LES CORBEILLES FLORALES DES JARDINS ANGLAIS
London, 10 juillet 1870.
Mon cher Professeur,
Que de fois, n'est-ce pas, vous avez entendu dire que rien n'est ennuyeux comme un dimanche à Londres et que de difficultés vous avez eues à dissuader de pareille idée ceux d’entre vos amis qui accidentellement et bien malgré eux, ont eu, dans leur existence, le saint jour du Seigneur à passer dans la blonde Albion?
Est-ce Dumas ou est-ce Gauthier qui quelque part a dit qu’à Londres, le dimanche, la porte du chemist était seule ouverte et que l’on s’y nourrissait de pâte de jujube?
Il y a bien longtemps, pour mon compte particulier, que Je suis revenu de si grave erreur; pour moi, rien de plus agréable que le dimanche en Angleterre! Un pays qui a le bon esprit de suspendre toutes les affaires en ne vous faisant remettre ni correspondance, ni journaux, ni dépêches; qui ferme tous ses théâtres, ses casinos, ses tavernes, qui vous chasse, en quelque sorte, vers ses immenses parcs, vers ses splendides jardins, ce pays, dis-je, est éminemment pratique ct digne d’être imité de toutes les nations du continent.
Flaneur done de par la volonté de l'État, — peut-être même un peu par goût, —- j'ai consacré ce dimanche à visiter les jardins de Kew.
D'ici, je viens de vous voir frémir, mon cher professeur; soyez bien vite rassuré, je ne songe pas à entreprendre la description de ce merveilleux établissement que vous connaissez dans ses coins et recoins, mais, de ce bon dimanche, il me reste une heure et je veux la consacrer à vous parler de la partie décorative des jardins au point de vue de l’'arrangement des corbeilles et des massifs taillés dans les pelouses.
L'art de dresser des corbeïlles est chez nous encore dans l'enfance; si vous croyez la chose utile, vous prendrez, dans mes quelques notes, le peu de bonnes choses que vous y trouverez, et vous le communiquerez
aux nombreux lecteurs de la Belgique horticole; si seulement, en cela, j'ai été utile à un seul amateur, je serai suffisamment payé du peu de mal que je vais me donner. |
Je ne force Jamais personne à partager mon avis : de mes nombreuses promenades dans les parcs des environs de Londres, de mes visites aux Jardins publics allemands et français, j'ai acquis la conviction profonde que les jardiniers anglais sont les vrais maîtres dans l’art de combiner une corbeille ou de dresser une plate-bande de fleurs.
Je sais, et c’est pour moi la circonstance atténuante à admettre en faveur des jardiniers allemands, français ou belges, que l'Angleterre jouit d’un climat exceptionnel.
En Angleterre et spécialement à Londres, on ne connaît ni ces chaleurs Sénégaliennes, ni ces froids Sibériens, ni ces longues sécheresses, ni ces impitoyables vents de nord, nord-est, bref toutes ces intempéries atmosphériques qui accablent notre pays — parlons de nous — qui anéantissent nos productions horticoles, grillent ou gèlent nos fleurs chéries et qui nous dégouteraicnt à tout jamais du métier, si nous n’avions en nous le feu sacré de l’amateur.
Accordée donc cette situation climatologique exceptionnelle, mais il reste incontestable que l'Anglais a compris, mieux qu'aucun, l’art de grouper et d’arranger les fleurs dans un jardin.
En principe, jamais il ne mêle, il n’émaille les couleurs dans les parterres ; il masse ses plantes par nuance et il obtient ainsi des effets surprenants.
Nos corbeilles, dans lesquelles sont indistinctement mélées toutes les nuances, restent ternes et confuses ; les leurs, où chaque couleur a la place que l’artiste lui a désignée, sont brillantes et vigoureuses de tous.
Presque toujours c’est sur le coloris du feuillage qu’il compte, presque jamais sur la floraison. Dans le détail de quelques corbeilles que je vais essayer de décrire, il sera facile de voir que l’horticulteur anglais obtient les effets les plus différents par la combinaison des mêmes nuances diversement placées. |
Les Coleus, les Lobelia, les Geranium, les Centaurea, les Perilla, voilà ses chevaux de bataille; nous pouvons donc l’imiter, car tous nous avons en mains les éléments dont il dispose.
A Kew, on affectione le massif en cercle ou en carré long; on distance les plantes d'environ vingt centimètres; on les pose sur terrain plat; chez nous, on aime trop les croissants, les formes en cœur, etc. qui nuisent à la régularité de l’arrangement; on a le tort de dresser. le terrain en dos d’âne, et on éloigne trop les sujets plantés.
Ceci posé, voici, mon cher Rédacteur, quelques spécimens des corbeilles de Kew gardens. — je dessine très-mal comme vous allez le voir :