CULTURE DU CHOU MARIN, SELON LA PRATIQUE DES MARAICHERS DE BATH
Par M. Cu. MoRREN.
Une excellente plante est parfois arrêtée dans sa propagation, uniquement parce qu’elle porte un nom malheureux. Le Chou marin est du nombre. Ceux qui ne le connaissent pas s’imaginent que c’est un chou, et, comme ils n’habitent pas les bords de la mer, ils s’imaginent qu'ils ne peuvent pas plus cultiver des choux marins que reproduire des huitres dans leurs étangs. Le chou marin n’est heureusement pas un chou, mais un crambe, une plante spéciale qui croît parfaitement bien loin de la mer, à Liége, à Paris, etc., et c’est chose étonnante de ne pas le trouver sur nos marchés, alors que ceux de toute l'Angleterre en abondent.
Il est vrai que pour le manger en février ou mars, on le cultive en pleine terre; mais sur chaque plant se trouve un grand pot de terre, renversé et entouré de fumier. Cette culture est donc frayeuse. Voici la culture plus économique des maraichers de Bath, qui ont une grande réputation en fait de choux marins.
On sème les graines très-clairement, au commencement d'avril, sur une planche de quatre pieds de largeur, planche qui a été tenue sans mauvaises herbes pendant un été. Si l’on peut se procurer des plants déjà sévrés, cela ne vaut que mieux, et déjà, en Belgique, les grainiers, comme M. Ch. Rampelberg, à Bruxelles, sont en mesure d’en fournir. Aujourd'hui, par le chemin de fer de Paris, on en recoit d’excellents pieds, trèsfrais. Il ne faut pas que leur pivot soit brisé ni les racines séchées.
Une exposition ombragée du levant au couchant leur va mieux que celle éclairée, allant du midi au nord. C’est une plante des côtes. Le sol doit être très-léger , voire même du sable. Sinon , il faut bêcher de deux bêches au moins de profondeur, et on mélange modérément au $ol du fumier d’étable consommé. Surtout qu'il n’y ait ni motte, ni pierres, les racines allant profondément. Chaque plante s’espace de deux pieds et demi l’une de l’autre, et on laisse un pied entre les lignes. Seulement, placez les plants, non en quinconce, mais l’une vis-à-vis de l’autre, de manière que vous pouvez, entre les lignes de plants, travailler sur une étendue de deux pieds pour faire des rigoles, comme l'indique cette figure.
La culture du chou marin se faisant à demeure, la plante étant vivace, ces rigoles serviront à recouvrir au besoin les plants, et leur vide pourra recevoir soit du sable, soit des cendres pour amender le sol.
La seconde année après la plantation, les plantes ne seront pas encore suffisamment fortes pour permettre de les forcer au fumier chaud, mais on peut les couvrir avec la terre des raies. En outre, on doit les écourter, afin d'augmenter leurs branches. Vers la troisième semaine de février, si le temps est sec, marquez les intervalles entre les plants de deux pieds trois pouces de largeur, et lorsque la terre est finement réduite, recouvrez-en les plants de huit à neuf pouces d’épaisseur, afin que le tout ait l'apparence de la figure c qui fera comprendre ce maniement.
Au printemps, remuez de la main la terre, afin d’examiner les plants, et lorsqu'elles ont atteint sept à huit pouces de longueur, coupez-les en dessous de la feuille inférieure, on trouvera que les têtes sont parfaitement blanchies et que toutes les feuilles sont hermétiquement pressées les unes contre les autres.
A mesure que vous recueillez les têtes, recouvrez les racines avec un peu de terre. Quoique les bourgeons aient cru sous le sol, il reste peu de terre attachée autour, et on peut facilement les en débarrasser en les lavant.
Si le temps est beau vers la fin d’avril, on découvre entièrement les ados (parties élevées); cette opération est de toute nécessité, sinon les quelques bourgeons qu’on aurait oublié d'enlever, monteraient à graine et ils affaibliraient la plante pendant les deux ans à venir. Le jardinier, muni d’une béche bien acérée, commence au bout de chaque ados et jette la terre dans les rigoles, coupant avec soin toutes les parties dépassant le niveau figuré en a et b. La vitalité des racines du chou marin ne souffre pas qu’on les divise, ce que prouve le nombre immense de bourgeons que produisent les plants à racines intactes.
Durant le second été, les ados doivent être sarclés et les lrigoles subiront un bêchage. On examine les plants et on ne leur conserve que quatre ou cinq surgeons, à des distances régulières, autour de la tige. Jamais il ne faut laisser monter à graine les plants destinés à fournir le légume. L’enlèvement des têtes fait bourgeonner du pied, et on reproduit par là les plantations. L'hiver qui suit, on doit enfin commencer à forcer pour la consommation. Avant l’époque des gelées, on couvre les ados avec du fumier long, afin que le gel ne pénètre pas dans le sol. Vers la mi-décembre, enlevez la litière de la partie de la culture qu’on veut forcer. Recouvrez les ados avec la terre des rigoles, ensuite, mettez sur le sol, à deux pieds et demi, du fumier en fermentation, en nivelant le tout, comme l'indique la lettre d.
La direction suivante concerne enfin la troisième année. Quatre semaines après l'opération décrite, enlevez avec la fourche le fumier, et les têtes dénudées de la terre, avec délicatesse, sont bonnes à consommer.
- nee
Évitez de briser les feuilles qui sont fort tendres. Coupez les têtes en.
dessous de ia dernière feuille, recouvrez de nouveau les racines de terre et de fumier pour les abriter contre les gelées. Une fois la troisième année accomplie, on continue d’aménager les plants tous les ans de la même, facon. Mais jamais on n’élèvera les ados au-dessus de la hauteur indiquée, quelque soient la force et l’âge des racines. On coupe tout l'excédant en hauteur qu'auraient les plantes. Après l'enlèvement des terres, on enlève toutes les plantes qui auraient moins de deux pieds et demi de distance,
pour conserver les rigoles. À la troisième année, les plantes sont très-
touffues, et si l’on conservait tous les rejetons, elles périraient de faibiesse. On continue ainsi jusqu’à extinction de plants qui subsistent fort longtemps. Pour obtenir de la graine, on choisit les plantes Les plus vigoureuses et on découvre entièrement la tête des porte-graine.
Pour utiliser les choux marins, on lie les plantes en bottes : on les jette dans l’eau bouillante avec du sel. On les en retire vingt minutes après. Ayez prêt une rôtie (tranche de pain rôtie), plongez-la dans l’eau et placez-la sous les choux à servir. Versez sur les choux une sauce blanche, composée de mi-partie de jus de veau et de crême épaissie de beurre et de farine. Surtout servez chaud. Voilà la préparation culinaire de M. Gibbs, le plus célèbre gastronome de Bath, très-connu et estimé des gentlemen de l'Angleterre.