PAR M. HENRI FRAYE
Jardinier en chef au château de Pont-sur-Seine.
(Annales de la Société horticole, vigneronne et forestière de Troyes, 1873, p. 524).
La culture maraïchère bourgeoise diffère essentiellement de la culture marchande, en ce que ses produits sont consommés au jour le jour et en petite quantité. Le maraïcher emplit son jardin, et à mesure qu'une récolte est bonne à la vente, le terrain est replanté pour une autre saison. Les époques de production ne sont pas fixées ; il s’agit seulement de faire vite, afin d'obtenir le plus de produits possibles.
Dans une propriété bourgeoise, outre un plus grand choix de légumes, il faut, autant que possible, que certaines espèces : Laïtues, Chicorées, Radis, Carottes, Choux, Epinards ne manquent jamais, et que d’autres : Asperges, Haricots, Melons, Choux-fleurs, donnent à une époque bien plus hâtive que leur saison naturelle.
Les jardiniers en maison, quoique la culture potagère ne soit qu'une de leurs spécialités, sont tenus de produire aussi beau, et souvent en aussi grande quantité que les maraîchers.
La tenue d’un jardin bourgeois exige beaucoup d'ordre et de propreté ; le travail d'entretien prime souvent celui de la culture ellemême, si pressante qu'elle soit.
Les maraïîchers, à notre époque, ont poussé l’art de faire produire à son plus haut degré de perfection : on ne peut voir sans intérêt les marais qui entourent nos grandes villes toujours couverts d'une luxuriante végétation. La vente, facile et assez lucrative, permet à l’ouvrier de perfectionner ses cultures; il sait que, s’il arrive à la halle avec des légumes qui n’ont pas encore paru dans la saison, ils lui seront payés plus cher; il n’hésite pas, dans la mesure de ses moyens, à faire les frais nécessaires.
On ne mesure pas l'importance d’un jardin à la quantité de terrain cultivé, mais au nombre de châssis et de cloches qu’on y dispose, et
sans lesquels un jardinier, si habile qu'il soit, ne pourra faire que peu de chose.
La culture des primeurs est la pierre de touche des jardiniers, soit maraichers, soit de maison bourgeoise. Si pour l'artisan elle est la source de bénéfices certains, elle donne au propriétaire des jouissances qui ne sont point à dédaigner.
Un potager sans châssis ni cloches, ne fournira par année que deux ou trois saisons de légumes ; à l’aide des primeurs, en avançant les semis, et par les repiquages au printemps, on double les récoltes. A l'automne, on peut braver les premières gelées, en mettant les châssis sur certaines espèces qui seraient détruites sans cela: les Haricots, Laïtues, Choux-fleurs et Chicorées sont dans ce cas.
Les frais annuels du fumier employé pour les couches sont compensés par le terreau qu'on en retire, et par le produit de 6 ou 7 saisons que l’on récoltera sur le même terrain.
Ces quelques lignes montrent que, pas plus qu’un marais, un potager de maître ne peut se passer du matériel nécessaire pour hâter ou retarder les cultures légumières.
Quelques personnes trouvent que les primeurs coûtent plus cher à cultiver que de les acheter à la halle; cecia besoin d'explication : si le propriétaire est obligé, comme le maraïcher, d'acheter tout le fumier nécessaire à la confection des couches, il ne doit pas compter comme seul produit les premières récoltes d’hiver, mais celles qu'il fera toute l’année en légumes de choix. À l’automne il se trouvera avoir le fumier, plus ou moins consommé, mais pouvant encore servir avec avantage à l’engrais du potager, dont il améliorera le terrain. Ce qui est aussi à considérer, c’est d’avoir à sa portée des légumes venus chez soi et dont on a pu suivre la végétation. Produire ce que l'on peut consommer a toujours été la jouissance des hommes laborieux.
Il y a peu de propriétés où il ne se trouve un ou plusieurs chevaux, quelques vaches et une basse-cour. Tout le fumier sera pour le jardin et servira de base à la quantité de primeurs à faire.
S'il ya des parties boisées dans le parc, les feuilles des arbres, ramassées avec soin et mélangées au fumier, sont un précieux auxiliaire pour faire les couches. Comme on le voit, beaucoup de propriétaires ont à leur portée ce qu’il faut pour l'entretien de leur jardin dans les conditions nécessaires à une bonne production. |
Quant au choix des légumes à cultiver, cela dépend du goût des maîtres. Si le jardinier est libre dans son travail, il devra étudier et connaître les besoins de la maison, les produits qu’on y préfère, ceux qu’il faut en plus grande quantité, et faire en sorte d’avoir toujours à sa disposition un choix de légumes selon la saison.
De plus, les jardiniers de maison, mieux placés que leurs confrères marchands pour faire des expériences sur les procédés de culture et les plantes nouvelles à introduire, doivent travailler sans cesse au perfectionnement de leur art, dans la mesure de leurs moyens.
I1 faut que le jardinier se familiarise bien avec chacune des espèces de légumes qu'il devra cultiver; il aura soin d'en échelonner les semis, de manière que la production dure le plus longtemps possible; et si une saison n’est pas consommée à son époque, une autre devra y succéder quand même. Pour ce travail, il faut être sûr de la réussite de ses saisons, et ne pas hésiter à recommencer un semis qui, pour une cause quelconque, se trouverait retardé ou compromis. Il faut aussi connaître la durée végétative de ses plantes, ne pas s’embarrasser de cultiver une grande quantité de chaque espèce, mais choisir celles qui conviennent le mieux au terrain, ce qui n'empêche pas de cultiver d’autres variétés pour les étudier comparativement.
CHOIX DE LÉGUMES A CULTIVER. — Le jardin potager sera divisé en deux parties : la première, dite de primeurs, à l'abri des vents, ayant de la bonne terre, de l’engrais et de l’eau à discrétion, servira aux semis du printemps et aux premières plantations en plein air de pommes de terre marjolin, de choux-fleurs, pois et haricots, et toute l’année aux semis et plantations de laitues, chicorées, épinards, radis, céleris.
La deuxième partie, d’une étendue proportionnée aux besoins de la maison, est réservée aux gros légumes et aux grandes saisons d'été et d'automne. Cette partie sera divisée en assolement avec engrais tous les deux ans (quelquefois trois, si cette dernière est faite en pois, ails et échalottes). La première année est occupée par les choux, scorzonères, cardons, poireaux, céleris ; la deuxième par des carottes, ognons, haricots, porte-graines. Les semis de cette partie sont terreautés, ce qui met encore un peu d'engrais dans le sol.
Les variétés de légumes que je cultive, assez communes du reste, sont celles que j'ai reconnues les meilleures et qui se prêtent le mieux à mon travail. Du reste, chaque climat, comme chaque terrain, a des
espèces qui lui sont presque particulières, quoique végétant partout ailleurs ; je vais les indiquer le plus brièvement possible, leur culture ayant été décrite par des praticiens très-habiles.
Melons. — La première saison, semée au 15 janvier, est faite avec le petit Prescot hâtif; seconde saison, le Cantaloup fond blanc semé le même jour que le précédent ; les autres saisons de printemps et d'été avec cette même variété. En avril-mai, je fais le Melon d'Alger, excellente espèce, très-rustique, tardif et se prêtant le mieux pour la culture en plein air d'été et d'automne; les dernières saisons, pour être panneautées au 15 septembre, sont faites avec le Cantaloup blanc.
Concombres. — Indépendamment du Concombre à cornichons que je sème en avril-mai, je fais en janvier le Blanc hâtif ou le vert Pikels- Defiance, tous deux très-précoces et donnant un bon produit.
Tomates et Aubergines. — Je cultive la Tomate rouge hâtive et l’Aubergine violette longue, semées fin janvier sur couche chaude, repiquées en pots et plantées en mai, soit sur couche à l'air, soit à bonne exposition ; une deuxième saison de Tomate semée en avril donne en août.
Haricots. — Les cultivateurs ne doivent pas s’embarrasser de beaucoup de variétés de cette plante. Toutes les primeurs sont faites avec du Petit noir de Belgique ou du Blanc de Hollande. En mai, pour les grandes saisons, je plante le Flageolet à grains verts; le Bagnolet, très-productif, le meilleur pour conserves ; le Haricot-Beurre pour mange-tout ; et le sabre à rames pour être récolté en sec.
Laitues. — Il y a beaucoup de variétés de Laitues ; toutes ont leur mérite. Si l’on a un bon choix, les faire de préférence : première saison, fin août, sous cloche, sans air, je sème la Gotte à graine noire; deuxième en octobre, sous cloche, dont le plant servira à toutes les plantations d'hiver : la Gotte. la George et le Cardon rouge. En février, pour être plantée en plein air, la Palatine et plus tard la Grise ou Paresseuse; fin d'août et septembre, je sème pour passer l'hiver dehors la Brune d'hiver. Je cultive 4 espèces de Romaine; la verte maraîchère pour primeurs, la blonde pour toutes les saisons d'été et d'automne ; la verte et la rouge d'hiver semées en septembre, supportent bien le froid,
Chicorées. — Pour la première saison, la Chicorée d'Italie semée en octobre, sous cloche ; pour les autres du printemps, la même semée sur couche chaude. Pour l'été et l'automne, les Chicorées de Rouen et de Meaux, ainsi que la Scarole à feuilles rondes. Par un semis fait en août et planté sous châssis à froid, on peut en avoir jusqu’au printemps. La chicorée sauvage semée en avril-mai, sert à produire la salade dite barbe de capucin; ce qui reste du semis est butté au printemps et fournit, ainsi que l'espèce suivante, un bon légume.
Le Pissenlil est une grande ressource pour la fin de l'hiver; je le fais blanchir en mettant sur chaque touffe un pot à fleurs renversé ; les feuilles en blanchissant se contournent autour du pot, ressemblent assez à une Chicorée pommée. On cultive aussi le Pissenlit à cœur plein et la Chicorée sauvage améliorée.
Choux-Fleurs. — Je fais trois variétés de Choux-Fleurs : le tendre pour première saison seulement; le demi-dur de Paris pour le printemps et l'été; le même et la variété Lenormand pied court, pour l’automne et l'hiver.
Choux. — Je sème fin-août : les Choux d’Yorck petit, gros, le Cœur-de-Bœuf et le Blanc de St-Denis, qui donnent d'avril en juillet. Si ces espèces ont trop souffert du froid, je fais sur couche le Superfin, petite espèce très-hâtive. En juillet, on peut avoir le Milan hâtif et le Chou Schweinfurth, l’un des meilleurs Cabus d'été. Plus tard, on aura le Quintal, le St-Denis et le Milan des Vertus, semés au printemps. En juin, je fais un semis de Chou de Milan hâtif, Chou de Norvége le plus tardif, et le Chou de Vaugirard, qui donne jusqu’en mars; à cette époque, on a quelques feuilles de Chou frisé vert, et si on a le soin de planter une certaine quantité de petit Yorck à bonne exposition, on‘les consomme à moitié développés. Le Chou de Bruxelles, semé en avril-mai, rend de grands services en hiver. Le Rouge d'Utrecht est utilisé pour salade. Les Frisés rouges et blancs sont très-ornementaux et sont utilisés comme garnitures de dessert.
Carottes. — J'ai trois espèces de Carottes : la courte à châssis, pour toutes les saisons de primeurs; la Hollande, pour les semis de printemps et d'automne : c'est la meilleure variété pour produire de jeunes Carottes tendres ; semée en août sur vieille couche, panneautée en octobre, on peut en avoir tout l’hiver. La demi-longue, queue de
rat, semée jusqu’en juin, donne tout l'été et l'hiver. Je les conserve sur place; les planches sont couvertes fin novembre d’un bon lit de feuilles sèches.
Pois. —- Dans les premiers jours de février, si le temps le permet, je sème, à la plus chaude exposition du jardin à primeurs, le Pois prince Albert, qu'il faut avoir très-franc; cette saison, pincée audessus des premières feuilles, donne en mai. Je sème en plein carré la deuxième saison de la même espèce, ou du Michaud de Hollande. Depuis mars, je fais les saisons successives d'été avec le Pois d'Auvergne, excellente espèce. On peut faire aussi le Pois Clamart et le ridé de Knigth. Je ne parlerai pas des variétés naines, qui, sauf pour la culture forcée, ne sont pas assez productives.
Pommes de terre. — La pomme de terre n’est cultivée au jardin que comme primeur. La Marjolin est plantée sur couche tiède en janvier; c'est la seule variété propre à être forcée. En mars, sous cloche eten pleine terre, à exposition chaude, on plante la même ou la Blanchard, la plus hâtive des pommes de terre rondes et qui se force assez bien.
Patates. — Cette plante est d’un bon produit, si sa culture est bien comprise. Sous notre climat, on ne peut la cultiver que sur une couche sourde, dans une terre légère, bien fumée, arrosée copieusement pendant l'été. Je fais la longue rouge et la jaune.
Tgname de la Chine. — Ce légume mérite une place dans nos jardins; bien qu'il.soit introduit en France depuis longtemps, sa culture est assez peu répandue. Ce qui l’a fait négliger, c'est la profondeur de ses tubercules, très-cassants et qui nécessitent à la récolte un certain travail. Les racines, laissées deux années dans le sol, donnent un bien plus grand produit. L'avenir de l'Igname est certain, surtout lorsqu'on aura produit des variétés moins pivotantes. Des résultats satisfaisants ont déjà été obtenus par quelques cultivateurs.
Cerfeuil tubéreux. — Excellent légume, dont la culture n’a été productive que dans quelques jardins, et qui serait plus apprécié si son tubercule était plus gros. IL aime les terrains sablonneux et mérite qu'on l’essaie.
Asperges. — Tous les ans je sème une planche de la variété hâtive d'Argenteuil qui, la troisième année, est arrachée, plantée sur couche
chaude depuis novembre, pour produire l'Asperge verte ou en branche. Indépendamment du carré de pleine terre, de la variété grosse violette, on doit avoir une certaine quantité de planches destinées à être forcées sur place, depuis décembre; on ne peut chauffer le même plant que tous les deux ans. Le carré de primeurs s’usant très-vite, doit être renouvelé un peu chaque année et fait dans un sol sablonneux, bien fumé. On ne peut forcer sur place que quatre années après la plantation.
Artichauts. — Je n'ai que deux espèces d’artichauts : le Violet, qui est tres-bon en poivrade, et le vert de Laon. Tous les ans on plante une partie qui peut donner à l'automne ; on détruit la même quantité après la récolte des vieux pieds en juillet; de cette manière, la même plante ne dure que trois ans au plus. Le terrain doit étre bien fumé avant la plantation.
On cultive dans les potagers une quantité d’autres légumes, dont la culture n’a rien de particulier. Voici sommairement les espèces que je possède :
Les Cardons de Tours épineux, dont les côtes sont plus pleines que les inermes.
Les Scorsonères semées au premier printemps dans une bonne terre fumée, pour que les racines soient assez grosses la première année, sont préférables et plus productives que la variété suivante.
Les Salsifis bancs, même culture que les scorsonères.
E'pinards de Hollande à graine ronde : belle variété que l’on peut avoir toute l’année. |
Oseille de Belleville à grandes feuilles, plantée sur couche. On peut en avoir tout l'hiver.
Tétragone, épinard d'été; placée à exposition chaude et arrosée copieusement, elle prend un grand développement; elle est utile, si l’on manque d'Epinard en juillet-août.
Cresson de fontaine, très-facile à obtenir si l'on a un cours d'eau.
Mâche ronde, plante de ressource pour l'hiver; se sème en août après d’autres plantes.
CEleri turc, la meilleure espèce de céleri à blanchir.
Céleri rave, ainsi que le précédent, veut une terre meuble bien fumée et beaucoup d’eau l'été.
Potiron jaune, planté sur les détritus du jardin un peu consommés ; il produit des fruits énormes, surtout si l’on a eu soin de l’arroser.
Fève julienne. Appréciée dans quelques maisons. Culture facile.
Ognons blanc hâtif et des Vertus. Avec ces deux espèces, on ne doit jamais en manquer.
Poireau gros court de Rouen. Si l'on veut de beaux produits de ce légume, semer en février sur couche tiède.
Radis. — On cultive le Rond hâtif, le Long rose à bout blancet le Petit blanc. Les Radis sont très-recherchés l'hiver, d’une culture facile ; les semis doivent être souvent répétés.
Navets. — Très-variables de goût et de grosseur, selon les pays, les Navets préfèrent une bonne terre à blé. IL n’y a que les semis d'août qui réussissent bien. |
Il faut aussi avoir à sa disposition toutes les plantes qui servent aux fournitures ; Persil, Cerfeuil, Pimprenelle, Estragon, Thym, Laurier de cuisine, Sauge, Sarriette, Basilic, Piment, Cresson alénois, etc.
Fraisiers. — Je ne puis finir cet article sans parler des Fraisiers qui se cultivent au potager. Il y à peu de maisons où la Fraise ne soit pas en honneur. C’est au jardinier à veiller qu'il y en aiten quantité pendant la saison, que l'on fait prolonger le plus possible avec certaines variétés et une culture soignée. M. le comte de Lambertye a publié sur le Fraisier un ouvrage excellent à consulter. Je cultive quelques belles variétés de Fraisiers; voici celles que j'estime le plus :
Pour primeurs : Marguerite, Princesse Royale, Victoria et Sir Harry; ce sont, pour les cultures forcées, les variétés les plus productives. Pour la pleine terre, les précédentes comme précocité, puis : Marquise de la Tour Maubourg, la Chälonnaise, Duc de Malakof, Eléonore, la Constante, Triomphe, Surprise, Bonté de Saint- Julien, Belle de Croncels, etc. La variété quatre-saisons, souvent régénérée par les semis, et dont la plantation ne doit produire que deux années au plus, est la meilleure espèce pour avoir une succession de ce bon fruit, qui peut durer d’avril-mai à novembre.