EN MÉMOIRE DE SES BIENFAITS
S'il est, dans l’ordre des œuvres de la création, quelque chose de délicat, de pur et de chaste, quelque chose qui saisit notre âme et la transporte sur les ailes d’une inépuisable et douce fiction, c’est bien le parfum dont la nature a fait jaillir le torrent hors du sein des fleurs. Rien n’est comparable à son aérienne subtilité et à ses effets sur les sens, et ce qui est plus, sur les sentiments les plus intimes de l’homme. Les essences semblent s'échapper de ce monde, et ce n’est pas sans réflexion que la poésie de tous les peuples de l’univers a vu en elles l’âme des fleurs, les plus candides et les plus virginales créatures de la terre, puisque dépourvues de sensibilité, elles ne sauraient avoir de passions et encore moins de mauvais penchants.
Par une de ces admirables harmonies de la nature, tandis que l’homme, en gravissant la montagne, sent peu à peu ses esprits s’alléger, son âme se débarrasser pour ainsi dire des entraves terrestres et son intelligence, plus libre et plus souveraine, planer sur les choses de ce monde, tandis que la montagne produit sur lui ces influences incontestables, elle se parfume, bien plus que la plaine, de l’haleine des herbes odoriférantes semées par la Providence sur ses flancs les plus élevés. L’ambroisie de l'air des montagnes se met ainsi à l’unisson avec les prédispositions, si calmes et si tendres, où l'ascension seule a plongé nos pensées et nos sentiments.
Réfléchissant sur ces rapports harmoniques par lesquels la nature lie entr’elles les choses créées, nous montions le 20 octobre de cette année, la haute colline du Publemont où la tradition la plus ancienne place le lieu de la découverte de la houille, que l’ange même de l’industrie aurait indiqué à l’homme (1). C'était là que nous étions appelé à examiner une découverte nouvelle, et nous dirions plus justement une véritable invention de l’horticulture contemporaine. Mais, en nous arrêtant devant le
(4) Voyez Notice sur la découverte de la houille, par Ch, Hennau. BELG, HORT, T. |. 17
local de la Société des Conférences Horticoles où la réunion devait avoir licu, le drapeau national enroulé sur sa hampe, la couronne de cyprès funéraire que liait la longue banderolle d’un crèpe de deuil, jettait nos esprits dans de lugubres souvenirs. Dix jours à peine nous séparaient du eri de Bossuet : « O nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un coup de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte!» Et en effet, selon la parole du grand orateur chrétien, nous nous sentions tous frappés à ce coup, chacun dans sa famille, chacun dans ses relations. Aussi, sur le Publemont, à l'exposition obligatoire des produits automnaux de la terre, ouverte par la Société des Conférences Horticoles, la nature elle-même semblait partager le deuil national et les regrets de tout un peuple. Les fleurs s’affaissaient sous la tristesse des jours précurseurs de l'hiver; déjà la brise glaciale les avait surprises et brisées dans la plénitude de leurs charmes. Dans le salon de l'exposition, plus de Flore, plus de Cérès, plus de Pomone, plus de riantes allégories; mais des arbres d’éternelle verdure, des pyramides graves et sombres, emblèmes vivants de la prière, et tout autour du spectateur des gazons pressés, la dernière couverture de nos dépouilles ensevelies : c'étaient là les seuls ornements d’une serre où la foule silencicuse et recueillie, témoignait dans son attitude morne et religieuse, le respect pour une mort auguste.
Louise-Marie D’ORLÉANS était douée de qualités si rares et si parfaites, que dans sa vie, semée de tant d'émotions et d’angoisses, on n’a pu ni déplorer un défaut, ni signaler une faiblesse. La médisance vaineue se taisait devant son nom et la calomnie reculait impuissante devant son image. Quand sa royale parole s’était fait entendre ou qu'elle avait honoré de sa présence nos établissements publics, on n’ouïssait, lorsqu'elle avait passé, que des louanges justes et vraies, que des concerts de bénédictions. Son esprit élevé, son instruction variée et profonde et même sa constante attention à complaire aux moindres désirs de son auguste époux, dont les vastes connaissances dans les sciences naturelles ont fait un des rois les plus savants que puisse citer l’histoire, toutes ces circonstances avaient développé chez la Reine un goût prononcé pour l'étude de la nature. Que de fois, quand elle visitait avec la Cour les musées, les jardins, les expositions des produits du sol, ne lavons-nous pas vue s'arrêter d'elle-même et spontanément devant les objets les plus remarquables, et que cependant des regards appréciateurs pouvaient seuls remarquer, faire sur ces objets les questions les plus explicites et les plus appropriées, ou émettre à leur propos des réflexions qui prouvaient jusqu’à quel point son savoir était étendu et son jugement digne de celui des sages. Elle aimait le séjour de Laeken, embelli par les orangers de Marie-Christine, par les arbres et les plantes variées que le commerce horticole, si national en Belgique, y a successivement introduits ; mais dans ce séjour même une de ses plus constantes distractions était d'étudier dans les serres, si
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admirablement meublées d'espèces rares et curieuses ,les merveilles dontic Créateur a doté le domaine du règne végétal. Aussi, la Reine des Belges, Louise-MariE, que l’acelamation de toute une nation a nommée l'ange tutélaire de la Belgique, a-t-elle toujours été regardée comme la protectrice spéciale et bien-aimée de notre horticulture. Que de fois, les fleurs déposées à ses pieds ou portées en bouquet dans ses mains si délicates et ‘si instruites pour les analyser, n’ont-elles pas été dans les réceptions royales, dont nos expositions étaient honorées, la double occasion, pour nous , de témoigner nos sentiments les plus respectueux à la plus vénérée des reines, pour elle, de nous convaincre avec quelle grâce, quelle noblesse et quelle délicate bienveillance elle prenait part à nos utiles travaux et encourageait ce qu’elle-même appelait « nos bienfaisantes conquêtes.» Notre reconnaissance pour une reine si digne de notre amour, doit s’'augmenter encore quand nous l’envisageons comme l’auguste source de sa dynastie, car elle se plaisait à faire passer dans l'esprit des princes et de la princesse Charlotte, les charmes de cette étude, si bien faite pour épurer notre âme et l’incliner , convaincue et soumise, devant la profondeur et la sagesse des vues de l’immortel Auteur de toutes choses. La piété de la Reine était, selon l'expression juste d’un prélat de Belgique, une piété sublime; c’est qu’en effet, un esprit éclairé comme le sien aux lumières de la vraie science, savait rendre sa piété digne de la majesté de Dieu.
L'histoire de l’horticulture et de la botanique belge, cite avec orgueil et reconnaissance parmi les princesses ou les souveraines du pays, Isabelle, sœur de Charles-Quint, qui enrichit le PDanemarck des bienfaits de la culture maraichère des Flandres, Isabelle, épouse de l’archidue Albert, dont le nom a été donné aux orangers qu’elle avait introduits dans nos provinces, Marie-Thérèse, lillustre aïeule de la Reine que nous pleurons, et qui a conquis des droits éternels à notre gratitude par la fondation de l'académie, alors impériale et royale des sciences et des lettres, Marie- Christine, sœur de Joseph IT, qui fonda à Laeken même les premières vastes serres que posséda le Brabant. À ces noms illustres viendra se joindre désormais, entouré de nôtre vénération et de celle des races futures , le nom béni de Lovuise-MariE p'ORLÉANS.
Cependant, exposition automnale de la Société des Conférences Horticoles de Liége, la première qui s’ouvrit après le décès de la Reine, présenta une occasion solennelle de consacrer par un pieux témoignage de respectueuse affection, le souvenir à jamais ineffaçable de la meilleure des souveraines. Ce vœu fut soudainement exprimé par tous les membres réunis à l’assemblée, et l’idée, tant elle rendait avec exactitude le sentiment du cœur, se trouva tout à coup sur les lèvres de chaque horticulteur. De la même manière que l’élan national pour honorer la mémoire de la Reine éclata uniformément le même jour, la même heure, sur tous les points de la Belgique, de même le désir d’attacher désormais son nom à une
variété nouvelle de fleur, alors innommée et sans baptême, fut exprimé presqu'au même instant par tous les associés. Cette fleur nouvelle offre, en effet, des qualités toutes particulières qui la rendent en quelque sorte la représentation naturelle de nos regrets. Naguère, quand un grand événement frappait les nations de deuil et d’épouvante, les esprits préoccupés croyaient retrouver dans les phénomènes de la nature des signes manifestes de la volonté du ciel, et l’on se rappelle ici involontairement ce lis fameux qui épanouit sa candide corolle et hors de son époque naturelle le jour même de la mort de Charles-Quint. Nous ne sommes plus au temps de ces fictions, mais on ne peut néanmoins s'empêcher de faire cette réflexion, qu’il semble que la nature elle-même ait réservé l’arrivée en ce monde de la variété nouvelle de fleur dont nous allons parler, variété sans antécédent dans les annales de la science, jusqu’à l’époque de la perte lamentable que devait déplorer l’Europe entière; comme si la fleur, éelose dans des jours d’alarme et de pleurs, eût reçu pour se parfumer du plus doux des arômes, le soufle d’une âme s’envolant vers les cieux, mais laissant pour notre consolation et par une bonté qui lui survit ici-bas, cette trace aérienne d’une mort et d’une vie saintes comme celles des justes.
Déjà l’horticulture de Liége était parvenue à la suite de soins persévérants, à produire dans l’espèce d’héliotrope qui nous est venue en 1757 du Pérou, espèce qui, jusqu’en 1815, n’avait produit qu’une seule variété, des variétés fixes, immuables, réalisant des augmentations en beautés et en qualités, et qui se sont répandues actuellement partout où il y a des jardins, des appréciateurs de la nature et de l’art. Nous rappellerons, pour prouver ces faits, la haute réputation dont jouissent les héliotropes nommés le triomphe et le souvenir de Liége. Partout aujourd’hui ces variétés sont connues, estimées, cultivées et sans cesse reproduites et multipliées.
Cependant, ce qui dans ces variétés avait subi les lois connues des mutations, se bornait à la couleur, à la forme et à la grandeur des fleurs, à la dimension et à la disposition des cimes circinales de cette charmante espèce. Mais dans la fleur dédiée au souvenir de la REINE Louise-MARIE, il s’est opéré un changement sans précédent dans l’histoire des fleurs; c’est le principe le plus essentiel, le plus subtil, le plus insaisissable qui s'est soumis enfin à l’empire de l’homme, afin qu’il l’épure et qu’il le rende meilleur : ce principe c’est l’arôme. Chacun sait que l’héliotrope sent la vanille, toujours uniquement la vanille. Mais ici la variété nouvelle a remplacé cette odeur par un parfum exquis, inexprimable, qui tient à la fois et du plus pur arôme des violettes et du plus pénétrant parfum de la giroflée-viollier (1 ).
Cet héliotrope a de plus une foule de mérites qu’on ne rencontre pas
(1) Cheiranthus Cheiri, L.
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dans les autres variétés. Sa végétation naturelle est en globe ramassé, il fleurit avec une abondance dont aucun autre n’approche. À peine la plante a-t-elle quelques branches, que déjà dans sa bonté et comme pour nous récompenser de nos soins, elle les termine par des fleurs en nombre et délicieusement parfumées. Les feuilles sont petites, arrondies et gracieuses, les cimes circinales, toujours dichotomes, forment dans leur ensemble une figure de coupe funèbre du genre de celles que les Romains placaient dans les tombeaux et les lieux sépulchraux. Les fleurs sont elles-mêmes grandes, chacune formée en étoile; le cœur possède le vert de l'espérance, entouré d’une auréole d’or, emblême de la sainteté et les cinq rayons de l’astre de la terre offrent la blancheur virginale de la lumière des étoiles célestes , avec cette particularité qu'’iei lémanation au lieu d'éclairer l’espace, l’embaume du plus suave des parfums.
Nous avons voulu donner une idée de cette fleur de variété nouvelle par la gravure. L’héliotrope brisé, élève sa coupe fleurie devant le trône désormais vide, devant le manteau royal, la couronne et le sceptre couverts des signes de deuil. Au loin, s’agite l'Océan dont les flots obéissent à ce doigt de Dieu qui leur indique leur limite, se déroule Ostende, d’où l’âñie de la Reine remonte vers sa céleste demeure, et s'élève enfin le phare qui rappelle qu'elle aussi était le phare des souffrants et des abandonnés. Son image révérée semble se dessiner par les émanations nuageuses, symboles des flots du parfum qui s’échappent de la fleur, et se couronne de l'étoile de l’immortalité.
En effet, cette variété d’héliotrope obtenue de semis par les soins intelligents de M. Marchot, secrétaire de la Société des Conférences Horticoles, à Liége, a été nommée par acclamation et à l'unanimité des voix dans le comité réuni à cet effet, HÉLIOTROPE-IMMORTALITÉ DE LOUISE-MARIE, afin que répandu, cultivé et multiplié partout et toujours, il puisse rappeler l’immensité de la perte subie par la Belgique et l’immensité de ses regrets. Une fleur si pure, si belle, si abondante en mérites dans sa suave modestie, ne périra jamais et vivra dans le culte voué par la civilisation aux œuvres choisies de la nature, aussi longtemps que l’impérissable souvenir de la première Reine des Belges. A l’occasion de cette dédicace, nous nous sommes permis de rappeler aux membres du comité, les paroles de notre maitre immortel, le grand Linné, paroles écrites au sujet des noms imposés aux fleurs et de l'importance de ces dénominations.
« Quand, dans le cours incertain de la vie, l’homme est parvenu à se procurer ainsi qu'à sa famille, une existence assurée, que peut-il désirer encore, si ce n’est de voir revivre son nom chez les races futures. Pour parvenir à ce but, les uns étendent leur famille, les autres achètent des tres de noblesse et des ancêtres; ceux-ci élèvent des maisons élégantes et de vastes châteaux ou s'occupent à fonder des édifices religieux ; ceuxà convoitent les honneurs, d’autres enfin cultivent les sciences et les
lettres ou bien cherchent la gloire dans les combats. Mais à l’aide de ces
divers moyens, cette prolongation d’existence ne dépasse guère un ou
deux siècles. Les grandes richesses se divisent et disparaissent, les édifices
les plus solides tombent en ruines, car les plus grandes villes ont été
renversées et les États les plus florissants sont devenus la proie du vain-
queur.... Jaloux de te voir donner l’immortalité, qu'il te soit consacré
une plante et qu’elle se nomme de ton nom; seule, elle pourra suffire pour, éterniser ta mémoire et la porter chez nos arrières-neveux. Aussi long-
temps que la terre existera et que chaque printemps la verra se couvrir de fleurs, leurs noms conserveront les noms glorieux que l’homme leur
a donnés » (1), par l’ordre même de Dieu, car le livre inspiré porte ces
paroles : Omne enim quod vocavit Adam animæ viventis, ipsum est no-
men ejus (2).
Et pourrait-on mieux choisir dans cette occurence que l’héliotrope, dont nous venons de retracer les charmes? L’héliotrope orne les palais, et il console les chaumières : c’est la fleur des trônes , c’est la fleur de lasile des pauvres, la Reine était comme elle l’ornement du trône et la consolatrice des affligés. L’héliotrope par sa modestie et ses vertus rappelle aux grands la justice et la bienfaisance, comme la Reine le faisait elle-même par l’absence du faste et ses œuvres de tous les jours. L’héliotrope par l’encens qui s'échappe de son sein, redit au pauvre que sa prière doit s'élever vers le ciel, comme la Reine, son inépuisable protectrice, savait l’y engager par la plus douce des paroles. L’héliotrope, son nom l'indique, tourne ses fleurs vers le soleil, comme la Reine elle-même tournait sans cesse ses regards vers la source de toute lumière et de toute force. L'héliotrope qui naquit à Liége, est blanche comme la plus pure des créatures, elle réalise la sublime pensée de Chateaubriant : «Elle est la fille du matin, le charme du printemps, la source des parfums, la grâce des vierges, l'amour des poètes, elle passe vite comme l’homme, mais elle rend doucement ses feuilles à la terre, elle conserve l’essence de ses odeurs, ce sont ses pensées qui lui survivent... » et la blancheur, comme le pur arôme de ses corolles éclatantes, rappellera à jamais dans lHéliotrope-immortalité de Louise-Marie, la vie sans tache, la vie parsemée de bienfaits, la vie saintement parfumée de son angélique patronne.
Cu. MoRREN.
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(D) Lettre de Linné à Olaus Rudbeck, en lui dédiant (29 juiilet 1751) 1e Rudbeckia. (2) Génèse, cap. 1, x. 19.