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L'AME DES PLANTES

Nous sommes tout naturellement conduits à nous demander si les plantes peuvent souffrir; en, d’autres termes, si elles ont une âme comme celle des animaux, si elles sont douées de la sensiblilité et du mouvement volontaire. Plusieurs auteurs, plus poëtes que naturalistes, l’ont prétendu, De ce nombre était Goethe, qui, dans sa modestie, se jugeait le premier poëte de son pays et s'appelait le Napoléon de la science. Selon ces auteurs, il faudrait supprimer le règne végétal et ne voir dans tous les êtres vivants que des animaux. — En effet, dit-on, les plantes sont formées de tissus organisés vivants; elles naissent, croissent, vieillissent ct meurent. La plante a des instincts; elle respire; elle cherche sa nourri-. ture, se l’incorpore, la digère et se l’assimile. La plante manifeste son activité de différentes manières; elle s'élève, se couche, rampe, grimpe, s'enroule comme un serpent; elle a parfois des organes de préhension, des mains (vrilles), au moyen desquels elle saisit les objets; si on l’enferme dans un appartement, elle va mettre le nez à la fenêtre (par curiosité sans doute); lorsqu'elle est fatiguée à la fin du jour, elle repose et dort. Il est des végétaux tellement susceptibles qu’on ne saurait les toucher sans qu’ils manifestent leur mauvaise humeur ; quelques-uns sont toujours en mouvement comme les enfants ; d’autres s'amusent à attraper des mouches. Plusieurs ont des instincts belliqueux, ils sont armés de pied en cap et savent se défendre vigoureusement par leurs épines, leurs aiguillons et leurs poils urticants. On a même vu une plante si amoureuse de l'indépendance qu’elle était sur le point de s’élancer hors du vase qui la contenait. Enfin il est des végétaux qui ne restent jamais dans la même place, ils vont décidément se promener. — Mais c’est surtout à peindre les transports érotiques des végétaux que nos botanistes romanciers excellent. A les croire, les plantes, au moment de la fécondation, se déménent comme des Bacchantes ; les étamines s’élancent sur les pistils, et.les pistils à leur tour se laissent tomber dans les bras des étamines. Les fleurs mâles du Vallisneria se détachent de leur pédoncule et se jettent à la nage pour aller trouver les fleurs femelles. Quant aux plantes dioïques, on sait que les insectes, en vertu des rapports sympathiques qui existent entre les deux règnes, prêtent leur concours au transport du pollen. Après cela, dira-t-on encore que les plantes n’ont ni sensibilité, ni mouvement. volontaire ? Demandez à la Sensitive si le feu ne la fait pas souffrir ?

(1) Page détachée d’une conférence sur la botanique générale publiée sous le titre: la Botunique moderne, par un savant belge des plus distingués, M. l’abbé De Bellynek, prof. d’hist. nat. au Collège N.-D. de la Paix à Namur.

Et pourquoi la Vigne pleure-t-elle quand on la taille? Nos aïeux ne disaientils pas que la Mandragore poussait des gémissements lorsqu'on l’arrachait de terre, et qu’il fallait se boucher les orcilles pour ne pas se laisser attendrir ? Ne soyons donc pas surpris si, quelque jour, des âmes compatissantes se réunissent pour fonder unc Société protectrice des végétaux, et si quelque botanophile influent sollicite une loi répressive des cruautés envers les plantes; cette loi rendrait passible d’une amende quiconque se permettrait de tailler ses arbres ou de faucher son pré, sans recourir préalablement à des anesthésiques; car on sait que le chloroforme rend la Sensitive insensible. Pour compléter ce tableau, il n’y aurait plus qu’à prendre à la lettre le langage des fleurs, et à évoquer le souvenir de Daphné, d’Adonis, ete., métamorphosés en plantes; ce qui ne paraîtra nullement improbable aux partisans avancés de la transmutation des espèces. Nous avons sous les yeux un auteur qui, non content de gratifier la plante de la sensibilité, lui accorde en outre la liberté, la conscience de son activité propre, et lui promet le bonheur éternel(1). |

On ne réfute pas sérieusement de pareilles réveries. Et pourtant ces idées saugrenues font leur chemin; des vulgarisateurs de la science les accueillent avec enthousiasme et les propagent de la meilleure foi du monde. D'où vient cet engouement pour ces opinions étranges? C’est d’abord qu'il faut des choses nouvelles pour défrayer les lecteurs. Ajoutons que de nos jours beaucoup d’auteurs ignorent les notions les plus élémentaires de la logique : ils ne savent pas qu’une conclusion ne peut pas être plus large que ses prémisses. Le végétal, dit-on, se nourrit et se reproduit comme l'animal; l'animal a la sensibilité et le mouvement spontané comme l’homme : donc l'animal raisonne comme l’homme, donc la plante raisonne comme l’homme. On comprend qu'avec de pareils raisonnements on va loin.

Les végétaux étant des êtres vivants, comme les animaux, il faut bien qu’ils aient des propriétés qui leur soient communes. Chez les uns et les autres on trouve la faculté de se nourrir et de se reproduire, mais voilà toute la sensibilité. Peut-on confondre raisonnablement le mouvement d'attraction de la pierre qui tombe, le mouvement expansif de l'arbre qui pompe les sues de la terre et développe sa tige, le mouvement instinctif du chien qui accourt à la voix de son maître, et le mouvement intelligent

(1) M. Moleschott va plus loin encore: Selon lui, un engrais fabriqué avee des ossements humains, « donne aux plantes le pouvoir de créer des hommes ! » M. Moleschott, sans doute, aura appris dans son enfance qu'il était sorti d’un chou. D'ailleurs, des idées analogues à celle d’ensemencer la terre avec des débris humains pour récolter des hommes, ne sont pas nouvelles ; longtemps avant le savant professeur de Turin, certain personnage avait planté des plumes pour avoir des poulets. — Sans phosphore point de pensée, a dit le même auteur. Il faut croire que le phosphore de M. Moleschott était épuisé lorsqu’il a écrit de si belles choses.

de l’homme qui, dans sa détresse, tend les bras vers le Dieu invisible? Puisque les végétaux sont des êtres vivants, ils sont sujets à une composition et a une décomposition incessantes, ce qui ne peut avoir lieu sans mouvement; mais ce mouvement se produit toujours de la même manière, d'après des lois fixes, dans des circonstances identiques. Tantôt ce mouvement est dû à des causes physiques qu’on peut étudier, tantôt il est déterminé par des actes physiologiques qui échappent dès lors à nos investigations, comme tout ce qui tient à la vie. Pourquoi certaines plantes, au déclin du jour, rapprochent-elles les folioles de leurs feuilles

et ferment-elles leurs fleurs? On sait que ce phénomène, appelé improprement par Linné le sommeil des plantes, n’est nullement un état de repos. Pourquol le Sainfoin oscillant (Xedysarum gyrans) balance:t-il continuellement ses folioles latérales? Pourquoi surtout ce sommeil

brusquement provoqué par un choc quelconque dans les feuilles de la Sensitive, dans les étamines du Sparmannia africuna, etc.? Nous l’ignorons; toujours est-il que ces mouvements sont périodiques, et que cette irritabilité est mise en jeu nécessairement par des causes extérieures. Le mouvement de la foliole terminale de la Dionée attrapemouche est celui d’une souricière dont le mécanisme nous est inconnu. Quant au Colocasia esculenta que M. Lecoq a vu s’agiter dans sa serre, et dont il croit pouvoir attribuer le tremblement à l’occlusion des pores qui terminent les feuilles et qui ordinairement donnent issue à la sève sarabondante, ici encore nous ne voyons pas plus de mouvement volontaire que dans la bouilloire qui danse sur le feu lorsque l’eau qu’elle contient est en ébullition. — Si la plante languit et meurt parce que ses organes fonctionnent mal ou que la nourriture lui manque, elle ne souffre pas plus que la lampe quand lhuile fait défaut ou n'arrive que difficilement dans la mèche. Il est faux de dire que la plante choisit le sol où elle veut croître et les aliments dont elle doit se nourrir; elle s’'approprie ce qui l’entoure, et si elle ne trouve pas ce qui lui convient, elle meurt; les voyages qu’on a la fantaisie de lui faire exécuter ne sont que l’élongation ordinaire de ses tiges et de ses racines. — Quant aux amours des plantes, elles sont bien prosaïques pour le botaniste sérieux. Quoique la nature ait tout disposé pour que les plantes atteignent leur but, à savoir la reproduction, c’est pourtant toujours par un pur hasurd que le pollen des étamines arrive sur le pistil. Et ces pauvres abeilles dont on fait des entremetteuses conscientes, agissent par sympathie et en vertu de l'identité qui existe entre les animaux et les plantes? Mieux vaudrait trouver de l'identité entre les plantes et le vent, puisque l’air agité sert bien plus souvent de messager à la poussière fécondante. — Enfin, la sensibilité chez les plantes serait un horsd'œuvre, contraire au principe des causes finales et indigne de la sagesse du Créateur. Concoit-on en effet des êtres sensibles exposés sans raison à des tourments continuels sans pouvoir s’y soustraire.

Sans doute, il est difficile parfois de dire si tel être qu’on a sous les yeux est un animal ou une plante, parce que les moyens d'observation nous manquent.

Le corail fut longtemps regardé comme une pierre; plus tard Marsigli en ayant observé les polypes étalés y crut voir des fleurs épanouies et fit part de sa découverte aux diverses académies de l’Europe; aujourd’hui tout Ie monde sait que le corail appartient au règne animal. — Si d’autres productions semblent faire partie successivement des deux règnes, c’est encore à l’insuffisance de nos investigations qu’il faut s’en prendre. — Supposé même qu’il existàt des êtres intermédiaires, la distinction des deux règnes n’en persisterait pas moins.

On ne confond que trop souvent les actions purement physiques et chimiques avec l’action physiologique. Cette dernière ne se produit que sous l'influence de la vie ou de l’âme de la plante. C’est elle qui détermine la forme et la direction des organes, la variété de leurs fonctions et la nature de leurs produits, et qui, par conséquent maintient la fixité de l’espèce. Dans les actes physiologiques, la science n’a qu’à constater des faits, elle n’a aucune cause particulière à découvrir, tout y est mystère : les choses sont telles parce que le Créateur l’a voulu ainsi, Dieu a créé la force vitale, ct cette cause seconde exécute sa volonté. Ne vouloir pas remonter à cette source unique, c’est avoir la vue courte, les idées étroites; les savants habitués à tout voir à travers le microscope sont sujets à cette myopie intellectuelle.

On peut se demander ici s’il faut envisager la plante comme un individu distinct, ou bien la considérer comme un être collectif, comme une réunion d'individus. — Lorsqu'on détache une branche d’un saule, et qu’on la plante, la partie enterrée émet des racines adventives, et un nouvel arbre ayant sa vie propre est constitué. Que s’est-il passé dans ce nouveau végétal? Ce saule renfermait-il plusieurs principes de vie ou âme ? ou bien encore, la vie végétale serait-elle divisible avec la matière ? — La nature de l’âme végétale nous étant absolument inconnue, nous sommes réduits à des conjectures.

D'abord, l'unité qui règne dans le végétal dont nous voyons toutes les parties tendre vers un même but, savoir : la nutrition, le développement, la reproduction, le cachet spécifique qui se maintient au milieu de toutes ces évolutions successives, semblent accuser un principe de vice unique. S'il fallait admettre plusieurs âmes dans une même plante, où s’arrêteraiton? Certaines plantes se multiplient, non-seulement par leurs branches et leurs racines, mais aussi par leurs feuilles (Begonia, Cardamine pratensis, beaucoup de Fougères, etc.); il est même probable que chaque cellule du végétal peut, dans les circonstances favorables, devenir un centre vital (phytogène de M. Fermond) et donner un individu distinet. À quoi bon tous ces principes vitaux différents dans la même plante, condamnés à rester dans l’inaction ou à se combattre mutuellement? Une

nouvelle âme a-t-elle été créee pour la branche détachée? Mais il faudrait pour cela que la vie qui animait la branche, lorsqu'elle faisait partie de. l'arbre, se fut retirée pour céder la place à une vie nouvelle. Or, sila branche est apte à recevoir un nouveau principe de vie, elle doit être apte également à conserver celui qu’elle possède déjà; si la vie se retire d’un corps, ce corps est mort, et il ne parait pas du tout raisonnable d'admettre que la branche en question ait cessé de vivre même un seul instant. Resterait à conjecturer que la vie de la plante pourrait bien être divisible avec la matière à laquelle elle est unie(1); il pourrait en être de même chez certains animaux inférieurs (hydres, etc.). Tout nous porte à croire que chaque arbre est un véritable arbre généalogique dont toutes les branches sont autant d'individus distincts, régis par un principe vital commun : et ici nous entendons par individus, des êtres. constitués de manière à pouvoir parcourir toutes les phases de leur évolution ordinaire, lorsque les circonstances le permettront. Nous ne voyons d'exception que pour la greffe et pour la plante parasite, qui, en s’introduisant dans la communauté, apportent avec eux leur vie propre qu'ils conservent. Faudrait-il admettre également que la graine recoit sa vie de la plante mère de la même manière que la branche. Nous ne le croyons pas. Ici un nouveau principe de vie parait constitué à la suite de l'acte mystérieux de la fécondation, et nous pourrions invoquer à l'appui de cette manière de voir les variétés et les hybrides.

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