‹ La Belgique horticole (volume 5)Chapitre 19 sur 123 · TRADUIT DE M. CHARLES KINGSLEY · texte numérisé non relu

TRADUIT DE M. CHARLES KINGSLEY

(At Last : a Christmas in the West-Indies, 2 vol. 8, et Gardeners Chronicle, 1871, p. 1356).

PAR M. RENE Lucio.

Nous voilà dans la forêt vierge, regardant ce que virent autrefois nos illustres maîtres et prédécesseurs : Humboldt, Spix, Martius, Schomburgh, Waterton, Bates, Wallace, Gosse et bien d’autres. Leurs yeux savaient déchiffrer au moins quelques lignes de cette sublime page de la nature; pour nous, c'est en ignorants que nous l’'admirons. Comment croire, si nous ne le voyons de nos yeux, qu'il se trouve sur la terre un pareil spectacle. Et pourtant, loin d'être exagérées les descriptions sont inférieures à la réalité.

Le premier sentiment que l’on éprouve en pénétrant sous ces voûtes séculaires, est l'impuissance, la confusion, le respect, j'allais dire la terreur. On n'ose s'engager à 50 yards. Sans une boussole ou une clairière pour point de repère, un homme serait perdu au bout de dix minutes : telle est l’uniformité de cette variété infinie. Un autre effet est d'empêcher qu'on se fasse une idée générale de la forêt. Une fois à l’intérieur, vous ne pouvez plus voir le bois. Chaque objet s'imprime dans l'esprit, comme il se présente, et l’on emporte seulement un souvenir confus d'innombrables lignes perpendiculaires, de toutes les épaisseurs possibles, semblant s'élancer vers la lumière, vers la nourriture , bien loin, là-haut.

Plus haut c’est un nuage vert, une sorte de brouillard qui plane sur vos têtes et va, s’épaississant toujours vers des hauteurs inconnues. Sur ce fond vaporeux se détachent quelques feuilles inférieures, comme éparpillées. À première vue, la forêt paraît plus ouverte que

re

celles d'Angleterre. Osez vous y aventurer : au bout de dix pas vous êtes détrompé.

À vos pieds vous avez probablement des Mamures (Carludovica) en forme d'éventails. N'essayez pas de passer trop près ; vous seriez arrêté par les fils, les cordages que possède chaque plante. D'abord vous pensiez le chemin libre entre les troncs : levez la tête, regardez autour de vous, partout le regard se perd dans un réseau de fils, de branches délicates, appartenant à plusieurs espèces de jeunes arbres entrelacés de plantes grimpantes. C’est un labyrinthe de cordages, où il faut jouer de la hache tous les cinq pas pour avancer. Le lit de feuilles armées de piquants sur lesquelles nous marchons et qui ressemblent à des glaïeuls sont des Scleria. Il est heureux pour nous qu'elles n'aient que trois pieds au lieu de six ! Voilà que nous heurtons une branche horizontale un peu triangulaire, lisse, verte ; en vain la suit-on à droite et à gauche : elle semble indéfinie. C’est une pétiole du Palmier Cocorite, Mazximiliana Caribæa. I] a 25 pieds de long et passe à quelques yards au-dessus de votre tête. Quelques coups de couteau vous livreront passage ; mais nous voici arrêtés subitement (grâce à la multitude des objets tous sont confondus et on ne les apercoit qu'en s’y heurtañt) ; c'est une sorte de barre couverte de Lichens grisâtres, de la grosseur de la cheville. Si on la suit du regard, on la voit, se mariant avec trois ou quatre autres pour former des festons et des nœuds de verdure qui courent à une vingtaine de pieds de hauteur. On dirait un câble lancé par la main d’un géant et dont

l'extrémité se perd dans les cimes vaporeuses. En voilà un qui étonne

même l’Indien et le Nègre c’est un Schnella excisa.

Tout d'abord on n'apercoit qu'un ruban de 6 à 8 pouces sur 3 ou 4, garni à sa partie moyenne de falballas en nœuds réguliers. Vous croiriez voir une chaîne entre deux barres de fer flexibles. — En présence de cette tige, votre compagnon, s’il connait les bois, va faire un saut de joie; il la coupera en haut, au point le plus élevé que son couteau pourra atteindre puis à quelque trois pieds plus bas. Tandis que vous vous étonnez de cette destruction inutile en apparence, il soulève le morceau détaché, renverse la tête et se verse dans la gorge l’eau pure et fraiche qui en découle. Si étrange que cela paraisse, ce trésor caché c’est de la sève ascendante ou plutôt de l’eau d'évaporation, pure, aspirée par les racines et entraînée au loin. Une partie sera

élaborée en séve, bois, feuilles, fleurs, en matériaux pour la tige par laquelle elle est montée d’abord. C’est done là le Water-wine. La force ascensionnelle de l’eau y est telle que si le morceau eût été d'abord coupé par le bas et non en haut, l’eau eut disparu avant qu'il fùt détaché tout à fait.

Là-haut, ce nuage vert peut recéler bien d’autres merveilles encore. Peut-être désirez-vous être un moment l’un des singes qui vous contemplent de là. C’est probablement quelque gros hurleur rougeaut (Mycetes) ou un mince et triste sapajou (Cebus). Singes et perroquets, fleurs et oiseaux moqueurs, toutes ces beautés sont invisibles d'en bas. « Vous êtes dans la nef d'une cathédrale et le service est célébré dans les airs sous la voûte vaporeuse, » : que cela ne vous fasse pas négliger de regarder autour de vous, sans quoi vous tomberiez infailliblement. Ne posez pas non plus inconsidérément votre main sur quelque tronc, de peur des épines, des fourmis et des guépiers. Étes-vous encore sain et sauf? Au pas suivant, en vous débattant un peu contre les buissons vous voilà en face de hautes murailles perpendiculaires : on dirait des planches aux bords arrondis; l'œil suit leurs contours sinueux et les voit se confondre en une énorme tige qui rappelle les colonnes normandes de l'église de Durham; en voici de cannelées comme les colonnes de Winchester.

Voilà bien le tronc, mais l’arbre lui-même est perdu dans le nuage vert. — Vous allez vers lui, entre les deux murailles de bois; le passage n'est pas précisément commode. Entre vous et lui sont tendues une demi-douzaine de lianes tenaces, inapercues par suite de la difficulté qu'éprouve l'œil à s'adapter si vite à toutes les distances. : Il faudrait couper tous ces cordages. Les uns sortent de terre droits et raides, d’autres pendent et ondulent au vent à toute hauteur. Sont-ce les racines aériennes de sauvages Tillandsia, de Matapalos, de Figuiers ou encore de Seguines (Philodendron, Anthurium) ou de quelqu'autre parasite? Probablement, mais on ne peut l'affirmer:

En vous placant tout contre un arbre, et regardant en haut, l'effet est à peu près le même que si d'un bout d’un grand navire, vous vouliez apercevoir l’autre; à quelque 60 pieds vous voyez une foule de branches, ramifications grosses comme nos arbres. Leurs fourches servent de point d'appui à un jardin suspendu et cette verte végétation, jetée à 20 ou 30 pieds plus bas a regrimpé à moitié vers ses soutiens,

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