‹ La Belgique horticole (volume 3)Chapitre 9 sur 224 · PAR UN AMATEUR ANGLAIS · texte numérisé non relu

PAR UN AMATEUR ANGLAIS

« J'ai bâti de très-beaux jardins, dit Cicéron dans une lettre à son ami Atticus : Hortos ædificavr pulcherrimos..…..» En effet , les Romains ne dessinaient pas , ils construisaient leurs jardins : à voir ces colonnades mélées d'arbres , ces allées peuplées de statues , ces terrasses aux nombreux degrés de marbre pentélique , ces vases de porphyre , ces beaux obélisques, que les Romains semaient avec tant de magnificence et de profusion dans leurs jardins , on est tenté de reconnaitre la justesse de l’expression que Cicéron emploie : Hortos ædificavi. Ce style architectural, cette manière de construire et non de dessiner les jardins, s'est conservée dans l'Italie moderne. La nature n’est là que secondaire ; elle se subordonne à la sculpture et à l'architecture. Elle s’asservit à l’art, ou plutôt c’est ce dernier qui, désespérant d’embellir, se refuse à la modifier, se place auprès d'elle, et se contente d’opposer ses créations aux créations de son éternelle rivale.

Les Français ne disent pas, comme les Romains , construire un jardin, mais dessiner un jardin, et cette expression est également significative. L'ancien jardin français était un plan géométrique régulièrement et symétriquement dessiné. Il procédait par lignes équilatérales ; le niveau, le compas et l’équerre lui servaient de régulateurs ; il avait ses carrés, ses lozanges , ses demi-cercles et ses parallélogrammes. Le vrai jardin français de l’ancien style était au pare à l'italienne, ce que la perruque factice de nos juges, avec ses boudins symétriques et sa poudre serait à une belle chevelure naturelle, mêlée de perles d’or. Ne dit-on pas , aujourd’hui même, un carré de tulipes ! etle mot plate-bande n’exprime-t-il pas cette régularité monotone à laquelle les jardiniers français se condamnaient autrefois !

En Angleterre et en Allemagne, on se sert de l'expression planter un jardin (to plant a garden). C’est le seul qui convienne au style des jardins anglais. Je ne veux pas parler de ces monstres créés par quelques hommes de mauvais goût, qui visent à l'originalité : jardins bariolés et bigarrés qui renferment des kiosques, des obélisques , des pagodes, des ponts chinois suspendus sur une route aride ; des ruines modernes, parodies d’une antiquité vénérable, et toutes les fantaisies qu’un esprit malade peut se plaire à entasser. Le véritable jardin anglais n’appartient pas plus à l'Angleterre qu’à toute autre région de l'Europe. La perfection de ce genre consiste à s'associer aux localités et en tirer parti, à faire valoir les beaux gazons veloutés de la Grande-Bretagne , à disposer d’une manière agréable pour l’œil ses pelouses vertes et ses grands chênes ; en Hollande même, l’aspect monotone du terrain, les canaux rectilignes et couverts d’embarcations, le sol dénué de variété, seraient modifiés et corrigés par la seience du jardinier-paysagiste. Cet artiste (un tel nom lui convient) ne

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doit pas, comme on à semblé le croire, tout bouleverser, tout créer, élever des collines , là où se creusaient les lacs, ni fabriquer de ses mains une nature nouvelle et inconnue. Il étudie le paysage naturel qu’on lui confie , et que son devoir est de perfectionner. C’est là qu’il trouve toutes ses ressources. Il profite des points de vue ; il dispose avec art, mais non avec prétention ou recherche , ces groupes d'arbres et de fleurs. Il ne fait qu’aider la nature et servir sa beauté.

Le landscape-garden (jardin-paysage) est chose plus rare qu’on ne le pense. Nous avons parcouru une grande partie de l’Europe et de l’Amérique, sans avoir rencontré de nombreux modèles à citer aux amateurs. Le caprice des propriétaires aime beaucoup mieux contrarier la nature que de la servir ; et la plus étrange bizarrerie dépare le dessin de quelques Jardins célèbres. C’est dans les Trois-Royaumes que l’on trouverait à la fois des échantillons des parcs les plus grotesquement bizarres et les plus admirables paysages artificiels.

J’ai déjà dit ce que je pensais des jardins d'Italie; mais je suis bien loin de croire que ce genre soit à mépriser. Il y aurait folie à jeter l’anathème sur ces beaux parcs réguliers , que les artistes du XV* et du XVI: siècles ont semés de leurs merveilles. Sans doute, les grands traits du paysage italien disparaissent sous la main de l’architecte. Sous un ciel de feu , sur une terre brülante, vous trouverez avec étonnement des grandes allées découvertes , des cirques ornés de statues et privés d’ombrage , des temples de marbre , de grands portiques riches des productions que le ciseau crée. Mais le paysage italien, si magnifique et si sévère , ne brille de tout son éclat que dans les défilés des Abruzzes et dans les plaines de la Lombardie. Gardez-vous d’emprisonner dans les limites d’un pare ses chênes séculaires et ses vignes suspendues! Ses forêts ont trop de majesté naturelle ; les clairières de ses bois et ses lacs admirables renferment une poésie trop puissante , pour souffrir que la main de l’homme ajoute rien à leur beauté.

Considérez donc comme des monuments d’architecture , les terrasses et les statues des îles Borromées , les beaux jardins de Boboli, près de Florence , modèles remarquables du style italien. Il y a là plus de statues que de bosquets , et plus de marbres que de fleurs. Malgré notre prédilection pour le parc anglais, pour les pelouses vertes et les détours ombreux des allées , nous serions désolés que ces échantillons d’un art qui se perdra bientôt, disparussent totalement. Qui ne voit pas que Versailles et ses charmilles régulières et ses milliers de dieux et de déesses représentent un siècle tout entier ! Qui se résignerait à perdre à jamais ces grands souvenirs des temps écoulés ? Pour la disposition des plans et la combinaison des détails, pour la science de la perspective et l’arrangement des masses, ces longues avenues de marbre de toutes couleurs , cette forêt de vases antiques et de statues disposées par étages au milieu des charmilles , ont quelque chose de prestigieux comme une décoration de théâtre. Arrêtezvous là , pendant une belle nuit d'été, lorsque la lune brille, ou le matin

quand un souffle léger ride les nappes d’eau contenues dans les bassins de pierre et de bronze. L'aspect magnifique de Versailles se révélera bien mieux à votre pensée que pendant l’ardeur du jour. Ou plutôt, visitez les iles Borromées : là est le type vraiment complet et primitif du genre dont nous. parlons. Appuyez-vous sur l’un des balcons , étages qui dominent une si belle perspective , et restez là pendant que la bise matinale pousse les petites barques sur les flots bleus du lac Majeur (1). Le contraste qui se trouve entre les œuvres de l’homme, œuvres symétriques, élégantes ou grandioses ; mais immobiles et: mortes, et les productions de la nature avec leur fécondité variée et leur } Jeunesse toujours renaissante , frappe vivement l'imagination.

M Français , classiques comme les Italiens , et qui: . ont emprunté limitation Sent assez maladroite dés mœurs a des habitudes romaines, ont encore renchéri sur le style de paysage architectural que nous venons d'indiquer. Les Italiens avaient créé un palais entremêlé de verdure; ils avaient couvert de marbre un vaste espace, où quelques fleurs et quelques arbustes se montraient à peine. Les végétaux étaient emprisonnés dans

(1) Le groupe des îles Borromées, situées au milieu du lac Majeur, offre l’aspeet le plus pittoresque qu’il soit possible de rencontrer. On ne peut opposer à ce tableau que les riants paysages des rives du Bosphore ou les groupes d’iles, situées à l’entrée du golfe de Naples. Il est étrange que les géographes ne fassent qu’indiquer le lac Majeur et les îles Borromées, sans consacrer quelques lignes à leur description. Nous réparerons ici cet oubli. Le lac Majeur a vingt lieues carrées d’étendue , et les iles Borromées, qui tirent leur nom de l’opulente famille du Milanais, à laquelle elles appartiennent, sont au nombre de quatre (Isola-Bella, Isola-Madre, Isola-San-Giovanni et Dei-Pescatori). Le comte Borromée, arrière petit cousin de St.-Charles Borromée, passe une partie de la belle saison, tantôt à Isola-Bella et tantôt à Isola-Madre : c’est dans la première qu’il reçut. Napoléon et Joséphine durant les campagnes d’Italie. Les ombrages et le palais d’Isola-Madre servirent de retraite à la princesse Caroline, épouse de George IV, tant qu’elle voulut ensévelir dans le mystère sa liaison avec le Crémonais Bergami.

Lorsqu'on a quitté la vallée de Gravellona, et avant d’arriver à Bavéno, le lac Majeur se présente abruplement, dans toute son étendue, aux yeux du voyageur. Rien n’égale la beauté de ce vaste paysage. Plus on s’approche, plus on admire ses riants contrastes, la richesse et la variété de ses tons et sa composition harmonieuse; des coteaux verdoyants forment l'horizon; les bords du lac parsemés de villes, de villages, äe maisons de plaisance, et à la surface s’élèvent les iles Borromées, semblables à des corbeilles de fleurs. Isola-Madre, la plus grande, a. une demi-lieue de circonférence. Ce n’est, à proprement parler, qu’un rocher granitique à fleur d’eau, sur lequel on a apporté des couches de terre végétale, où croissent des aloès, des agavés , des figuiers d'Inde et les capriers sauvages. De tous côtés s'étendent dés espaliers d’orangers et de citronniers ; l’air en est-embaumé. Au détour de chaque sentier s'offrent des points de vue admirables. Partout quelque surprise est ménagée : ici, ce sont des plantes exotiques d’une végétation surprenante; là, des pins immenses ; plus loin, des arbres fleuris; ailleurs, des bosquets d’yeuses, d’ifs, de cyprès et de lauriers. Isola-Bella est à une demi-heure d’Isola-Madre. Le palais du comte Borromée, où l’on monte da rivage par plusieurs degrés de marbre, est d’une belle apparence, les jardins qui en dépendent forment comme une pyramide au milieu de l'ile. De loin, on dirait un immense jardin chargé d’arbres, de plantes de toute espèce, émaillé de mille nuances de verdure, et dont les marches forment autant de terrasses. On monte de l’une à l’autre par des escaliers tant soit peu contournés, ornés de sphynx, de vases, de statues et de figures fantastiques. Des massifs de camélias, d’hortensias, de rhododendrons, de bruyères s'offrent de toutes parts. La vue est éblouie par des nuances si variées, l'odorat est presque affecté par les parfums suaves qui s’en exhalent.

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leurs vases , toutes les productions naturelles subissaient leur joug de Fart. En France, on alla plus loin encore; on ne se contenta pas de sculpter le marbre , on sculpta le feuillage , l’if et le pin se modelèrent en mille manières capricieuses. Le ciseau du jardinier créa des dieux et des déesses , des colonnades et des portiques. Ridicule aberration! A Versailles et aux Tuileries, un sentiment de grandeur se mêle du moins à ce travers. On ne peut contempler, sans un sentiment qui approche de la vénération, cette population de statues muettes , calmes, quelquefois belles ou sublimes , toutes ces richesses tirées du sein de la terre, cette régularité majestueuse , cette symétrie qui rappelle un siècle d'ordre, de force, d’étiquette et d’esclavage. Toute la scène est bien en harmonie; chaque détail concourt à l’effet de l’ensemble. Il faut conserver ces étranges monuments de l’art ancien, ces haies vives si proprement tondues, si bizarrement carressées par le ciseau, tout, jusqu'aux ifs, contournés par la fantaisie de Louis XIV. Sans doute , il y a du pédantisme et de l'affectation dans tout cela. Vous vous rappelez, malgré vous, la chevelure factice, gigantesque et symétrique de la même époque ; mais vous ne pouvez associer aucune idée vulgaire, bourgeoise et commune, au spectacle offert par ces jardins , et vous reconnaissez du premier coup d’œil l’homme qui chassait de ses appartements , et renvoyait aux laquais les grotesques de Bamboche et les naïvetés de Teniers.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, on a commencé à introduire en France, le style des jardins anglais ; cependant plus d’un vestige de l’ancien goût s’est conservé dans la province et dans Paris même. On ne peut pas dire que l'étude du jardin-paysage soit poussée en France au même point que parmi nous. Les Jardiniers-pépiniéristes y sont fort habiles, mais les jardins d'ornement y sont fort négligés. Sous ce rapport, non-seulement en France , mais l’Europe a beaucoup à profiter des longues expériences faites en Hollande et en Angleterre. Il y a cinquante ans, la culture et l’entretien des arbres fruitiers étaient beaucoup mieux entendus par les jardiniers français que par les nôtres ; mais je crois que pour les serres chaudes, la production et la culture des légumes pendant l'hiver, les jardiniers anglais et hollandais ont encore l’avantage sur tous les jardiniers de l'Europe. Je pense surtout que la disposition d’un pare et d’un lieu de plaisance est en général beaucoup mieux comprise en Angleterre que partout ailleurs.

(La suite au prochain numéro.)

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