‹ La Belgique horticole (volume 4)Chapitre 80 sur 173 · JOSEPH-DÉSIRÉ HANNON · texte numérisé non relu

JOSEPH-DÉSIRÉ HANNON

Le D' Hannon, professeur de botanique à l’université de Bruxelles, est décédé à Ixelles, le 23 août 1870, dans sa quarante-huitième année. Il était devenu docteur en sciences naturelles après avoir suivi les cours de l’université de Liége.

Joseph Hannon était fort modeste, attaché à tous ses devoirs et dévoué à sa famille; sa santé, toujours faible, fut bientôt délabrée. Il faut, comme nous, lavoir intimement connu et longtemps approché, pour savoir combien il était digne d’être aimé : il avait le caractère loyal, désintéressé et délicat. Son intelligence était remarquable et son savoir vraiment étendu; il était essentiellement bon. Il est mort pendant la session des jurys d'examen auxquels il a voulu assister presque jusqu’à son dernier soupir : tous ses collègues ont voulu consigner dans les annales de la session, l'expression de leurs regrets et de leur douleur.

Hannon a fait plus de bien que de bruit dans le monde; il ne travaillait pas toujours pour publier, mais aussi pour s’instruire et pour élever le niveau de son enseignement. Il a fait quelques découvertes dans la

Flore belge (Mellitis melissophyllum) et des observations sur l’influence fébrigène des Algues (voy. la Belgique horticole, 1866, p. 277). Mais, pour éviter les redites, nous nous bornerons à exprimer ici la profonde sympathie que nous éprouvions pour notre collègue et ami. Trois discours ont été prononcés à ses funérailles, le 26 août dernier, par M. Gluge, au nom de l’université, par M. Francqui, au nom de la faculté des sciences et par M. Berlier, au nom de la garde civique d'Ixelles, dont J. Hannon était médecin en chef. Nous voulons consigner ces discours dans notre Revue. Ils feront bien connaître notre regretté collègue.

Voici d’abord le discours de M. le D: Gluge :

Messieurs,

L'université vient d'éprouver une perte douloureuse. Je viens au nom de l’université rendre un dernier hommage à celui qui a été d’abord mon élève et qui a été longtemps mon collègue. Lauréat du concours universitaire, M. Hannon fut appelé jeune encore à remplir les fonctions de professeur de botanique. Doué d’une grande sagacité; plein de dévouement à l'institution qui plus que jamais est appelée en Belgique à maintenir le drapeau du libre examen, M. Hannon nous a rendu des services considérables comme professeur.

Presque mourant, il assistait encore, il y a quinze jours à peine, aux examens de nos élèves.

Les publications intéressantes faites par notre regretté collègue, ont prouvé combien de travaux scientifiques utiles il aurait pu produire avec un état de santé plus favorable.

Son nom restera parmi nous avec le souvenir de ceux qui ont déjà succombé dans la tâche difficile et souvent ingrate de professeur de l’université libre.

Adieu, mon cher collègue! Adieu!

M. le docteur Berlier, médecin de bataillon, a prononcé le discours suivant :

. Messieurs,

Je viens, au nom de la Garde civique, rendre un suprême hommage à l’un de ses membres les. plus aimés, Monsieur le docteur Hannon, placé à la tête du service médical de notre légion.

Il ne m'appartient pas de vous dire ce que fut Hannon Ab les diverses positions qu'il occupait avec une si éclatante supériorité. Les nombreuses générations d'élèves, qui se sont. pressés à ses cours, témoigneront de la science profonde, de la solidité et de la clarté de l’enseignement de leur regretté professeur. Les livres des savants vous montreront, à chacune de leurs pages, son nom, marquant un nouveau

progrès dans cette carrière sans limites des sciences naturelles qu'Hannon à parcourue toute sa vie, d’un pas soutenu, au nombre des plus ardents et des plus heureux chercheurs. Comme médecin, quelle est la famille où la mémoire d'Hannon ne soit pas bénie avec une touchante reconnaissance, pour les soins aussi sympathiques qu’éclairés qu’il prodiguait à tous, avec un tel dévouement, que chacun se croyait, de sa part, l’objet d’une attention privilégiée? Et ceux-là, en grand nombre, qui ont eu le bonheur de jouir de lPintimité de cet homme exceptionnel, ceux-là vous diront combien, sous des dehors simples et naturels, il cachait d'intelligence, de jugement sûr, de sagacité et de prodigieuse érudition; avec quelle bonté et quelle candeur, dans des entretiens pleins de charmes, il mettait tous ces trésors à la disposition de tous ceux qui voulaient y puiser de nouveaux enseignements.

Ces précieuses qualités, qu’il tenait d’une heureuse nature et qu'il avait développées avec tant de succès, Hannon, en citoyen convaincu de ses devoirs, les avait mises libéralement au service de son pays en acccptant, du suffrage unanime de ses concitoyens, la position de médecin en chef de la légion d'Ixelles. | |

Cette charge dont il avait le droit d’être fier puisque c'était un témoignage tant de fois renouvelé de l'estime de tous, il la rembplissait avec un entier dévouement, une justice bienveillante, et un zèle que le temps ne put jamais refroidir. Objet d’une respectueuse admiration pour ses collègues, qui comprenaient l'honneur qu’il y avait pour eux d’être dirigés par un homme de ce mérite, on eût dit qu’il cherchait à se

faire pardonner l’incontestable supériorité que ses talents, bien plus que

son grade, lui donnaient, en se livrant avec eux à tout l’abandon de son caractère si franc et si aimable. Son exemple cntretenait chez tous une louable émulation et il n’usait de son autorité, lui dont le temps était si. précieux, que pour prendre sur lui, le plus qu'il pouvait des charges du service. En un mot, Messieurs, il avait si bien fait que ce n’était plus un chef ni un collègue pour nous : c'était notre meilleur ami.

Aussi n’entreprendrai-je pas de vous dépeindre la joie qui nous remplit tous, joie partagée par toute la légion et par les nombreux: amis de son médecin en chef, quand un jour, après de longues années de services persévérants, la croix de l’ordre de Léopold vint récompenser l'homme qui répandait sur la garde civique, le reflet d’un nom illustré dans les sciences, d’un nom qui soutenait dignement à l'étranger la réputation de nos écoles. Hannon seul, dans sa rare modestie, fut étonné de cette haute distinction, pourtant si bien méritée.

Tel était Hannon. Entouré des sympathies et du respect de tous; tout entier aux exigences incessantes de la science et au soin de ses malades : exempt de la passion du lucre; sans autre ambition que celle de bien faire; ne dérobant à ses travaux, que de rares instants pour goûter, au sein d’une famille adorée, les douceurs du foyer domestique, il possé-

— Of

dait, semble-t-il, tous les éléments du vrai bonheur. Mais déjà la maladie qui devait l'enlever si prématurément lui avait fait pressentir ses coups. Longtemps il avait méprisé ses menaces avec un courage stoïque. Ce ne fut que plus tard, trop tard, hélas ! en se souvenant qu'il avait autour de lui une famille à laquelle il se devait, qu’il consentit à faire trève à ses rudes labeurs. Ce fut en vain. Rien ne put conjurer le mal qui ruinait impitoyablement son corps, tandis que son esprit impassible en suivait avait calme les inévitables envahissements et prévoyait sans défaillance, le deuil déplorable qui nous réunit ici.

Hannon! cher et mille fois regretté collègue! Tu nous a quittés

pour recevoir dans un monde meilleur le prix de ta vie si bien remplie. Mais ton nom te survivra et le souvenir de tes vertus t’élèvera dans nos cœurs un monument impérissabie.

Un journal qui se publie à Bruxelles, la Liberté, a consacré un éloquent article à l’appréciation de notre regretté confrère. Voici comment il s'exprime :

L'Université de Bruxelles vient de perdre en M. Joseph Hannon, un homme d’un rare savoir et surtout d’une grande élévation d'esprit. Il fut à la fois un naturaliste et un philosophe; comme biologiste il eüt à coup sûr illustré son nom si une santé débile n’avait sans cesse entravé ses recherches et abattu son courage, et si la mort ne l’eût surpris dans sa maturité intellectuelle; comme philosophe, il exerça une influence durable sur ceux qui eurent le bonheur de suivre son enseignement. Le premier parmi les professeurs de l’Université libre, il se réclama de cette philosophie positive que le progrès des sciences a lentement constituées; disciple de Bacon et de Comte, il entendait soumettre à la méthode expérimentale tout le domaine de la pensée, et revendiquait pour les sciences positives le droit de régler désormais sans partage l’évolution du genre humain. Nous nous rappelons avec joie le temps, où, recteur de l’Université, il s’écriait fièrement devant un nombreux public : « l’école à laquelle j’appartiens se compose d’esprits positifs, rebelles. à toutes les séductions de l'hypothèse, résolus à ne tenir compte que des faits démontrés.» Cés paroles, qui sont tout un programme, ne nous sortiront point de la mémoire, pas plus que la tête pensive et souffrante de l’éminent et sympathique professeur, son regard pénétrant et profond, et son sourire d’une ironie si fine et si triste.

Le discours prononcé sur sa tombe, par M. le professeur Francqui, dira beaucoup mieux que nous. ne pourrions le faire, quels sont les titres du savant, du professeur, de l’homme de bien à l’estime publique. Voici ce discours :

« Messieurs,

« Comme président de la faculté des sciences de l'Université libre de Bruxelles, je viens rendre un dernier hommage au professeur qui, pen-

dant vingt ans, a jeté un certain lustre sur cette grande institution.

« Le collègue dont nous pleurons aujourd’hui la perte naquit à Bruxelles, le 153 novembre 1822. Sa mère mourut presque immédiatement après lui avoir donné le jour. Son père épousa quelques temps après Mie Hugo de Raveschoot, femme distinguée qui cultivait la littérature et la poésie, et qui exerça une heureuse influence sur l'éducation de Joseph- Désiré Hannon.

« Celui-ci entra, en 1842, à l’Université pour suivre les cours des sciences naturelles.

« En 1845, il fut nommé préparateur du cours de chimie et passa avec succès, au mois d'août de cette année, l’examen de candidat en sciences naturelles.

« L’année suivante, il fréquenta les cours du doctorat en sciences, de l'Université de Liége, où le savant professeur Morren remarqua son intelligence et son talent d'observation et lui inspira le goût de l’étude de la botanique. |

« Au commencement de 1845, il fut couronné au conçours universitaire pour un remarquable mémoire sur le chien domestique et le coq. Le 16 septembre de la même année, il obtint le diplôme de docteur en sciences naturelles. Il se livra ensuite à l’étude de la médecine et passa rapidement avec de hauts grades les examens qu’elle comporte. Il entra ensuite dans la carrière de l’enseignement; il fut chargé du cours de botanique à l’Université de Bruxelles pendant le 2° semestre 1849-1850.

« L'année suivante, il fut nommé professeur extraordinaire et chargé en outre des cours de zoologie et de celui d’anatomie et de physiologie comparées. Depuis 1860, il continua ses leçons avec le titre de professeur ordinaire.

« Moi, qui fus l’un de ses élèves assidus, j'ai pu apprécier les qualités qu’il a montrées dans l’enseignement universitaire. Hannon brillait surtout par la profondeur de ses connaissances et la clarté de son exposition. Observateur distingué, il faisait facilement saisir, dans un style élevé, à son auditoire le résultat de ses recherches.

« Notre regretté collègue a publié uae série de travaux qui ont contribué à étendre sa réputation dans le monde scientifique. Parmi ses œuvres les plus importantes, je citerai la Flore Belge, en 3 volumes, qui a paru en 1850 dans la Bibliothèque nationale et un Traité élémentaire de zoologie, publié en 1852, dans l'Encyclopédie populaire.

« Le docteur Hannon s’est distingué dans l'exercice de la médecine comme dans l’enseignement. Son diagnostic toujours sûr lui permettait de soigner avec succès les malades dont on lui confiait le traitement. Il a publié aussi plusieurs travaux importants de thérapeutique qui l'ont fait remarquer dans le monde médical. Parmi ces dernières publications, on remarque ses études sur le manganèse, sa présence dans le sang, et l'emploi en médecine de ses sels, et spécialement du carbonate; sur la

préparation et le mode d'administration de l’hydrogène antimonié, sur la préparation et les propriétés de l'hydrate chromique vert.

« Ancien élève du professeur distingué dont je viens de tracer la carrière scientifique, et son collègue depuis 42 ans, j'ai pu apprécier encore toutes les qualités de son caractère. Hannon était dévoué à ses élèves, et lorsqu'il rencontrait parmi eux des jeunes gens qui montraient des dispositions spéciales, il les éclairait de ses conseils ‘et guidait leurs premiers pas dans la voic scientifique. Se |

« Il était l’ami de tous ses collègues et fut choisi, en 1864, par l’una-

nimité du corps professoral, pour remplir les fonctions de recteur. Il a

exercé aussi avec zèle et dévouement sa profession de médecin. Le Gouvernement l’a reconnu en lui accordant la médaille instituée pour l'épidémie du choléra de 1849.

« L'homme que nous venons de perdre joignait les qualités du cœur à celles de l'intelligence. Aussi laissera-t-il d’unanimes regrets à ceux qui l'ont connu. |

« Hannon, au nom de la faculté des sciences de l’Université de

Bruxelles, à laquelle tu as rendu tant de services, je t’adresse un der- :

nier adieu. »

« Tel est le savant. Nous retrouvons la pensée du philosophe dans deux importants discours prononcés en 1864 et 1865 à l’époque de son rectorat. Le premier a pour objet: la certitude dans l'étude des sciences naturelles. Il fut prononcé à propos de la théorie de Darwin sur l’origine des espèces. 11 ne nous appartient pas de formuler même une opinion sur un point de doctrine qui divisera longtemps encore les savants : dans de tels débats, les préoccupations théologiques exercent un trop puissant empire sur la raison insuffisamment éclairée. Il n’est d’ailleurs rien de séduisant comme de retrouver dans l’histoire de chaque être, telle ou telle de ces immenses et imposantes séries de formes et d'organismes de plus en plus complexes que l’observation comparée des différents êtres a permis à la science moderne de construire. Mais ce qui appartenait à la critique, c’est de scruter la légitimité des hypothèses autour desquelles un penseur isolé, comme Darwin, a fait graviter le monde animé. Le discours de M. Hannon est un véritable rappel à la méthode, et l’on verra qu’il a su parler le ferme et lumineux langage d’un philosophe.

Des faits directement observés, et deux lois hypothétiques les enchai nant étoitement, telle est en deux mots la théorie de Darwin : Un ensemble de causes générales, le milieu extérieur, provoquent des modifications insensibles et innombrables dans les individus. Une sorte de loi providentielle s'empare des modifications qui rapprochent les individus d’un type supérieur, les fixe, les élève par la reproduction sexuelle et grâce à la loi d’hérédité, universalisée à la plus haute puissance; c’est la sélection naturelle.

Une autre loi enfin conserve les caractères supérieurs ainsi acquis par

parle —

la destruction plus ou moins rapide des individus qui présentent des caractères inférieurs; c’est la concurrence vitale.

Ainsi les espèces sont livrées à des variations continues et progressives et tous les êtres vivants sont lancés sur la route d’un éternel devenir.

M.Hannonne put voir dans cette hypothèse qu’une vaste systématisation de la théorie des causes finales ; il indiqua, comme vice radical de la méthode, l'assimilation de la nature inconsciente à l’homme réfléchi et conscient, et l'instauration d’une nouvelle etincompréhensible providence. Si l'homme peut produire, par voie de sélection, des races variées et de plus en plus parfaites, c'est parce que son action sur les êtres est réfléchie; comment la Nature, cette pompeuse abstraction, obtiendra-t-elle les mêmes résultats que l’homme, alors que, d’après Darwin lui-même, la Nature est inconsciente!

Alors, le savant professeur établit que les variations déterminées dans l'organisation des êtres par le milieu extérieur, au lieu d’être indéfinies, sont resserrées dans d’étroites limites; il prouve, par les faits observés, à l’encontre de la théorie darwinienne, que la Nature tend continuellement à ramener les métis et les races, produits par la sélection raisonnée de l'homme, au type ou à l’un des types dont ils proviennent. Dés lors, au lieu d’être identiques, l’action de l’homme et l’action de la nature sur les êtres animés sont antagonistes, l’une tendant à la mutabilité des espèces, l’autre à leur fixité.

C’est ainsi que M. Hannon écarte d’audacieuses hypothèses, et qu’il s'élève à ces belles considérations sur la méthode.

Le caractère essentiel de la vraie science, dit-il, est de considérer tous les phénomènes de la nature comme soumis à des lois naturelles immuables. Ces lois que l’on doit réduire au plus petit nombre possible, font l’objet de nos découvertes. Ce qu’on appelle les causes nous est complètement inaccessible ; c’est se poser un problème insoluble que de chercher à trouver celles qui engendrent les phénomènes; c’est, comme Sisyphe, pousser au sommet de la montagne le rocher qui retombe toujours.

La recherche de l'absolu ou des causes nous est interdite aujourd’hui; bonne tout au plus à occuper les loisirs de l’enfance de l'humanité, elle ne peut produire, comme le disait Voltaire, que querelles d'aveugles qui se battent dans une cave où ne pénétrera jamais la lumière. Ainsi par la loi de la gravitation, tous les phénomènes généraux de l'univers sont expliqués. Mais en découvrant cette loi, Newton ne s’est pas préoccupé de la cause intime qui produit l'attraction des corps les uns vers les autres ; ainsi encore Fourier, en produisant sa belle théorie de la chaleur, ne s’est pas enquis de la nature intime du calorique, ct est parvenu cependant à rattacher à des lois simples les phénomènes si compliqués du mouvement de la chaleur dans les corps solides.

Toutes les sciences sont sœurs; toutes doivent suivre la marche qu'ont si triomphalement suivie l’astronomie et la physique.

Pour découvrir la vérité, dit Laplace, on doit s’élever par induction, des phénomènes aux lois et des lois aux forces. Les lois sont les rapports qui lient entre eux les phénomènes particuliers; quand elles ont fait connaître le principe général des forces dont elles dérivent, on le vé-. rifie, soit par des expériences directes, lorsque cela est possible, soit en-examinant s’il satisfait aux phénomènes connus; et si, par une rigoureuse analyse, on les voit tous découler de ce principe, jusque dans leurs moindres détails, si d’ailleurs ils sont très-variés et très-nombreux, la science alors acquiert le plus haut degré de certitude et de perfection qu'elle puisse atteindre. *

L'histoire des sciences fait voir que cette marche lente et pénible de l'induction n’a pas été toujours celle des inventeurs.

L’imagination, impatiente de remonter aux causes, se plait à créer des hypothèses et souvent elle dénature les faits pour les plier à son ouvrage; alors les hypothèses sont dangereuses. Mais quand on ne les envisage que comme des moyens de lier entre eux les phénomènes pour en découvrir les lois; lorsqu’en évitant de leur attribuer de la réalité, on les rectifie sans cesse par de nouvelles observations, elles peuvent conduire aux véritables causes, ou du moins nous mettre à portée de conclure, des phénomènes observés, ceux que les circonstances données doivent faire éclore. ;

L'emploi des hypothèses, dit Comte, exige pour condition fondamentale de présenter le caractère de simples anticipations sur ce que l'expérience et le raisonnement auraient pu découvrir si les conditions du problème eussent été plus favorables. Toujours, l'hypothèse doit être susceptible, par sa nature, d’une vérification positive. Si, au contraire, l’on cherche par de semblables moyens à découvrir ce qui en soi-même ne peut être soumis à l’observation, à l'expérience et au raisonnement, la condition fondamentale de l'hypothèse serait méconnue, elle sortirait du domaine scientifique et n’aboutirait qu’à faire naître des discussions interminables.

Le second discours philosophique de M. Hannon a pour objet le libre examen; c'est une histoire vive et brillante de la pensée humaine. Il faudrait citer ce discours tout entier; mieux vaut le relire. De telles lectures, sans compter qu’elles vous rapprochent d’un homme qui n’est plus, sont salutaires en un temps de luttes barbares comme celui-ci. La pensée, n'est-ce pas la seule chose qui ait conservé tout entière son humanité ? Oui, le commerce des morts vaut mieux aujourd’hui que celui des vivants; au moins ils ont emporté leur idéal avec eux, comme Robert Lazarche, et nous portons, nous, le deuil de nos expériences, ou bien, comme Joseph Hannon, ils gardent intacte la dignité de la raison et de la conscience humaines. »

Ajoutons, en terminant, afin que J. Hannon soit bien apprécié tel qu’il

était, que sa philosophie était douce comme son caractère. Il pensait, comme nous pensons tous ce nous semble, qu'il faut s’instruire pour connaître, observer pour savoir, mais il se gardait bien d'affirmer l’'infaillibilité de la raison individuelle. Il était sceptique comme le sont presque tous les gens instruits, c’est-à-dire d’un scepticisme éclectique qui accueille les affirmations les plus contradictoires par ces mêmes paroles : c’est bien possible!

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