INFLUENCE DE LA LUMIÈRE VIOLETTE SUR LA CROISSANCE DE LA VIGNE
Extrait d'une lettre de M. À. Poey à M. Elie de Beaumont.
« Depuis l'année 1861, le général Pleasonton se livre à des expériences tres-curieuses sur le développement des végétaux et des ; - animaux sous l'influence de la lumière transmise par des verres
violets. En avril 1861, des bourgeons, à ras du sol, de vignes d'un an, -2
de la grosseur d'environ 7 millimètres, de trente espèces différentes de raisins, furent plantés dans une serre garnie de verres violets. Quelques semaines après, les murs, jusqu'au toit, étaient déjà couverts de feuillages et de branches. Au commencement de septembre de la même année, M. Robert Buits visita les vignes du général, et après un examen minutieux, il lui avoua que, « dans quarante ans « d'expérience acquise dans la culture de la vigne et d’autres plantes, « en Angleterre et en Ecosse, il n'avait jamais vu une croissance « aussi prodigieuse. »
« Les vignes du général n'avaient alors que cinq mois de croissance, et cependant elles mesuraient déjà 45 pieds en longueur sur 1 pouce de diamètre, à un pied au-dessus du sol. Au mois de septembre de l’année suivante, quand les grappes commencaient à se colorer et à mürir, M. Buits revint le visiter et estima que les vignes portaient 1,200 livres de raisin. Le général Pleasonton remarque qu'une vigne provenant d'une jeune pousse exige cinq à Six ans pour produire une seule grappe de raisin, tandis que, sous l'influence des rayons violets, dès la seconde année, cette vigne âgée seulement de dix-sept mois a pu donner un résultat aussi remarquable. La deuxième année, en 1853, les vignes produisirent encore à peu près dix tonneaux de raisin exempt de toute maladie. Dès la première année, quelques vignerons avaient prédit que ces vignes s’épuiseraient rapidement par cette production luxuriante : les vignes ont continué, depuis neuf ans, à fournir la même récolte, avec une pousse de
bois et de feuillage non moins extraordinaire. »
Après les vignes vinrent six petites truies et deux verrats, puis un jeune taureau alderney, à propos desquels le général remarqua l’influence prospère de la lumière violette. M. Poey ajoute :
« On voit que, sans avoir eu connaissance des recherches poursuivies par Robert Hunt, de 1840 à 1847, sous le patronage de l'Association Britannique pour l'avancement des Sciences, le général Pleasonton est arrivé aux mêmes conclusions pratiques que ce savant. Dans mon premier rapport au département de l’agriculture de Washington swr l'influence des agents climatériques, atmosphériques et terrestres en agriculture, publié en 1869, j'ai analysé tous les travaux qui ont été faits à l'égard de l’action de la lumière sur les
végétaux. Plusieurs passages de Hunt confirment les expériences
du général Pleasonton ; on y trouve, par exemple, que, si les jeunes” plantes poussent sous ‘influence des rayons bleus, elles acquièrent | une surabondance et une apparence bien supérieures à celles qui seraient soumises à d'autres influences ou à la lumière blanche | uniquement; d’où il recommande l'usage des milieux bleus dans la plantation des boutures, qui ont pour effet d'augmenter le développement des racines. Déjà quelques jardiniers, sans connaissance de cause, ont employé avec succès des verres bleus de cobalt. On sait, du reste, depuis Messe, Ingenhousz, Senebier, Michelotti et autres, que les rayons lumineux sont nuisibles à la germination, tandis que les rayons chimiques la favorisent considérablement. Ce sont précisément les rayons violets, dont le général a fait usage, qui. | renferment le maximum d'action chimique de toutes les couleurs du spectre solaire. Quant à l’application de cette méthode au développement des animaux, je n’ai jamais trouvé aucune expérience de cette nature. »
La lettre dont Extrait précède était accompagnée d’une brochure
de M. A. J. Pleasonton, imprimée en anglais, et portant pour titre : Tnfluence de la couleur bleue du ciel sur le développement de la vie animale et végétale.
2° EXPÉRIENCES POUR DÉTERMINER L'INFLUENCENS DES DIVERSES COULEURS SUR LA VÉGÉTATION, î
PAR M. P. BERrrT.
Les faits singuliers rapportés dans la dernière communication de M. Poey, et surtout les conséquences qu'il a cru pouvoir en tirer, me déterminent à entretenir l'Académie, plus tôt que je ne l'avais M projeté, du résultat d'expériences entreprises l'année dernière sur l'influence que la lumière colorée exerce sur les êtres vivants.
Relativement aux animaux, sujet très-délicat et encore à peine nt effleuré, je dirai seulement que j'ai constaté que les très-jeunes larves | d'axolotl, élevées sous un verre jaune-orangé, sont devenues beaucoup moins pigmentées que celles qui recevaient la lumière blanche &,
travers un verre dépoli.
Mais relativement au règne végétal, mes résultats sont plus complets et plus intéressants. J'ai placé, sous de grands châssis garnis de verres de différentes couleurs, vingt-cinq espèces de plantes appartenant à presque autant de familles végétales, il y avait des plantes de grand soleil, Bouillon-blanc, Mille-feuilles, etc. ; d’autres vivant à l'ombre (Violette, etc.); des plantes grasses (Joubarbes, Cactées) ; des Cryptogames vertes (Mousse, Sélaginelle, Capillaire); des plantes fortement colorées en rouge (Perilla); des sapins. Les végétaux d'une même espèce étaient de même taille, provenant d'un même semis. L'un des châssis était garni de verres ordinaires, un autre de vitres blanches dépolies, un troisième de verres bien noircis, un quatrième était vitré de rouge, un cinquième de jaune, un sixième de vert, un septième de bleu. Examiné au spectroscope, avec un faible bec de gaz, le verre rouge était sensiblement monochromatique; le verre jaune laissait passer le spectre entier avec éclat relatif plus grand de la région jaune; avec le verre vert, les régions non vertes étaient tres-affaiblies, surtout la région bleue-violette; le verre bleu arrétait tout, sauf le bleu et le violet, laissant à peine voir le rouge. Les châssis furent exposés de manière à ne jamais recevoir les rayons directs du soleil; dans cette condition, les verres pouvaient, sauf le jaune, être considérés comme à peu près monochromatiques. |
Les plantations ayant été faites à l'avance, furent recouvertes avec les châssis le 20 juin. Le 24 juin, je semai sous chaque châssis plusieurs espèces de graines à germination rapide, qui parurent sortir de terre en même temps partout.
Dès le 15 juillet, les plantes de Grand Soleil sont mortes dans les châssis noir et vert; elles sont malades dans les autres châssis colorés, surtout sous les verres rouges ; les autres plantes sont toutes malades. La mortalité va toujours en augmentant : le 2 août, tout est mort dans le châssis obscur, sauf le Cactus, le Zemna, les Sapins, la Sélaginelle et la Capillaire, qui sont fort malades; les végétaux placés sous le châssis vert sont morts également, à l'exception du Géranium, du Céleri, de la Joubarbe et des plantes qui vivent encore dans le chässis obscur : le tout est fort mal en point. La mortalité est moindre dans le chässis rouge, moindre encore dans les châssis bleu et jaune. Les Perilla morts dans le noir et le
vert, ont perdu tout à fait leur couleur rouge dans les autres châssis |
colorés. Des plantes en pots, dont on examine les racines, montrent
ces organes très-grêles dans les châssis noir et vert, moins dans le rouge, assez fournis dans le jaune et le bleu, et très-abondants dans les châssis à vitres blanches. Le 20 août, la situation à notablement empiré. Il ne reste plus vivants, mais malades, sous les verres noirs et verts, que les Acotylédonés; ceux-ci sont même malades sous le verre rouge, mais ils vont assez bien sous le jaune et le bleu; quant aux autres plantes, le rouge leur a été évidemment plus nuisible que les deux autres couleurs.
En examinant les choses de près, on voit que les végétaux placés dans le rouge se sont beaucoup plus allongés que dans le jaune et surtout dans le bleu; mais leur tige est plus vigoureuse. Les plantes grasses sont plus étiolées dans le jaune que dans le bleu; sous l'influence de cette dernière couleur, les plantes ont conservé pendant longtemps une teinte verte naturelle, plus foncée même que dans le jaune, et une certaine apparence de santé. Les semis qui ont disparu très-vite dans le noir et dans le vert, puis dans le rouge, se sont mieux comportés dans le bleu que dans le jaune. Ajoutons enfin que, dans les châssis non colorés, tout a continué de vivre et de grandir, un peu moins vigoureusement sous le verre dépoli que sous le verre ordinaire.
Si l'on tient compte de ceci, que le verre jaune était d’un tiers moins épais que le verre bleu et qu'il laissait passer beaucoup de rayons d’une autre couleur que le jaune, tandis que le bleu était presque monochromatique, on en arrive à conclure :
1° Que la couleur verte est presque aussi funeste pour les végétaux que l'obscurité ; c'est ce que j'avais déjà vu dans mes expériences sur la sensitive (voir Comptes rendus, t. LXX, p. 338, 1870). Ce fait avait été comme prévu et expliqué d'avance par M. Cailletet (voir Comptes rendus, t. LXV, p. 322, 1867).
Il ne serait cependant pas exact de dire que la lumière verte n’a aucune influence sur les végétaux; j'ai constaté, en effet, que des
plantes fortement héliotropes se tournent et s’inclinent du côté du
vert, plutôt que du côté du rouge, et vont à celui-ci pour fuir M
l'obscurité. ( 2° Que la couleur rouge leur est encore fort nuisible, bien qu'a.
‘un moindre degré. Elle les fait s’allonger d'une manière singulière.
3° Que la couleur jaune, beaucoup moins dangereuse que les précédentes, l’est plus encore que la couleur Uleue; car si les verres jaunes laissent vivre les plantes aussi bien que les bleus, cela tient aux raisons énoncées ci-dessus.
4° Qu'en définitive, toutes les couleurs, prises isolément, sont mauvaises pour les plantes ; que leur réunion suivant les proportions qui constituent la lumière blanche est nécessaire pour la santé des végétaux; et qu'enfin, les jardiniers devront renoncer à l'emploi des verres ou abris colorés pour serres ou châssis.
Or, si l'on examine au spectroscope la lumière qui a traversé une feuille, on voit qu'elle est surtout riche en rayons verts et rouges, ce qui signifie que ces rayons n'ont point été utilisés par la plante. Il n'est donc pas étonnant que les végétaux ne puissent vivre, si on ne leur donne comme lumière que celles précisément desquelles ils ne tirent ordinairement point parti. Pour employer une comparaison énergique, je dirai que c’est comme si l’on voulait nourrir un animal avec les résidus de sa propre digestion.
Mais les chlorophylles contenues dans les feuilles des diverses espèces de végétaux ne laissent point passer exactement les mêmes rayons colorés. De là vient sans doute que, si à l'ombre d'un grand chêne, par exemple, les taillis de chêne ne poussent qu’à grand'peine, les Mousses et les Fougères y prospèrent à merveille, et que dans les buissons les plus obscurs, les Violettes, certaines ÂWVeoilia, etc., poussent parfaitement. Je crois, en un mot, que les associations des plantes vertes qui vivent à l'abri les unes des autres ont pour raison principale la différence des rayons colorés que leurs feuilles utilisent. Il y a là, on le voit, le sujet d'un grand nombre d’expériences que je compte entreprendre dans la campagne prochaine.
Il est possible que les réactions chimiques dont une plante est le siége ne soient pas les mêmes que lorsqu'elles se sont développées sous l'influence de couleurs différentes, et qu'une plante qui a poussé dans le rouge une longue tige grêle ne contienne pas les mêmes principes immédiats, et surtout en même proportion, qu'une plante de même espèce, demeurée courte et vigoureuse dans la lumière bleue. J'ai déjà quelques faits qui semblent déposer dans ce sens; mais les expériences à faire à ce propos nécessiteraient l'intervention d’un chimiste exercé.