LE JARDIN BOTANIQUE DE BRUXELLES
M. Ëd. Bureau vient de publier, à la suite de la visite que les botahistes français ont faite Tannée dernière en Belgique, un rapport sur le Jardin botanique de Bruxelles. {Bull, de la Soc. de iot. de France ^ 1873, XX, p. LXix).
Ce rapport est exact et judicieux ; nous n'avons rien à y reprendre.
si ce n*68t querinitiative prise par Spring pour Tacquisition de Therbier de Martius est passée sous silence.
A la fin se trouve une note ajoutée au moment de Fimpression, où il est &it allusion à un conflit qui s'est élevé au sein du Conseil d'administration du Jardin botanique de TEtat, entre M. Du Mortier d'un côté, et tous ses collègues de Tautre. Nous n'avons rien publié sur ce débat que le gouvernement a cherché à apaiser en demandant l'avis d'une commission composée de MM. Kickx, Martens et Morren.
Nous devons sortir aujourd'hui de notre réserve, parce que les renseignements qui ont été fournis à M. Bureau sont incomplets et de nature à égarer l'opinion.
Voici cette note :
« Ce rapport est an simple exposé de l'état du Jardin botanique de Bruxelles, au moment de la visite que lui fit la Société Botanique de France en Juillet 1^. La nature même d'un tel écrit ne nous permettait pas d'y faire mention du débat qui a surgi, quelque temps avant notre session, dans la Commission administrative de cet établissement, et qui continue encore en s'accentuant de plus en plus. Nous ne pouvons cependant laisser ignorer aux lecteurs du Bulletin que le Jardin botanique de Bruxelles traverse en ce moment une crise tout à fait analogue à celle que le Jardin royal de Kew (pi*ès Londres) a surmontée au grand profit de la science, grâce à Ténergie du docteur J. D. Hooker. Dans rétablissement belge, ce conflit s'est engagé au sujet de l'école de botanique, que les amateurs d'horticulture voudraient déplacer pour embellir le Jardin, et que les botanistes, M. Du Mortier en tête, tiennent à maintenir à la place d'honneur et à agrandir le plus possible. Nous apprécions hautement la valeur et nous respectons la conviction des hommes qui soutiennent l'une et l'autra opinion ; mais, bien que nous n'ayons pas à prendre part à ce différend, nous ne pouvons nous empêcher de former des vœux pour une issue favorable à la science que la Société Botanique de France s'est donné pour mission de protéger et de développer. Nous connaissons et nous admirons la large place que l'horticulture occupe en Belgique; mais nous verrions avec regret les tendances horticoles s'introduire dans la direction d'un établissement qui doit être uniquement consacré à l'étude, et qui se trouverait ainsi détourné de son but et bientôt complètement dénaturé. Un Jardin botanique n'est pas fait pour être beau, mais pour être utile et instructif. Avant tout, c'est un musée ; ti*èsaccessoirement, un lieu de promenade. Y appeler la foule des indifférents et des oisifs est chose sans importance ; y attirer au contraire les travailleurs sérieux, c'est contribuer au développement intellectuel du pays. Que le Jardin botanique de Bruxelles se couvre de parterres, de kiosques et de pelouses, il deviendra simplement un square, et la Belgique n'y gagnei*a rien; msls qu'il
étende (sans la déplacer) son école de plantes vivantes, qu'il augmente son herbier, qu'il complète sa bibliothèque, et, par ces moyens bien simples, il deviendi*a promptement l'émule des grands établissements du même genre dont la Fi-ance et l'Angleterre sont flères à bon droit. Espérons que le Gouiernement belge, éclairé par ce qui s'est passé à Kew, tiendi-a à honneur de conserver intacte la belle institution dont le monde savant lui est redevable, et dont les progrès rapides présagent un brillant avenir. »
Il n'est personne, ni dans le Conseil d'administration, ni dans la Commission spéciale, qui ne souscrive des deux mains aux considérations générales énoncées par M. Bureau : ce sont des vérités de sens commun qui s'imposent par 1 évidence.
Tout le monde est animé de la ferme volonté d'approprier le Jardin botanique de Bruxelles au but pour lequel il a été fondé et pour lequel la nation belge a voulu le maintenir. Ce Jardin doit être pour la botanique ce que le Musée d'histoire naturelle est pour les sciences zoologiques et géologiques.
Nous avons applaudi à l'acte par lequel le gouvernement et le parlement belges ont fait l'acquisition de ce Jardin, il y a quelques années, dès l'instant où il a été question du morcellement possible de ce bel établissement. La ville de Bruxelles s'est associée à cette intervention de l'État en faveur des sciences. Dans cette occasion, la Belgique a montré quelle connaissait les devoirs d'une nation envers les sciences et elle n'a pas hésité à les remplir.
On sait la part considérable qui a été prise par M. Du Mortier dans cette occurrence et nous avons naguère pris l'initiative d'une manifestation, qui a été unanime, pour témoigner à ce savant la reconnaissance des botanistes belges. Notre témoignage ne sera donc pas suspect.
Or, autant il y avait lieu de se féliciter de l'acquisition du Jardin botanique de Bruxelles, autant nous déplorons la situation dans laquelle il se trouve; elle est si grave qu'elle menace peut-être son existence scientifique et son autonomie. Cependant, ni l'appui du gouvernement, ni le concours de l'administration publique, n'ont fait défaut au nouvel établissement. Mais son organisation est défectueuse, et des obstacles d'une ténacité déplorable paralysent le zèle de ceux qui s'intéressent au Jardin.
Le Jardin botanique de Bruxelles n^a pas jusqu'ici répondu à
Tattonte de la nation et aux espérances dos savants. Et cependant, il est convenablement doté et le personnel ne lui fait pas défaut. Il ne lui manque ni l'argent , ni les bras, ni une tête, mais Tunité de vues n'existe plus au sein du Conseil d'administration et cette situation anarchique menace de se prolonger trop longtemps.
Quant à détourner le Jardin botanique de Bruxelles de sa destination scientifique, personne n j songe, mais le Conseil d administration désire depuis longtemps y introduire de nombreuses et utiles améliorations. Il a été frappé du déplorable état dans lequel se trouve ce labyrinthe incohérent, sans valeur scientifique et de mauvais goût, qu'on décore du nom d*Ecole de botanique, qui se trouve en face des grandes serres et qui dépare Tadmirable panorama dont on jouit du haut du Boulevard botanique. Il a reconnu que cette prétendue Ecole est mal disposée, mal composée et que le terrain, le plus mauvais du jardin, est complètement épuisé par les effets d*une longue culture. Il a étudié la question, et, à Vunanimitéy il a reconnu qu'il y avait lieu de modifier l'aménagement cultural du Jardin, mais sans rien changer, ni aux nivellements, ni aux grandes lignes du plan.
Au moment de mettre la main à l'œuvre et sans cause connue, une opposition formidable s est manifestée de la part du président da Conseil : elle a grandi et les choses en sont venues à ce point que les deux partis ont offert leur démission au Gouvernement. Celui-ci, fort embarrassé, a demandé Ta vis des professeurs de botanique des universités de Gand, de Liège et de Louvain, et ces Messieurs, tout en s'efforçant de concilier les divergences de vue, ont, sans hésitation et à l'unanimité, donné raison au Conseil d'administration.
Mais il paraît que leur avis n'est pas accepté par tout le monde et c'est ainsi que le conflit vient inopinément au jour, à la fin du rapport de M. Bureau.
La vérité est que, dans la disposition actuelle, les trois quarts du terrain du Jardin botanique sont gaspillés et que l'Ecole de botanique systématique occupe l'emplacement le plus défavorable et le plus disgracieux.
Dans le projet de la Commission, rien ne serait changé à la dispotion générale du Jardin dont les terrassements et les grandes lignes sont religieusement conservées, mais le terrain tout entier serait consacré à l'Ecole de botanique. L'Ecole systématique trouverait place
sar les terrains les plas fertiles du jardin et les mieux disposés poor le recevoir. En lace des serres, an lien da gâteaa que le goût réprouve et que la science répudie, on aurait un jardin sobre de lignes et de bon goût qui servirait de piédestal au monument et qui embellirait singu* liërement le panorama du jardin.
La question de Thorticalture n*a rien à voir ici, et Tinvoquer, c'est chercher à s'obscurcir la vue des choses.
Il convient que le Jardin botanique de Bruxelles s'inspire pour son organisation scientifique, pour Torgueil du pays et pour le bien de la science, des modèles qui existent à Paris, à Berlin, à Vienne, à S^ Pétersbourg, à Florence, à Munich, à Dublin, à Edimbourg et surtout à Kew (Londres). Il faut que les végétaux vivant en plein air et dans les serres, la bibliothèque, les herbiers, les collections technologiques, les microscopes et les laboratoires se complètent les uns les autres et constituent une installation scientifique où tous les travailleurs, les savants jeunes et vieux, belges et étrangers, trouvent les éléments d'étude et de perfectionnement. On a parlé de Kew, mais c'est nous qui Tavons invoqué et qui nous sommes associé à son savant et énergique défenseur, quand le British Muséum a manifesté l'intention d'accaparer ses collections et qu'un ministre, peu au courant des exigeances de la science, a voulu dépouiller le premier établissement botanique du monde de ses richesses scientifiques et le détourner de la destination essentielle pour y introduire des pratiques de jardinage. Il n'est pas question de cela à Bruxelles.
Si jamais on veut toucher à l'intégrité scientifique du Jardin de Bruxelles, si une Société d'horticulture cherche à s'j insinuer, si une Ecole de jardinage essaye de s'y établir, si la squaromanie venait à l'atteindre, M. Du Mortier nous trouverait près de lui, au premier rang pour défendre le patrimoine commun de tous les botanistes belges.
Aujourd'hui il ne s'agit pas de cela. Il n'y a rien à défendre, parce que rien n'est attaqué, et personne n'a besoin de chercher des alliances à l'étranger. Ed. Morren.