CONSACRÉ
A LA MÉMOIRE DE REMBERT DODOENS, un des pères de la botanique et de l'horticuliure de Belgique.
L'amour et l'étude des fleurs font partie du domaine intellectuel de la Belgique depuis des siècles, et aucun pays ne saurait revendiquer en Europe, proportionnellement à l’étendue de son territoire et à sa population, autant de botanistes célèbres que les anciennes provinces-unies des Pays-Bas. On a voulu expliquer le phénomène de cette manifestation partieulière de la pensée humaine par les profondes racines qu'a jetées de tout temps et depuis une époque très-reculée dans les mœurs intimes de la nation, la bienfaisante agriculture. « En demandant à la terre tout ce qu’elle peut produire pour ses besoins, dit un biographe de nos célébrités nationales, le Belge semble, afin de la dédommager des efforts qu’elle fait pour répondre à ses vœux, vouloir l’embellir d’une brillante parure.» L'idée serait consolante si elle était vraie, car l’horticulture de la Belgique reposerait, dans cette aimable supposition, sur le sentiment si respectable de la reconnaissance. Mais, il est permis toutefois de croire que le gout extrême de nos compatriotes, pour la possession des plus belles créations del’univers, n’a pas pour butde procéder à la toilette du globe et de le décorer comme si la terre devenait une femme sensible à la parure. Et sans leur faire injure, sans croire qu'ils soient plus égoistes que les membres d’une nation quelconque, nous pouvons, ce nous semble, reporter l’origine de ce gout inné pour la culture des plantes d'ornement vers un sentiment purement personnel de satisfaction et de bien-être : le Belge aime les fleurs pour lui et non pour la terre qui les porte. Il les aime, parce qu'il s’émeut à toutes les manifestations du beau, de l’aimable, de l’utile; il les aime par ce même amour qui lui a donné, dans les arts de la peinture, une appréciation juste de la vérité et une école qui la représente; il les aime de ce choix qui lui fait préférer, dans les monuments publics, le style ogival , si propre à la variété des perspectives, ou les détails fleuris de l’architecture de la renaissance aux masses graves et sévères des bâtisses de l'Égypte ou aux lignes pures et délicates de l’art grec; il les aime, ces fleurs, parce qu’elles sont belles à voir, belles à contempler, belles enfin en elles-mêmes et belles, sans doute parce que l’homme est destiné à sentir et à apprécier leurs charmes. Aussi, dans l’origine de l’horticulture, alors que nous prenons les Belges quand ils viennent de naître à l’art des jardins, trouvons-nous jamais une autre expression pour recommander la culture de certaines espèces , sinon l’assertion qu'elles sont belles? La
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beauté suffit, et c'est en l'honneur de l'intelligence humaine assez. L’éloge de l’horticulture est là. | En poursuivant à travers les siècles le développement de l'horticulture et de la botanique qui lui a servi de mère et de principe, un autre fait domine toute Îa philosophie de cette histoire. La scolastique n'allait à Ja quête que des espèces connues des anciens : Aristote dominait l’école, et connaître les plantes que Théophaste ou Dioscoride avaient honorées d'un regard, était le comble de la science et le difficile de l’art. Les Arabes avaient bien jeté à l’Europe, à travers les ombres du moyen-âge , une botanique à eux, mais dans les époques barbares et jusqu’au commencement du sièele de Charles-Quint, quand limprimerie avait déjà multiplié ces curieux incunables, la science se trainait pénible, superstitieuse et futile dans des confusions singulières et des données stériles. Enfin, l’observation directe des phénomènes de la nature éerasa la seolastique, et naquit pour la botanique, comme pour toutes les doctrines humaines, une ère nouvelle. lei se présente, quant à cette science surtout, un fait digne de la méditation de l'homme instruit. La découverte de l'Amérique venait de doubler l'histoire naturelle du globe, et l'imprimerie propageait partout les lumières nouvelles. Croit-on que l'activité des savants se porta sur les productions si fraichement sorties d’un nouveau monde? Nullement; un nombre considérable de botanistes de l'Europe, et il n’y en avait que là, s’appliquèrent à l'étude des plantes indigènes de cette partie du vieux continent; chacun s’occupait de sa patrie avant tout. Campège, Brunfels , Tragus, Pierre de Leyde, Cordus, Ruelle, Léonard Fuchs, Brassavole, Matthiole et tant d’autres, sont les preuves de cet esprit. Ce furent précisément ces constantes et laborieuses recherches sur les plantes spontanées qui firent naître à côté des merveilles que rapportèrent les voyageurs de l'Amérique, les premières velléités de posséder des jardins où lon aurait pu réunir toutes les plantes remarquables du globe, et enclore dans un petit espace des échantillons de ce vaste magasin qu’on appelle la nature. Ces premiers jardins naquirent sous le ciel si fécond de l'Italie, et parmi les premiers peuples qui imitèrent un aussi utile exemple, il est juste de mentionner les Hollandais. Or, c’est précisément à cette époque de mouvement horlicole que vécurent les Belges les plus illustres qui se sont fait un nom dans les annales des sciences naturelles. Rémacle Fuchs, Dodoëns, Clusius, De L’OGbel, Van den Spiegel, étaient témoins de cette régénération de l'esprit humain : il n’est nullement étonnant qu'ils y aient prêté la main , et l’on sait assez que ce sont là les restaurateurs de la botanique rationnelle. La gloire est contagieuse, et c’est grâce à cette contagion que nous avons en Belgique l'école d’Anvers pour la peinture et Pécole de Liége pour la musique. Rubens et Grétry ont semé après eux des noms dignes de respeet. Il en fut de même de l'influence que ces einq pères de la science de la nature ont exercée après eux, ct c’est sans doute aussi à cause de l'illustration que ces savants ont jetée sur leur patrie que les Belges sont
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restés si fidèles à l'amour des cultures, à la connaissance des merveilles végétales et à la jouissance des jardins.
… Les commentaires nombreux sur les plantes connues des anciens, la nouvelle impulsion donnée à l’art horticole, les voyages des naturalistes allant à la conquête d’êtres inconnus, la propagation d’une philosophie exigeant, comme base de la véritable instruction, l'étude des choses elles-mêmes, vérifiées par l'expérience et l'observation, ces différents faits produisirent dans l’histoire des sciences naturelles, une elasse d’auteurs qu’on a nommés les restaurateurs ou les inventeurs des doctrines modernes. Conrad Gesner, de Zurich, Guillaume Turner, de Morpeth, Rembert Dodoëns, de Malines , Mathias De L’Obel, de Lille, appartenant alors à la Flandre belge, Charles De L’Escluse, d'Arras, ville également belge à cette époque, André Césalpin, d’Arezzo, Joachim Camerarius, de Nurenberg, Joachim Jurgermannius, de Leipzig, Jacques Dalechamp, de Lyon, Théodore, dit Tabernæmontanus, de Bergzabern dans le duché de Deux-Ponts, Fabius Columna, de Naples, le Bohémien Adam Zaluzan, de Zaluzan, et enfin les deux frères Jean et Gaspar Bauhin, de Bâle, ont mérité l'honneur d’être placés à la tête de ces rénovaleurs de la science. Sur quatorze hommes célèbres, revendiqués comme de vraies illustrations par l'Europe , à cette grande époque scientifique et littéraire , la Belgique en réclame à juste titre trois, Dodoëns, De L’Escluse et De L'Obel, qui luiappartiennent autant que Rubens et Grétry , bien que l'Allemagne nous prenne le premier et que la France nous ravisse le second. Mais, quand l'histoire des sciences naturelles aura trouvé des juges plus instruits et plus impartiaux, on se fera un devoir de ranger encore parmi les vrais restaurateurs de la botanique, le physiologiste Van den Spieghel, de Bruxelles , qui illustra d’un enseignement philosophique la célèbre université de Padoue. Alors, la Belgique aura pour sa part, dans ce progrès du XVIS siècle, au moins quatre illustrations du premier mérite.
Cr, si l’on étudie l'esprit qui a présidé à la rédaction de leurs immortels écrits, on reste convaineu que l'amour qu’ils sentaient si profondément pour la botanique et l’horticulture provenait en grande partie de utilité qu’ils reconnaissaient aux plantes. Pas une espèce ne trouve chez eux de description qui n’ait été étudiée sous le point de vue de ses vertus vraics ou supposées, et il est facile de s’apercevoir que dans les ouvrages de nos grands botanistes, c’est moins la science spéculative ou de classification qu'ils ont en vue, que la botanique des connaissances positives qui prend l’espèce corps à corps, et lui demande sa raison d’être et la nécessité de son existence. L'esprit sérieux et positif de la nation se fait jour encore ici, et si Conrad Gesner s’occupe d’un système de classification basé sur l’observation des plantes et non sur l’ordre alphabétique de leurs noms variables ct arbitraires, si Césalpin d’Arezzo est, comme le dit Linné, dans la voie d'orthodoxie en ce qui concerne les systèmes, si lon voit même percer dans ces auteurs primitifs des pressentiments de la méthode naturelle, ee
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n’est pas par ces vues théoriques que brillent le plus nos auteurs belges, mais on les surprend, actifs et chaleureux, à augmenter le nombre des espèces bien distinctes, à étendre le cadre des propriétés et des usages, et à agrandir ainsi le domaine d’une science utile. Même, plusieurs de nos grands noms se sont trouvés , par suite de cet esprit, liés à l’histoire des plantes qui ont exercé sur l’agriculture et les mœurs une influence remarquable. De L’Escluse a fait connaître, le premier, à l’Europe, la pomme-de-terre ; Dodoëns est un auteur primitif pour un grand nombre de nos fourrages, la serradelle, le genêt épineux, les trèfles; De L’Obel a propagé sur le continent le chou-marin qu’il avait recu de Turner, et c’est lui surtout qui a fait connaitre les sources précieuses qu'offrait de son temps une horticulture arrivée à un haut degré de splendeur.
Ainsi, pour nous résumer quant à cette question : de savoir pourquoi la connaissance de la botanique et l'amour de la culture des jardins , ont pris si fortement racine dans les provinces belges et hollandaises, nous trouvons la source de ce goût général dans le sentiment du beau qui conduit nos populations vers l'étude des beaux-arts et dans le sentiment de l'utilité qui en fait, depuis des siècles, des peuples commerciaux et industriels par excellence. Chez eux, le commerce et l’industrie ramènent sans cesse l'intelligence vers un but pratique, et puisque la dernière conséquence de leurs efforts est l’accumulation des richesses, celles-ci s’expriment par la splendeur des arts, dont l’horticulture est aussi une manifestation. On ne peut donc trouver de l’horticulture que chez les peuples riches : c’est son signe distinctif, et dans la suite des temps et dans son existence actuelle chez les nations de l’Europe, de l’Asie et de l'Amérique.
Envisagé sous ce point de vue , l’horticulture devient pour la Belgique un de ses caractères nationaux, une expression de ses mœurs, une conséquence de son histoire et une de ses espérances pour l’avenir. Puisqu’elle doit tendre à augmenter indéfinimentsa richesse et sa prospérité, elle a tout intérêt à ne pas voir, chez elle, s’éteindre un des rayons de sa gloire , mi faiblir un de ses sentiments les plus honnêtes. Nous laissons de côté, pour le moment , les considérations d’un autre genre qui donnent à l’horticulture le privilége d’être une occupation dont les conséquences sont la bienfaisance et le déversement du superflu du riche sur le pauvre manquant du nécessaire, sur l’ouvrier demandant au salaire son pain quotidien. Nous constatons seulement que l’horticulture est aussi, dans son exercice et dans ses effets, un art moral, et qui doit, en vertu encore de ce fait, avoir trouvé en Belgique un appui constant et des protections des autorités civile et religieuse. En effet , nous la voyons se réfugier dans les temples, sous l’auspice des autels; dans les palais, sous la protection des rois et des gouvernements ; dans les maisons communales, sous la garde du peuple et de ses magistrats. Les expositions des produits d’horticulture sont caractérisées par cette triple sanction.
Ces développements conduisent tous ceux qui s'intéressent sérieuse-