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NOTICE SUR L'INDUSTRIE DE LA PAILLE DU PAYS DE GLONS

Cette industrie, aujourd'hui si répandue dans la vallée du Geer et ses environs, est intéressante à plus d'un titre : et par sa nature même, par son origine et son vaste développement, et enfin par les mœurs toutes particulières de ceux qui l'exercent. On en jugera par les détails dans lesquels nous allons entrer.

Disons d’abord quelques mots du théâtre même de cette industrie.

La vallée du Geer qui sépare les provinces de Liège et de Limbourg, s'ouvre à Glons et s'étend jusque près de Maestricht, présentant dans toute son étendue les sites les plus pittoresques et les plus riants. Sur les versants de ses collines, ce sont des bois touffus d'ormes ou de sapins alternant avec des roches marneuses pleines de profondes excavations. Dans le fond, ce sont de gras pâturages, de belles campagnes, de luxuriantes plantations et de proprets villages où l'aisance et le bien-être se devinent aisément. Tels sont surtout : Glons, Bassenge et Roclenge ; Boirs, Wonck, Eben-Emael et Canne méritent également de fixer l'attention.

C’est dans les premiers de ces villages, que s'exerce principalement l’industrie qui va nous occuper, mais celle-ci s'étend aux alentours, sur une circonférence de plusieurs lieues, et l’on compte une trentaine de localités où elle occupe pour ainsi dire la population entière. Parmi celles-ci nous citerons Fexhe-Slins, Hermée, Heure-le-Romain, Sluse où la population pauvre n’a d'autre ressource que la tresse des chapeaux de paille.

Le sol de la vallée du Geer, ainsi que celui des plateaux qui l’environnent, est calcareux ou crétacé, ce qui naturellement influe sur la nature végétale et donne à certaines plantes des propriétés particulières. L'épeautre et le froment sont de ce nombre; ils y sont plus forts, plus souples et plus blancs qu'ailleurs, et ce sont ces qualités qui ont donné l’idée de les tresser.

Qui a d'abord eu cette idée et à quelle époque a-t-elle surgi ? C’est ce qu'on ignore, mais il résulte de documents authentiques, que, dès le commencement du XV®° siècle, on travaillait déjà la paille dans la vallée du Geer; et chose curieuse, le premier objet fabriqué en ce genre, aurait été un cilice, fait d'après un modèle rapporté d'Italie, où les moines substituaient parfois la paille au crin, dans la confection de

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ces instruments de mortification. Le cilice venu d’au-delà des Alpes s'étant usé sur le corps du personnage condamné à le porter, on en aurait fait un autre avec les produits du sol; et le procédé employé à fabriquer une chemise de moine aurait été appliqué à faire des chapeaux.

Telle est la tradition, dépouillée du caractère romanesque dont l’imagination populaire s'était plu jadis à la revêtir : elle n’a assurément rien d'invraisemblable.

Prenons maintenant le fétu de paille destiné à être travaillé et suivons-le depuis sa tige aux champs, dans les diverses opérations qu'il va subir, jusqu’à ce qu’il ait atteint sa destination.

Nous l'avons déja dit : c'est le froment et l’épeautre, mais celui-ci surtout, qui sont les seules graminées employées dans la confection des tresses. On n'attend pas l’époque de la maturité du grain pour en faucher les tiges,parce qu’alors celles-ci auraient acquis trop de consistance ; au lieu d’être souples, elles seraient cassantes. Après un séjour plus ou moins long aux champs où on les laisse sécher, on en détache les épis, ensuite on les déchausse, c'est-à-dire on tire la paille de son enveloppe ; opération qui demande de l’adresse et du discernement, car il s’agit de réserver les pailles propres à la tresse et de mettre les autres au rebut. Ce choix fait, on ne prend de chaque tige que la partie comprise entre les deux premiers nœuds, on les réunit en bottes, puis elles sont coupées en bouts de quinze à dix-sept centimètres dont on forme de petits paquets. Ces paquets sont placés dans une espèce de coffre appelé sogfroir, hermétiquement fermé, et sous lequel se trouve un petit foyer, saupoudré de soufre, dont la fumée donne à la paille plus de souplesse et de blancheur.

Chaque fétu est ensuite introduit dans un petit instrument en fer qui le divise en un nombre plus ou moins grand de parties, suivant le degré de finesse qu'on veut donner aux tresses. Ces brins sont réunis de nouveau en petits paquets que l'on mouille, que l’on passe ensuite dans une espèce de laminoir ou cylindre en bois nommé moulin, puis le tressage commence par les mains des femmes, des enfants, et des vieillards.

C'est un spectacle curieux que de voir, dans la belle saison, tous ces travailleurs assis sur leur seuil ou se promenant par leurs chemins, un

boirai pendu à la ceinture et tressant avec une dextérité prodigieuse,

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tout en causant entre eux et roulant autour de leurs bras les parties achevées.

L'hiver, pour épargner les frais de chauffage et d'éclairage, tous les voisins se réunissent, et chacun prête à tour de rôle sa maison à ces veillées qui se prolongent ordinairement bien avant dans la nuit. Les frais d'éclairage ne sont pas grands, car le secours des yeux est si peu nécessaire que la plupart des tresseuses ne Les portent que bien rarement sur leur travail.

La tresse finie et dépouillée de ses barbillons ou bouts de farins, elle passe aux mains du fabricant qui doit le faire transformer en.chapeau. Elle se paye ordinairement par rouleaux de cent douze aunes, d'après la finesse et le nombre de bouts qui varient de sept à onze et quinze et sont simples ou doubles.

Disons en passant que ce travail qui, comme nous l'avons vu, exige tant de préparatifs, et de lui-même est assez lent, n'est pas suffisamment rémunéré par les fabricants. Un rouleau ou une tresse de cent douze aunes exige au moins quatre jours de travail; or, si la tresse est de grosseur moyenne, elle se paiera fr. 3,50, si elle estau nombre des fines, elle vaudra fr. 5,50. Mais lorsque la tresseuse présentera son produit au fabricant, elle ne recevra pas en monnaie le prix total de sa marchandise, elle n’en touchera que la moitié, l'autre moitié lui sera payée en aunages, épiceries ou comestibles; car la plupart des fabricants tiennent en magasin ces diverses marchandises qu'ils livrent à des prix parfois exagérés, et ainsi bénéficient doublement sur le salaire du pauvre ouvrier. C’est là une injustice criante, que nous voudrions voir disparaître. Qu'on paie intégralement ces malheureux dont la plupart sont encore obligés d'acheter la paille nécessaire au tressage, et qu’on les laisse libres de se procurer où ils veulent les choses nécessaires à la vie.

Maintenant que nous avons fini avec la question du tressage, parlons de la fabrication. Cette fabrication a lieu dans le pays même et à l'étranger, mais ce qui se fabrique dans le pays est peu de chose comparativement à ce qui se fait au dehors.

La plupart des fabricants ont des maisons dans les principales villes de l’Europe; c'est là que les tresses sont exportées, cousues et faconnées suivant la mode du jour, par des ouvriers amenés des

lieux où elles se fabriquent; car, si le tressage se fait ordinairement

CR PTE Je par la main de la femme, l’homme seul intervient dans la confection du chapeau.

En effet, chaque année, dès l'automne déjà, au plus tard au printemps, les villages de la vallée du Geer et des environs voient leur population mâle émigrer en masse. Les uns vont à Rotterdam ou à Amsterdam, comme ceux de Roclenge et Bassenge, d’autres à Paris ou à Francfort, comme ceux de Glons et de Wonck, d’autres au Havre, et même à Lyon et Bordeaux où émigrent principalement les ou7riers de Hermée.

Ces émigrations annuelles qui durent ordinairement six mois sont appelées Campagnes dans l’argot du pays; et vous entendrez souvent de vieux couseurs ou repasseurs, vous dire avec la fierté d'un vieux soldat de l'empire qu'ils ont fait quarante ou cinquante campagnes dans tel ou tel pays.

On conçoit que les mœurs se ressentent de ces séjours à l'étranger, ce qui fait de cette population plus ou moins nomade une population à part. Hâtons-nous de dire cependant que ces travailleurs sont la plupart foncièrement honnètes, et que, quelque exposés qu’ils soient à toutes les tentations qu'offrent les milieux où ils passent la majeure partie de leur vie, ils restent néanmoins fortement attachés au foyer natal, et qu’il n’en est aucun qui laisse jamais sa femme ou ses parents dans l'abandon. Ils ont, au contraire, en général, grand soin de leurs familles, et s'imposent même des privations, pour leur envoyer ou leur apporter une bonne partie de leur salaire; salaire qui est de 4 à 5 francs par jour.

Disons, pour terminer, que cette industrie s’est développée en dehors de toute protection gouvernementale et de tous les moyens de publicité employés de nos jours. Elle a grandi insensiblement, mais ses progrès ont été surtout rapides depuis le commencement de ce siècle, sous l'influence des conseils éclairés d’un savant ecclésiastique, M. Ramou, curé de Glons et grâce à quelques hommes dont on ne peut trop admirer l'intelligence et l'esprit d'initiative, puisqu'ils sont parvenus, par leurs seuls efforts, en agissant à leurs risques et périls, à répandre leurs produits dans les principales villes des deux mondes, où ils sont généralement préférés à tous ceux du même genre, et où ils font certainement honneur au génie industriel de la Belgique.

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