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LA CLOQUE DU PÉCHER

Résumé des observations de M. Ep. PRILLIEUX (Comptes-rendus, ?24 juin 1872; LXXV, p. 1592-1594) PAR M. P. DUCHARTRE Secrétaire-rédacteur de la Socifté d’'horticulture de France.

On à successivement attribué à différentes causes Ia maladie connue sous le nom de cloque qui fréquemment déforme à un haut degré les feuilles du Pêcher et parfois aussi, dit-on, les rameaux de ces arbres. On a d’abord pensé que c'était l'effet de piqûres de pucerons, idée à laquelle on a dû renoncer en voyant que très-souvent des feuilles fortement cloquées n'ont jamais porté de pucerons. On a cru ensuite, et c'est l'opinion qui domine aujourd'hui, que la cause de la cloque consiste dans des pluies froides, des changements brusques de température, etc. À la date de quelques années, notre éminent cryptogamiste, M. L.-R. Tulasne, avait reconnu sur les feuilles cloquées les appareils reproducteurs ou thèques d'un très-petit Champignon à peine entrevu

avant lui, qu'il avait nommé 7T'aphrina deformans et dont il avait donné la description dans un mémoire qui est resté complétement inconnu des arboriculteurs. Il avait constaté aussi que cette couche

superficielle (hyménium) de cellules renfermant les spores ou des

thèques, partait d'une sorte de membrane irrégulière et comme

lacuneuse que composent de petites cellules en très-grand nombre, -

logées entre la cuticule épidermique et l’épiderme lui-même.

Nous croyons utile de donner ici la traduction du passage relatif au Taphrina deformans TuL., dans le mémoire trop peu connu de M. L.-R. Tulasne (Annal. des Sc. natur., 5° série, vol. V, 1866, p. 128).

« Taphrina deformans, recouvrant son support (la feuille du Pêcher), relevé en bulle ça et là, d’une poussière blanche, lorsqu’il a émis les spores, sur la face convexe de ce support, plus rarement aux deux faces.

» Synon.: Ascomyces deformans BERK., Introd. to Crypt. Bot., p. 284, en note: Outil. of Brit. Fung., p. 376, tab. 1, fig, 9 à. Ascosporium deformans BERK., Out. of Brit. Fung., p. 444.

» Vulgairement nommé en France Cloque du Pécher.

» Ce petit Champignon, quand il envahit les feuilles des Pêchers, les rend diversement bullées et déformées ; ces bulles ou renflements se relèvent généralement sur la face supérieure et aussi pas très-rarement à la face inférieure

des feuilles, de telle sorte qu’on voit parfois ces deux sortes de relèvements sur :

la même feuille simultanément. De quelque côté qu'ils se trouvent, l’'hyménium du petit Champignon ne se présente que sur leur face convexe; il est beaucoup plus rare de le trouver sur leurs deux faces. Avant de devenir fertiles, beaucoup de ces bulles se dessèchent, ou bien la feuille entière se flétrit et tombe. L’épiderme de la feuille est composé de cellules globuleuses-polygonales, mesurant en diamètre 0"093—Om004; mais le mycélium du Champignon toujours étalé (sous la cuticule) forme une couche très-mince, ou plutôt une membranule lacuneuse, composée de cellules quatre fois plus petites, ovalesglobuleuses ou ovales-anguleuses. — (On voit que M. L.-R.Tulasne prenait cette membranule pour le mycélium entier du 7'aphrina deformans.) — Au moment convenable, il naît de ces très-petites cellules des thèques, d’abord peu serrées, le devenant ensuite davantage, obovales-cylindriques, très-obtuses ou à peu près tronquées à leur extrémité, renfermant chacune 8 spores. Ces spores sont sphériques, lisses, blanches ; elles ne dépassent guère Onn (05—Onm 006 de diamètre; quand elles sont sorties des thèques, elles représentent une poussière

blanche, et chacune d’elles émet ici ou là, ou bien à ses deux pôles opposés,

des bourgeons semblables à elle; ceux-ci se multipliant de même en abondance, il en résulte bientôt des sortes de chapelets.

» Ce petit Champignon devient apparent aussitôt que s’étalent les feuil!es nouvelles du Pêcher ; il détermine sur ces organes des bulles et des déformations, depuis le premier printemps jusqu’au milieu de lété. S'il reste stérile, la feuille bullée n’augmente pas d'épaisseur ; mais partout où il produit son hyménium séminifère (c’est-à-dire la couche de thèques), la feuille envahie par lui devient plus épaisse que dans son état normal, et elle remplace sa structure habituelle, lacuneuse et variée, par une texture serrée, résultant de cellules globuleuses et semblables entre elles.

» Ce petit Champignon est commun sur les Pêchers des jardins, à Paris et aux environs, il s’y montre fort nuisible. »

CRC Ed 5 du

Reprenant ces délicates et très-difficiles observations, M. Ed. Prillieux a reconnu la parfaite exactitude des observations de M. L.-R. Tulasne; mais, allant plus loin, il a pu compléter la connaissance du Champignon microscopique de la cloque en constatant que ce végétal parasite possède en outre un vrai mycélium, c'est-à-dire une partie végétative dont les filaments déliés s'étendent dans le tissu même des feuilles, entre les cellules du parenchyme dont leur action perturbatrice amène la subdivision et la multiplication irrégulière. Ces derniers faits déterminent l’épaississement de la substance des feuilles cloquées, leur boursouflement et en même temps leur décoloration, la chlorophylle qui existait dans le parenchyme disparaissant à mesure qu'il shypertrophie sous l'influence du parasite. C'est donc le Champignon parasite, le T'aphrina deformans Tux. qui produit la cloque. Il reste à observer comment il s'introduit dans les feuilles pour en envahir toute la substance et en amener l’altération ; mais cette observation offre une extrême difficulté. La conséquence pratique déduite par M. Prillieux des faits précédents, c’est que le moyen le plus simple , sinon pour guérir la cloque, du moins pour en rendre la propagation plus difficile, consisterait à enlever des arbres les feuilles atteintes, et cela le plus tôt possible, afin de détruire, en les brûlant, les corps reproducteurs du Champignon parasite.

A la suite de cette communication :

M. Chevalier, aîné, fait observer que la destruction par le feu des feuilles cloquées, quoique certainement avantageuse, ne peut être regardée comme un moyen infaillible d'empêcher la propagation de la maladie, puisque le parasite se développe aussi sur les rameaux jeunes.

M. Brongniart pense que des circonstances encore inconnues peuvent, les unes favoriser, les autres contrarier l'invasion des Pêchers par le Taphrina deformans. Aiïnsi il se rappelle avoir vu un de ces arbres, fortement cloqué dans toute son étendue qui entremélait ses branches à celles de Péchers voisins, et néanmoins ceux-ci étaient restés parfaitement sains.

M. Jamin (Ferd.) dit avoir constaté plusieurs fois qu'une température chaude arrête en général brusquement les progrès de la maladie. Il à reconnu aussi que certaines variétés de Péchers sont plus sujettes que d'autres à prendre la cloque.

M. Forest assure qu'il y a toujours beaucoup de cloque pendant les printemps humides. Il attribue une grande influence sur la propagation de la maladie aux gouttelettes d’eau qui séjournent sur les feuilles pendant la nuit.

Dr HOOKER ET M. AYRTON.

Un incident dont M. le docteur Hooker, l'éminent botaniste de Kew, vient d'avoir à souffrir, a excité en Angleterre un remarquable mouvement de l'opinion publique.

On sait que M. Hooker dirige depuis de longues années le Jardin Botanique de Kew dont il est avec son père Sir William Hooker, le véritable fondateur.Depuis de longues années les services que rend cet établissement considérable, notamment pour l’acclimatation aux Indes de plantes utiles, ne rencontrait partout que les éloges les plus vifs et le docteur Hooker était habitué à trouver chez les autorités administratives les égards auxquels lui donnent incontestablement droit son éminente position dans la science et l’abnégation avec laquelle il remplit ses fonctions. Mais tout changea avec l’arrivée au ministère des travaux publics, dont dépendent les jardins de Kew, de M Ayrton qui semble s'être complu à avoir de mauvais rapports avec différentes personnes appartenant au monde scientifique et dont la presse anglaise a su vertement relever les incroyables procédés.

Tout d'abord M Ayrton crut devoir adresser au D' Hooker ce que celui-ci considéra comme une réprimande et ce que M. Ayrton, forcé plus tard de s'expliquer à la chambre des Communes, a qualifié de simple demande de renseignements. Quoiqu'il en soit de ce premier fait, en 1871, M. Hooker responsable de la bonne marche de l'établissement confié à ses soins, et notamment chargé de la direction de serres considérables et nombreuses, apprend par hasard d'un de ses subordonnés que lui, le directeur responsable, est déchargé de tout ce-qui concerne le service des appareils de chauffage qui se trouvent dans les serres. Étonné de ce procédé et surtout de la nouveauté d’un principe

qui laisse la responsabilité des actions à celui à qui on enlève les

moyens de faire ou d'empêcher, il s'adresse au ministère, et de là

on lui répond en l’informant simplement qu'il a été, en effet, décharge de ce service et « qu'il aura à se conduire en conséquence. » Un peu

plus tard, c'est un des subalternes du docteur Hooker que l’on charge d'une mission spéciale et dont on enlève ainsi les services au D'. Hooker, sans même prévenir ce dernier ; puis, on prépare au ministere de grands changements à faire aux jardins de Kew, et conformément à la nouvelle jurisprudence on omet d’en aviser M. Hooker, etc., etc. En un mot, le ministre se permet à l'égard de l’éminent directeur une série de procédés qui semblent inexplicables, et que la Pall Mall (razelte, citée dans le n° 32 du Gardeners chronicle, serait portée à attribuer au désir de voir M. Hooker donner sa démission dans le but dintroduire certains changements dans le jardin de Kew, changements quon ne pourrait opérer tant que M. Hooker continuera la direction. En effet l’œuvre qu'il s’agit de détruire ou de modifier était due aux patients efforts et aux sacrifices même pécuniaires du célèbre savant.

En présence de ce mauvais vouloir permanent et indéniable, le D' Hooker ne pouvant obtenir redressement de M. Ayrton, prit le parti de s'adresser à M. Gladstone et de tenter différentes démarches. Mais 1il ne put obtenir en réponse à ses justes réclamations que de véritables fins de non recevoir. C’est alors que le différend entre M. Hooker et M. Ayrton devint public. Aussitôt il se manifesta une émotion extraordinaire dans tout le pays. Deux raisons, en effet, expliquent ce mouvement de l'opinion publique. La grande masse du public, d'une part, trouvait indigne qu'une suite de petites tracasseries, parties de haut, vint faire une position insupportable à un homme que tout anglais considère comme l’une des gloires de la patrie. D'autres part, les hommes de science, tout en se sentant atteints dans leur dignité de savant, étaient surtout touchés de ce qu'il y a d'irrationnel dans les règles que M. Ayrton semblait vouloir introduire et qui tendaient à imposer des responsabilités à ceux à qui l'on enlève systématiquement tout moyen d'action. Immédiatement quelques-uns des savants les plus remarquables de l'Angleterre adressèrent à M. Gladstone une protestation dont les signataires étaient MM. Charles Lyell, Charles Darwin, Geor. Bentham, Henry Holland, Geor. Burrows, Geor. Busk, H. C. Rawlinson, James Paget, W. Spottiswoode, Th. Huxley et John Tyndall. A cette adresse se rallièrent les principales Sociétés savantes de l'Angleterre, après d'importants meetings. Toute la presse s'empara de l'affaire et, sans

acception de partiou de tendance, elle se trouva unanime pour blâmer M" Ayrton, non seulement la presse botanique et horticole, Gardener's

chronicle et le Gardener’'s magazine, mais tous les journaux, tels que le :

Times, le Daily News, le Globe, le Morning Post, le Standard, le Morning advertiser, le Daily Telegraph, le Pall Mall Gazette, ete., etc. Tous les organes des partis les plus opposés pensaient que M' Hooker serait peut-être forcé de donner sa démission ; mais que s'il y avait eu quelque chose à attendre du tact de W. Ayrton, c'était à lui de résilier ses fonctions. |

On apprit alors que l'affaire ferait l'objet d'une interpellation à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes. Le ministère, qui n'avait guère donné signe de vie jusque-là, publia une note assez conciliante (voir le Gardeners’ Chronicle, n° 31.) Cette note donnait

dans une certaine mesure, satisfaction à l'opinion publique en recon-.

naissant les services éminents du D' Hooker et en rendant justice à son caractère. Quant à la question de principe, elle admettait que l’on ne pouvait agir ni changer à Kew sans tenir compte des opinions et du caractère du directeur, tout en maintenant la juste subordination qui doit exister hiérarchiquement entre supérieurs et inférieurs.

Cette publication assez tardive n’empêcha pas Lord Derby de faire à la chambre des Lords un discours remarquable où fut accentuée la solution que la note donnait à la double difficulté. Toutefois Lord Derby ne manqua pas de constater que cette note avait plutôt pour but de satisfaire la chambre que M. Hooker.

A la Chambre des Communes, dont M. Ayrton fait partie, celui-ci prononca un long discours, où, avec une mauvaise gräce visible et avec une certaine amertume, il décerna quelques éloges à M. Hooker et se justifia de toutes les accusations en alléguant la négligence de commis, l'oubli, ete. Des paroles assez vives furent échangées. Enfin M. Gladstone lui-même mit fin à la discussion en écartant tout ce qu’il y avait de personnel dans le débat et en interprétant assez largement la note.

Tel est actuellement l'état de la question. Les journaux spéciaux, tels que le Gardeners Chronicle, ne la considèrent pas comme vidée, et ne pensent pas qu'elle soit terminée d’une façon satisfaisante.

Ce n’est pas en Angleterre seulement qu'on s'est ému de l'affaire de

Kew : partout on a été scandalisé d'apprendre qu'un homme de l'hono-

rabilité et du mérite du D' Hooker pouvait être blessé dans sa dignité et tracassé dans ses fonctions par le mauvais vouloir d’une autorité administrative ; on craint d'apprendre que l’éminent botaniste, la gloire de l'Angleterre et de la science universelle, résigne ses fonctions et que le jardin de Kew, qui est le plus admirable établissement botanique qui existe au monde, soit dégradé au point de tomber au niveau d'un square ou d’un parc public. Le véritable caractère de l'incident et ce qui lui donne une portée générale, ce sont l'indépendance nécessaire au savant et la sauvegarde d’un établissement scientifique. Il faut que le savant soit aussi libre dans son laboratoire et dans sa chaire que le pasteur est libre dans son temple. La lutte si hautement personnifiée entre le Docteur Hooker, Potanicorum facile princeps, et un ministre d'Angleterre, cette lutte, d’autres savants, que ne fortifient pas autant de gloire et des services aussi éclatants, peuvent aussi avoir à la soutenir contre toutes sortes de départements de travaux publics. Et qu'on veuille bien le remarquer ce sont les intérêts de la science, et par conséquent les intérêts les plus chers de la nation, que les savants défendent ainsi au péril de leur repos et de leur position. Une partie de l'opinion publique, la moins éclairée, il est vrai, mais aussi la plus nombreuse, méconnaït quelquefois le caractère des établissements scientifiques. La mode est aux squares, aux parcs et aux jardins publics ; cette mode envahit malheureusement même les jardins botaniques : peu de personnes apprécient les nécessités de la science et les services qu'elle rend.

Le D' Hooker a courageusement lutté, il a sacrifié son temps et son repos pour soutenir la cause de la science, au risque même de voir s’évanouir ses plus chères espérances, l'achèvement des travaux auxquels il consacre sa puissante intelligence : 1l a maintenu fièrement l’honneur de la science et il a élevé sa dignité au-dessus de toute offense : ce sont de nouveaux titres d'estime et de reconnaissance que le Docteur Hooker s’est acquis dans ce conflit que l’on avait peutêtre provoqué dans l'espoir de l’amoindrir.

Nous publions à la suite de ces lignes la traduction complète du dernier rapport annuel que le Directeur de Kew a publié sur cet établissement. C'est un document intéressant qui peut montrer à ceux qui l'ignorent où qui le méconnaissent ce que doit être un jardin botanique.

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