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ARCHITECTURE DES JARDINS

DES JARDINS PITTORESQUES. — Par UN AMATEUR ANGLAIS. (Suite. Voy. p. 14.)

Le pare de Chantilly entouré de vastes forêts que l’ancienne aristocratie a fondées aux environs de la capitale, est célèbre parmi les résidences presque royales; il couvre une grande étendue de terrain : c’est à peu près là toute sa beauté. Le sol de Chantilly est léger et sablonneux. La surface occupée par le pare est privée d'accidents. Le peuplier, l’ormeau, le tilleul semés irrégulièrement forment un bois assez épais, entrecoupé de grandes allées. Les écuries, que l’on nous a fait admirer, sont un palais prétentieux, un Versailles, bâti pour les chevaux, hors-d'œuvre ridicule et incommode , si mal approprié à l’usage auquel on le destine, que nous ne pouvons nous empêcher de plaindre les animaux si magnifiquement et si mal logés. Une fois par an on dressait un grand couvert dans ces écuries, où le prince venait diner avec ses amis.

Du sein de bois assez touffus, mais uniformes et plantés sur le même niveau, surgit une vieille masse de bâtiments délabrés; l’eau limoneuse d’un fossé quadrangulaire la protége et l’environne. Les corniches du toit servent de nids aux hirondelles. Les entablures commencent à s’user, les porteschancellent, les fenêtres sont vermoulues ou écornées. L’œil s’arrète sans se reposer sur un lit de sables arides, sur des terrasses couvertes de mousse verdâtre. Ajoutez à tout cela un gazon que le grillon détruit et dévore, une eau fangeuse qui répand une exhalaison putride, une meute de chiens que l’on passe aux vergers tous les matins et tous les soirs. Tel est cet étrange lieu de plaisance, symbole trop exact de l’état actuel de l'aristocratie française. Mais pourquoi vouloir forcer la nature. On lui demandait l'impossible lorsque l’on prétendait faire de Chantilly un jardin anglais. Le sol ingrat, destiné à la production de quelques plantes légumineuses, se refuse à tous les embellissements dont on le surcharge, et les sommes immenses que l’on a versées dans ses sables stériles, n’ont pu lutter avec avantage contre le mauvais choix de la situation.

Nous avons trouvé les jardins d’Ermenonville dans le même état de ruine; la chambre de Rousseau était occupée par un ancien piqueur du prince de Condé; le domaine transformé en une réserve de gibier; les pelouses et les plates-bandes dévastées. Les souvenirs qui se rattachent à Ermenonville rendent cette situation plus frappante. Il semblerait que la France a peu de mémoire pour ses plus glorieux souvenirs.

De l'ombre, de la solitude, du repos, voilà ce qui manque ordinairement aux jardins français. Pour nous, Anglais, nous cherchons généralement

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de la scène. Nous pensons avec le poète Cowper, que « les forêts sont plantées pour consoler l’homme rêveur, qui s’égare sous leurs arceaux. » Même les jardins nommés spécialement jardins anglais, en France, n'échappent pas à ce défaut. Bagatelle, imitation du genre anglais, ne manque toutefois ni de bon gout, ni d'élégance, ni de charme. Sans parler de la maison, qui nous semble distribuée moins pour le comfort des habitants que pour satisfaire le regard des étrangers, il y a, selon nous, trop de bruit et de fracas, trop de routes, trop de sentiers, trop de statues, trop peu d'arbres et de masses verdoyantes; on ne se croit jamais dans la solitude et au milieu de la campagne. Rarement une allée couverte, sinueuse, odorante, semble vous protéger de son ombre, les intersections des allées sont fréquentes et changent à chaque instant de direction. Ces divergences sont fatigantes : on ne s'explique pas bien pourquoi les sentiers tournent ainsi, et s’assujettissent à tel ou tel caprice.

Le pare de Saint-Ouen, dessiné par M. Gabriel Thouin, est beaucoup mieux disposé. L'homme habile que nous venons de citer est le seul jardinier français qui ait deviné les règles naturelles auxquelles un pare anglais est soumis ; le seul qui en ait compris les principes scientifiques. Peutêtre ne trouvera-t-on pas encore d'assez larges massifs dans le plan de ce pare, où les allées se coupent fréquemment à angles aigus. Mais les sinuosités des allées sont agréables et bien justifiées. Le paysage change fréquemment d'aspect, sans offrir de bizarreries qui choquent; enfin, c’est un des chefs-d’œuvre de l'artiste. Quoique le château soit situé à l’extrémité du pare, on l’apercoit à travers les allées sinueuses qui l’environnent, et 11 produit, de loin, un effet pittoresque.

Villeneuve-l'Étang a longtemps appartenu au maréchal Soult, qui s’est plu à modifier ce beau domaine, à l’embellissement duquel il a consacré des sommes considérables. Le château est mal situé. Il occupe la limite du pare qui s'étend sur le double revers d’une colline. Mais sous le rapport du paysage, il était difficile ou impossible de trouver une situation plus favorable au jardinier paysagiste; c’est un admirable terrain, riche, fécond et varié. On n’a pas su en tirer parti. Les trois cents acres du pare sont divisés en fragments massifs, dont l’irrégularité n’a rien d’agréable. Au lieu de cette distribution ovoïde et serpentine qui a tant de grâce, tout est disposé par carrés, par cercles ou par demi-cercles. La seule partie vraiment remarquable, et qui donne quelque idée d’un paysage naturel, est un espace de terrain assez stérile, semé de sapins et d’ifs, et dont le maréchal a, dit-on, dirigé lui-même la plantation. La duchesse d’Angoulème désirait acheter ce domaine, que le maréchal lui céda non sans peine et sans regret. On doit à cette princesse l’addition d’une fort belle volière, d’une basse-cour et d’une laiterie. Elle n’y a passé qu’une seule nuit pendant tout le temps de sa possession. Le jardin potager occupe un plateau élevé. Quand nous l'avons visité, il se faisait remarquer par une magnifique bordure d’Iberis sempervirens. L'art de planter des jardins sans goût,

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sans choix, sans plan, tels que Bagatelle et Villeneuve-l'Étang, n’est à nos yeux que de l’irrégularité et de la confusion en pure perte.

M. Doublat, banquier, à Épinal, a créé le plus beau jardin que la France possède aujourd’hui. Il est vrai que la situation dont il profitait était magnifique, et que jamais plus admirable paysage naturel n’est devenu le domaine d'un particulier. Un roc très-escarpé surgit tout à coup du centre de la ville d'Épinal, s’élève à la hauteur de trois cents pieds, se couvre de terre végétale, et s'étend à l'Est sous la forme d’un ruban oblong qui, pendant l’espace d’un mille, s’abaisse graduellement et aboutit à la vallée pittoresque de la Moselle. La ville d'Épinal embrasse d'un demi-cerele de maisons la partie orientale de ce promontoire. La Moselle qui traverse la ville, sert de limite, du eôté du Nord au domaine de M. Doublat; enfin la grande route borne au Midi ce parc admirable. Sur la cime du roe, du côté d'Épinal, se trouvent encore les ruines éparses et moussues du vieux château dont les fossés détruits ont abandonné leurs eaux à un étang voisin. Dans ces ravins desséchés et qui servaient autrefois à la défense du château, se trouvent la laiterie, la basse-cour et les étables. La pente douce et continue du terrain s’est prêtée aux travaux de l’architecte qui a établi plusieurs terrasses étagées couvertes d’arbresàfruitsetdevignes.

On à eu soin d’harmoniser les travaux d’art entrepris dans ce domaine, avec le caractère sauvage et spécial du paysage environnant. Dans les crevasses des ruines et des rochers, de grands arbres jetés obliquement, enfoncent leurs pivots. Des plantes grimpantes et des mousses tapissent les flanes des ravins et semblent reproduire la beauté du paysage suisse. Une galerie creusée dans le roc vif encadre et laisse apercevoir la vallée de la Moselle et le cours du fleuve. Au lieu d'éparpiller les arbres ou de les planter en massifs égaux, on les a groupés avec gout, et leurs troncs, entourés de jeunes rejetons, donnent l’idée d’une forêt naturelle; tour-àtour vous admirez près de vous les traits caractéristiques des cimes alpines, des bois du Danemarck et des monts Pyrénées.

La maison de campagne que M. Berthoud, ancien ingénieur des ponts et chaussées, possède à Chantilly, se rapproche du style italien. Les recherches de larchitecture et de la sculpture y abondent. Au fond d’une vallée on apercoit une maison d'architecture palladienne d’une grande richesse et devant laquelle sont semées avec une irrégularité assez piquante, des urnes, des statues, des pelouses de gazon et des flaques d’eau. La disposition intérieure est originale. Près de la maison est une grotte au-dessus de laquelle se trouve une chambre à coucher, meublée avec beaucoup d'élégance; une porte secrète conduit de la grotte à une petite cuisine et à quelques autres pièces. Un peu plus loin vous apercevez une chapelle. Le rez-de-chaussée paraît, en effet, destiné à cet usage; mais au-dessus de la chapelle se trouve un cellier, et au-dessous un billard. Une glacière à demi ensevelie sous jes arbres et les buissons, semble un rocher jeté là par hasard. Ge ne sont partout que chaumières de fantaisie, kiosques chinois,

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boulingrins, pigeonniers, minarets à la turque, verandahs à lindienne. Au milieu de ces ornements, prodigués peut-être d’une main (rop libérale, on remarque un obélisque dédié aux arts et couvert dhiéroglyphes. Les murs extérieurs de la maison sont en grande partie peints à fresque, ainsi que les constructions chinoises qui ornent le parc. Nous n’approuvons pas la peinture à fresque employée à l’extérieur, elle ressemble trop à une décoration de théâtre, et quelque durables que soient les couleurs dans la réalité, elle ne sont pas solides à l'œil, si j'ose m’exprimer ainsi. La résidence de M. Berthoud n’est pas un Jardin-paysage; c’est un parc entremêlé de constructions fantastiques. Nous pensons qu’on laisse en général en France beaucoup trop de sable et de terrain nu en face de l'habitation prineipale, et qu’on arrondit trop les angles d’intersection des massifs des verdures. Le domaine de Fromont-sur-Seine nous semble bien supérieur à ceux que nous venons de passer en revue. C’est à la fois un lieu de plaisance délicieux, une pépinière de fleurs exotiques , et un institut pour les jeunes horticulteurs. M. Soulange-Bodin, l’un des hommes de France les plus distingués, a fondé l’institut-agricole de Fromont, qui se trouve aujourd’hui dans une complète prospérité. Il était à la fois cultivateur, homme du monde,commereant etbon écrivain. Il avait servilongtemps dans les armées françaises, et il avait voyagé dans la plupart des contrées de l’Europe. Passionné pour la jardinomantie, comme s'exprime le prince de Ligne, il faisait des divers modes de culture, l’objet principal de ses recherches. C'est lui qui a planté la pépinière de Fromont et dessiné son pare dans le style anglais. Ce domaine occupe environ cent acres de terre, variés par beaucoup d'accidents et qui s’abaissent en pente douce vers la Seine. Une grande allée destinée à la promenade, en fait le tour. En la parcourant on apercoit divers points de vue, habilement ménagés et des massifs groupés avec beaucoup d'art. C’est le château et la Seine qui constituent le principal ornement et qui tour-à-tour sont en quelque sorte le point central du paysage. Beaucoupde plantes exotiques sont cultivéesavec suecès à Fromont. Une bibliothèque, un musée et des cours publics destinés aux jeunes gens qui s'occupent d’hortieulture, complètent ce bel établissement, qui n’a pas d’analogue en Angleterre. L'état de notre société ne le permettrait même pas. En France, la plupart de ceux que nous appelons les gentlemen, ont des manufactures ou des propriétés rurales qu'ils dirigent. Il est impossible que cette situation sociale ne contribue pas beaucoup, dans l'avenir, à perfectionner et à épurer en France, les mœurs politiques et privées. Les propriétaires des plus beaux domaines de ce pays, au lieu de fermer au publie les barrières de leurs parcs, comme on le fait en Angleterre, s’empressent de donner aux étrangers et aux visiteurs tous les renseignements désirables. Sans doute nous entendons mieux que les Français l’art de disposer nos bosquets et nos arbres en groupes harmonieux, mais l'hospitalité qu’ils exercent et la libéralité qui fait partie des mœurs de ectte nation , la placent bien au-dessus de nous. /Sera continué.)

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