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LES FRITILLAIRES, FLEURS D'ÉCHIQUIER

Par M. Cu. MoRrREN.

Les horticulteurs de profession n’ont guère jeté leur dévolu jusqu’à présent sur le genre si gracieux et si varié des Fritillaires, bien que ces plantes printannières, de facile culture et de conservation aisée, présentent d’amples ressources tout aussi bien pour l’ornementation des jardins que pour la production des variétés. On est tout joyeux de les rencontrer en fleur dès les premiers beaux jours d'avril, de leur voir pousser vers le ciel leurs robustes feuilles, tandis que leurs corolles, presque toujours colorées de teintes extraordinaires et peintes de dessins bizarres, cloches bigarrées parfois comme le jupon d’un écossais, inclinent avec mystère leur front vers la terre. Pendant que dans cette saison la grande majorité des fleurs se hâte de s'épanouir au soleil, de Le regarder en face pour recevoir sa bienfaisante chaleur et sa lumière encore mal affermie, on voit au contraire les fritillaires tourner le dos à l’astre du jour et à peine sorties de terre, on dirait qu'elles en regrettent le séjour. Au lieu de développer leur périanthe, elles le resserrent et le tiennent clos. Leur coloris le plus intense et le plus vif ne s’observe pas toujours sur leur face supérieure, celle qui regarde directement les appareils les plus importants placés au centre et destinés à perpétuer l’espèce, comme dans presque toutes les autres fleurs, mais c’est tout le contraire. Les teintes vives, les nuances éclatantes se sont étendues sur le revers des fleurs et en dedans les dessins s’effacent et s’obscurcissent comme ils le font ailleurs sur le dos des corolles.

Ces seules circonstances attireraient déjà l'attention sur ces jolies productions du printemps, si elles ne présentaient encore d’autres singularités. Sur beaucoup de fleurs on voit des zones, des bandes, des stries, des flammes, des taches, des réseaux, des filets ; toutes ces sortes de dessins s’observent si fréquemment dans le règne végétal qu’on ne concoit guère des fleurs sans ces ornements. Pour peu qu’on réfléchisse sur les contours qui limitent ces colorations partielles, on est bientôt convaincu que tous, à bien peu d’exceptions près, suivent des lignes courbes et que rien n’est plus rare dans la coloration des fleurs que des dessins angulaires et à côtés rectilignes. Ainsi les figures géométriques autres que le cercle, l'ellipse et les courbes paraboliques ou irrégulières sont très-rares dans la nature. Les fritillaires forment iei une exception : plusieurs portent sur

leur périanthe une élégante figure de damier ou d’échiquier, à carrés alter-

nativement bicolores et se plaçant toujours de manière que Jamais deux carrés, colorés de même, nese touchent autrement que par les angles. C’est cette étrange coloration qui est devenue létymologie de leur nom, fritillus en latin, signifiant un échiquier. L'espèce la plus commune a recu au xvi* siècle de la part de notre immortel botaniste belge, Dodoëns, le nom significatif de méléagre qui est comme on le sait celui de la Pintade, précisément pour indiquer cette curieuse distribution de dessin. En Hollande, on a nommé ces fleurs kievitsbloemen, c’est-à-dire des fleurs de vanneaux parce qu'on les a comparées aux œufs de ces oiseaux dont en éffet elles ont la grandeur, un peu la forme et une partie de la coloration.

Quand on est placé devant un parterre de fritillaires et que l'attention se porte sur les diverses harmonies que la Providence fait naître entre tous les êtres vivants, on s'aperçoit bientôt que les abeilles et les autres insectes volants viennent d’abord se placer, attirés sans doute par des odeurs qui nous échappent, sur le dos de ces grandes fleurs retournées. Là, comme le spirituel botaniste Sprengel l’a fait remarquer naguère, ces insectes inquiets semblent chercher en vain l’objet de leur convoitise,

mais leurs yeux ardents ont aperçu six bosses qui relèvent ce dos et d’un trait ils s’élancent vers l'ouverture béante de la corolle tournée vers la terre, ils bourdonnent dans la cloche et après quelques instants, ils en sortent satisfaits et contents, prenant leur essor vers une fleur nouvelle ouverte à leurs embrassements. Que s'est-il donc passé dans ce mystérieux elocheton ? On est tenté de l'ouvrir, on le relève, on écarte les pétales et l'on aperçoit au fond, vers ces six bosses visibles au dehors, six sources fécondes d’un sirop copieux pendant en gouttelettes ou découlant Le long de six plis qui pour ces joyeux insectes doivent faire l'effet de six ruisseaux de miel. Et cette ingénieuse vue de la nature de placer ces sources de nourriture en dedans d’une corolle elose, afin qu'elles ne s’évaporassent pas inutilement, sert subsidiairement à la plante elle-même pour mettre en rapport les organes qui auront pour but de former le fruit, de sorte que toutes les prévisions de la création des êtres se trouvent accomplis à la fois et pour le végétal et pour ceux qui sont destinés à le fréquenter.

Nous avons dit plus haut que nous nous étonnons de ne pas voir les horticulteurs s'occuper davantage des fritillaires. Les détails que nous venons de donner sur leur échiquier, devraient, ce nous semble, les inviter à exercer sur ces plantes dont il existe des espèces charmantes et voisines les uns des autres par leur organisation, leur talent d’hybridation. Abraham Munting, au xvu® siècle, les recommande fortement à ceux qui veulent, disait-il, « orner leur jardin selon les vues de la divine beauté » afin que « les yeux pour qui l’univers a revêtu ses formes sublimes, soient satisfaits. » Ce grand horticulteur citait des variétés de la fritillaire méléagre à fleurs blanches , à fleurs jaunes, à fleurs pourpres, tous phénomèn qu'on dhéncheraitf ie hui presque vainement dans les jardins de VEu-

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