances qu'il a conçues. »

Le Gouvernement trouva cette explication insuffisante. « Il est évident, porte une dépêche du 15 août, que la situation respective des deux parties restera la même aussi longtemps qu'une manifestation publique dans un sens conforme à la réalité des choses n'aura point effacé l'impression pénible produite sur le Gouvernement du Roi et dans le pays par l'allocution du 20 mai dernier. 9»

Notre Chargé d'affaires répond le 4 septembre : « D'après une conversation que je viens d'avoir avec le Cardinal Pro-Secrélaire d'Etat, je puis vous assurer que le Saint- Siège n'a jamais eu l'intention, dans la note verbale du 9 juillet, de témoigner une sorte de défiance ou de mécontentement à l'égard du Ministère ou des Chambres belges.

« Si, dans la note dont il s'agit, il est dit qu'on attend un heureux résultat de la sagesse de Sa Majesté le Roi des Belges et du bon esprit de la nation, on entend aussi par là la sagesse du Ministère choisi par le Roi et le bon esprit des Chambres élues par la nation.

« Son Eminence désire vivement qu'une entente au sujet de la loi sur l'enseignement moyen ait lieu entre le Gouvernement et le clergé ; c'est là un vœu que le Saint-Père a toujours manifesté. A Rome, on fera tout ce quil est possible de faire pour atteindre ce but y et quand on l'aura atteint, le Saint-Siège ne se refusera pas de s'applaudir

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