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CHAPITRE III Le libertisme politique

Une opinion implique une opinion contraire. — Les doctrines anli inconnues en Belgique. — Exemples de tolérance. — Les socialistes ne font pas la guerre aux religieux parce que religieux. — Ils n'admettent pas la limitation des subsides aux seules écoles laïques. — La liberté de l'athéisme a pour complément la liberté de croire. — Le socialisme contre l'anticléricalisme. — Le respect de tout idéal, qu'il soit religieux ou philosophique. — Les libres penseurs ne veulent pas de « mangeurs de curés ». — Réceptions officielles le \" mai. — Le drapeau rouge flotte librement. — On chante des cantiques à la Maison du Peuple. — Le parti « catholique •> n'est pas un parti confessionnel. — La relativité des étiquettes politiques. — Un prolestant peut être « catholique ». — La liberté avant tout.

Qui dit liberté implique tolérance. L'individualité est considérée par le Belge comme un élément de bien-être. 11 la respecte dans toutes ses manifestations. Le socialisme même abdique, en Belgique, devant les droits de l'individu. Du moins s'efforce-t-il, autant qu'il lui est possible, de ne pas les sScrifier à ceux de la société. Aucune coaclion morale de l'opinion publique n'est supportée. Pour le Belge, c'est comme une loi : une idée quelconque doit rencontrer l'idée opposée ; un mouvement dans un sens doit rencontrer un mouvement dans un autre sens. C'est la théorie du jeu de bascule. Elle explique, par exemple, le grand etîorl de résistance catholique et conservatrice après la grande poussée du socialisme. La pensée contraire est donc admise. Je vois le ciel gris, mon voisin le voit bleu. Mon voisina des yeux comme

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moi et il est aussi sincère que je puis l'être. Je garde ma conviction, mais je respecte la sienne. Et la réciprocité s'atteste dans cette tolérance.

Nous avons assisté, au mois de septembre 1909, aux grandes manifestations religieuses de Malines, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du gouvernement catholique. Soixante-dix mille ligueurs, accourus de tous les coins de la Belgique, défilèrent ce jour-là, bannières en tête, avec le clergé de presque toutes les paroisses, les évêques et l'archevêque. L'immense cortège se déroula dans un ordre parfait. Pas un cri de réprobation, pas la moindre contre-manifestation. Libéraux et socialistes restèrent absolument neutres. Comme certaines feuilles catholiques avaient pourtant laissé entendre que les anticléricaux essaieraient de troubler la manifeslalion, l'organe du parti socialiste écrivit aussitôt: « Les socialistes ont autre chose à faire. Ils s'occupent à répandre leurs idées, à fortifier leurs organisations, à préparer leurs manifestations, non à troubler celles des autres. »

Au cours d'une séance du Conseil communal de Bruxelles, la question de la laïcité des hôpitaux se trouva posée. Un échevin très doctrinaire, M. Max, fit la déclaration suivante :

« Poursuivre la laïcisation des hôpitaux, dans une pensée de sectarisme anticlérical, serait faire œuvre déplorable et maladroite. Je demande donc qu'on ne se montre intolérant ni dans un camp ni dans l'autre et qu'on admette, dans les hôpitaux, aussi bien les religieuses que les laïques... J'insiste pour que cette question soit envisagée sans parti pris, car je considère qu'il serait aussi fâcheux de repousser en principe l'idée d'introduction d'infirmières laïques dans nos hôpitaux que de chasser les sœurs par hostilité à la religion, ce qui froisserait profondément le sentiment public. »

Un conseiller socialiste, .M. Camille Huysmans. fut

toutaussi explicite : «Je me rallie en louspoints, dit-il, aux idées exprimées par M. Max. Je n'accepte pas, quant à moi, l'exclusion des religieuses, parce que religieuses... Quant à nous, socialistes, nous sommes contre le monopole... Je répète que nous ne voulons pas exclure les religieuses et nous ne permettrons pas que l'on exploite contre nous une opinion erronée. »

Dans la question des cantines scolaires, si les libéraux font des difficultés pour admettre le principe de l'alimentation des enfants sans distinction d'école, les catholiques et les socialistes se sont mis d'accord pour subsidier tous les réfectoires, quel que soit renseignement, laïque ou confessionnel, donné aux élèves. Certains catholiques ayant fait quelques réserves dans une assemblée, l'un de leurs orateurs les plus éminents, M. Henry Carton de Wiart, leur opposa l'opinion de saint Thomas d'Aquin, et la conception du droit à la vie prévalut.

L'altitude des socialistes fut surtout intéressante dans cette question.- On les croirait les plus acharnés à défendre la limitation des subsides aux seules écoles laïques. Point. Écoutez-les : « Nous reconnaissons le droit à l'existence pour toute l'enfance. Dès lors, pas plus que vous ne songez à rendre l'enfant responsable du fait que ses parents ne savent pas ou ne veulent pas lui donner le nécessaire, de même vous ne pouvez pas le rendre responsable du fait qu'il va dans telle ou telle école, ou qu'il ne va dans aucune école. Le droit à l'existence est au-dessus de toutes ces considérations. On nous dit : « Nous ne voulons pas que nos deniers aillent aux écoles confessionnelles, pas un sou pour l'œuvre de nos adversaires. >- Comment, vous allez rendre l'enfant responsable des opinions de ses parents? Mais, si nous étions tous responsables des opinions de nos parents, combien démembres y aurait-il dans notre parti? Et puis, quant aux parents eux-mêmes, croyez-vous qu'ils

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soient libres d'envoyer leurs enfants oîi il leur plaît? Ne savons-nous pas que c'est presque toujours la dépendance économique qui amène la dépendance morale? Ce sont les enfants les plus pauvres, ceux dont les parents sont le plus dépendants, qui fréquentent les écoles catholiques. Allons-nous, ces enfants, les abandonner à la charité catholique? »

Voilà les discours que l'on entend en Belgique. Quel que soit le mobile politique qui les inspire, on ne peut se défendre d'une certaine admiration — et d'une certaine envie — pour un pays où les socialistes eux-mêmes placent leur idéal au-dessus des mesquines chicanes de parti. Nous connaissons des communes, en France, où des indigents furent rayés des listes du bureau de bienfaisance, au moment de la séparation des Eglises et de l'Etat, parce qu'ils affichaient trop ouvertement leur sympathie pour le curé.

Les socialistes français qui, si catégoriquement, opposent l'idée socialiste à l'idée religieuse, pourraient utilement prendre en Belgique des leçons de liberté et de tolérance. Les socialistes belges ne veulent pas de dissentiment religieux et philosophique, dénature à diviser la classe ouvrière. Ils font appel à tous les travailleurs sans leur demander s'ils sont catholiques ou protestants, croyants ou libres penseurs. Pour que les obstacles à l'union ouvrière soient réduits au minimum, ils entendent se tenir à l'écart de « toute politique sectaire, vexatoire, blessante pour des opinions ou des sentiments, qu'on a le droit de trouver faux, et même absurdes, mais qu'on a le devoir de respecter quand leur sincérité ne saurait être mise en doute. » S'il y a surtout des rationalistes affiliés au parti ouvrier belge, une association de travailleurs chrétiens pont aussi bien s'y faire inscrire, tout en maintenant son idéal religieux, pourvu qu'elle se place « sur le terrain de la lutte des classes », et si elle est pénétrée de ce principe que

« la liberté des croj-ants a pour complément nécessaire la liberté des non-croyants ». Les questions purement religieuses sont affaire de conscience : un parti, qui poursuit dans l'ordre temporel la réalisation d'un programme économique et politique, n'a rien à y voir.

Les socialistes belges considèrent donc qu'ils ne doivent combattre le catholicisme que comme parti politique organisé pour la défense de la propriété capitaliste, et nullement pour les croyances spiritualistes qu'il représente. Ils concilient parfaitement les deux opinions : le catholicisme pour l'âme, le socialisme pour le corps, c'est-à-dire pour le pain de chacun, et, si possible, le pain beurré. L'action anticléricale, menée comme elle est menée en France, par exemple, leur apparaît « une dépense excessive de forces et d'énergies qui pourraient être consacrées à des tâches plus essentielles ». Ils vont jusqu'à dire que le joujou de l'anticléricalisme a iait son temps, et qu'ils ont eu tort « de l'exhiber dans un moment de dégoût ».

Si tous ne condamnent pas la tactique dite « de l'action parallèle entre tous les anticléricaux », la plupart sont bien d'avis que c'est seulement sur le terrain de la lutte des classes que le socialisme doit se mouvoir,

M. Emile Vandervelde, particulièrement, ne cesse de prêcher le respect de l'idée religieuse, et voici comment il parle aux ouvriers :

« N'est-il pas triste, à la sortie d'une conférence où nous avons affirmé que le Parti ouvrier respecte toutes les croyances, d'entendre des compagnons — empruntant au répertoire de la bourgeoisie révolutionnaire ce qu'elle a de pire — entonner cet odieux couplet de la Carmagnole, que, pour ma part, je n'ai jamais écouté sans dégoût :

... Le Christ à la voirie

La Vierge à l'écurie

El le Saint-Père au diable I...

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« Passe pour le Saint-Père, — les peintres du Moyen Age mettaient aussi dans les enfers des moines et des pontifes, — mais comment peut-il se trouver encore des socialistes assez inconscients, ou assez irréfléchis, pour jeter l'injure au Crucifié, victime des pharisiens et des prêtres, et pour insulter à la Vierge, image sublime de la douleur maternelle? Se fîgurentils que de pareilles attaques soient de nature à gagner au socialisme les ouvriers restés fidèles à l'Eglise? D'une manière générale, croient-ils que c'est eu interdisant les processions, en défendant aux prêtres de porter la soutane, en organisant des dîners gras le vendredi-saint, en prenant ou en proposant des mesures d'exception, des dispositions légales exorbitantes du droit commun contre les catholiques, qu'ils font les affaires de la révolution et qu'ils préparent l'avènement d'une société meilleure?... J'ai connu des prêtres qui étaient, ma foi, de fort braves gens et des petits-frères qui n'étaient pas du tout des salisseurs d'enfants. Moi, qui ne crois pas en Dieu et encore moins au diable, je préfère certes, au croyant, l'homme libre de préjugés, qui ose courageusement regarder la vie en face, qui l'accepte telle qu'elle est, avec ses tristesses et ses devoirs et qui, pour faire le bien, n'a besoin d'aucun gendarme, pas même du gendarme céleste. Mais cependant je n'aime pas railler la foi des autres. Je sens parfois la cruauté qu'il y a à détruire brutalement certaines illusions naïves chez de pauvres gens qui ne sauraient plus avoir d'autre espérance. Et je sais m'incliner devant les convictions sincères des autres, me souvenant que c'est la foi, que ce sont les convictions fortes qui, chez les socialistes d'aujourd'hui comme chez les chrétiens d'autrefois, ont accompli les plus grandes choses. »

Appelé à donner son avis sur le clergé régulier M. Vandervelde s'exprime en ces termes :

« Je ne crois pas que les couvents soient les repaires

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de tons ies vices, et les crimes des papes m'indignent moins que ceux des capitalistes modernes qui ont édifié leurs fortunes avec le travail, le sang et les larmes de leurs salariés. J'ai peine à me défendre de la sympathie que j'éprouve pour ces milliers de religieux qui ont abandonné les plaisirs et les joies du monde pour se consacrer à leur idéal, pour soigner les vieillards et les malades, pour recueillir les orphelins, pour aller mourir au loin parmi les cholériques et les lépreux, pour ordonner à tous les hommes — fût-ce au nom de leur Dieu! — de s'aimer comme des frères. On m'objectera sans doute que la conduite de ces hommes est guidée par le mobile des récompenses. Peut-être bien, et je peux penser quïl y a une morale supérieure à celle-là. Mais est-ce une raison d'outrager leurs croyances? »

Les socialistes ont puissamment contribué en France à la rupture du Concordat et à la fermeture des couvents. Pour savoir comment les socialistes belges jugent cette tactique, il suffit de lire les lignes que voici de leur chef écouté :

w Hier, les prêtres étaient des fonctionnaires, assurés d'une carrière paisible, et respectueux, plus ou moins, de l'Etat qui les payait. Aujourd'hui, ce sont de simples particuliers, mais des particuliers qui se croient frustrés, qui ardent de toutes les rancunes de la dépossession, qui sont fermement résolus à ne reculer devant aucun moyen pour récupérer leur ancienne inOuence. Y parviendront-ils? Je ne le crois pas. Mais, dans les milieux où l'on croit encore, dans les parties du pays où la religion n'a cessé d'être vivante, il esfprobable qu'en fin de compte l'Eglise gagnera plus qu'elle ne perdra à la séparation. Ceux qui, désormais, s'engageront à la servir, ne seront plus des aspirants fonctionnaires, ne demandant à la prêtrise que le prestige et la sécurité. Une sélection s'opérera. Le catholicisme gagnera en profondeur ce

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qu'il perdra en surface. Les prêtres du nouveau régime, n'ayant plus rien à ménager, seront pour l'Etat moderne, des adversaires plus âpres, plus redoutables et plus audacieux. »

Et M. Vandervelde conclut — non sans courage — en assurant de son estime et de sa sympathie ceux qui, « dans une société bourgeoise où tant d'autres ne vivent que pour faire de l'argent, vivent et combattent pour un idéal, fût-il opposé au sien. »

Nous avons assisté, à Bruxelles, à un congrès national de libres penseurs. Une discussion vint à s'engager sur la question de l'enseignement neutre et voici la déclaration qu'osa faire l'un des principaux orateurs :

« Nous avons, à Liège, créé des écoles normales conçues dans un esprit de laïcité absolu, c'est-à-dire en dehors de toute conception philosophique et métaphysique quelconque, où les communes pourront choisir des instituteurs véritablement « neutres ». Nous devons respecter et défendre la liberté d'opinion de tout le monde, y compris celle de nos adversaires. Nous ne voulons pas de mangeurs de curés. Il faut procéder lentement et graduellement; éduquons tout d'abord les populations. Il ne suffît pas de supprimer d'un trait de plume. Préparons l'avenir, par exemple, par la formation d'infirmiers et d'infirmières; remplaçons ainsi progressivement les béguines. Soyons des possibilisles. »

Nous étions à un congrès de libres penseurs, et Ton nous parlait non seulement de respecter, mais même de défendre l'opinion des autres. Peu habitué à un tel langage, nous étions persuadé qu'il allait être sévèrement condamné quand nous vîmes un autre orateur se disposer à prendre la parole. Or, voici ce que celui-ci vint dire :

«Notre programme de libres penseurs ne peut se réaliser que si nous obtenons au Parlement une majo-

rite suffisante pour reviser la ConstitiUion, pui?qu'en Belgique la séparation des Eglises et de l'Etat est eubordonnée à une revision constitutionnelle. On devra donc, dans la pratique, tenir compte de bien des circonstances. Ne soyons, nous, ni dogmatiques, ni intolérants. »

Je crois bien que si, en France, dans un congrès entièrement anticlérical comme celui-ci, des orateurs se permettaient une telle modération, ils seraient aussitôt expulsés ou du moins traités de renégats.

Au mois de mai 1909, on célébra en grande pompe, à Louvain, le 75^ anniversaire de la restauration de la fameuse université catholique, VAhna Maler, véritable pépinière de la théocratie. Des savants, des artistes, des écrivains, des hommes politiques, des prélats de tous rangs et de tous grades, venus d'un peu partout, se trouvèrent réunis à Louvain pendant ces fêtes mt^^morables. Or, pour permettre à tous de s'y associer, une trêve des partis fut conclue, une sorte de trêve scientifique. Et c'est ainsi qu'on put voir, dans les rues pavoisées et ensoleillées de la vieille ville universitaire, un cardinal-archevêque, primat de Relgique, et un bourgmestre libéral, entouré d'échevins libéraux, marcher côte à côte dans un même cortège.

L'enseignement étant libre, les communes ont leurs écoles. A l'occasion du premier Mai, les socialistes demandent aux conseils communaux de donner congé aux enfants pour qu'ils puissent s'associer à la fête du travail. Il se trouve que dans les villes mêmes où la majorité n'est pas socialiste, comme à Bruxelles, le congé est accordé, aussi bien aux élèves qu'au personnel.des divers services administratifs, et la fête du premier Mai prend ainsi un caractère officiel. Il y a, ce jour-là, une réception des délégués des syndicats par le ministre du travail. On se congratule. Cela fait un peu l'eiTel d'une solennité du jour de l'an.

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Les manifestations se passent sans incidents. Les cortèges sont calmes et dignes et les habitants n'y attachent guère plus d'importance qu'à ceux des innombrables sociétés qu'on voit perpétuellement défiler dans les rues, on ne sait jamais trop pourquoi. La manifestation revendicatrice s'est transformée en fête pour l'ouvrier, presque en fête bourgeoise depuis que l'hôtel de ville s'y associe.

Il y a quelques années, elle était à Bruxelles le prétexte d'une joyeuse cavalcade avec des chars couverts de fleurs et d'enfants habillés de bleu et de rose qui symbolisaient le printemps, la jeunesse, l'aurore d'une vie nouvelle. Dans les pays miniers, il y a des fêtes enfantines avec distributions de bonbons, des concerts publics, des concours de jeu de balle et de tir à l'arc, des bals populaires, des représentations théâtrales, des feux d'artifice et des retraites aux flambeaux. Et partout des drapeaux rouges. C'est la journée aux drapeaux rouges. Et la police ne se rue pas pour s'emparer d'emblèmes qu'elle ne juge pas plus séditieux que s'ils étaient jaunes, verts ou indigos.

Plusieurs centaines de « Brolherhoods » (fraternités ou confréries d'Angleterre), débarquèrent un jour à Bruxelles pour y visiter la Maison du Peuple. Les Brotherhoods sont des ouvriers qui ont le même programme que les ouvriers socialistes belges, mais qui sont fermement chrétiens. Les démocrates-chrétiens anglais furent reçus solennellement à la Maison du peuple et lorsque leur chef prit la parole il commença par lire une partie de l'évangile selon saint Matthieu. Et les discours alternèrent avec les chants religieux. Les Brotherhoods chantaient :

Celui qui, sur un bois maudit, Est mort pour le pécheur Qui le sauve et qui le guérit, C'est Jésus (4 fois), le Sauveur.

Fidèles aux principes de tolérance et de liberté du

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Parti ouvrier, les camarades belges écoutèrent leurs frères anglais tantôt prier, tantôt chanter. Un harmonium avait même été mis à la disposition des « fraternels ».

Si vous visitez la Maison du Peuple de Bruxelles, V us apercevrez au fond de la salle d'études musicales à droite, un portrait du Christ, un Christ mélancolique, aux grands yeux de visionnaire, qui tient toute la muraille. Et l'employé qui vous servira de guide vous dira sans doute, comme il nous le dit avec une conviction presque mystique :

— Citoyen... le premier socialiste!

La vitalité d'un peuple dépend de son passé et de l'impulsion donnée par ses morts. L'extraordinaire intensité de vie de la Belgique et son grand besoin de liberté attestent l'influence profonde des époques disparues. L'histoire explique le présent; le présent explique l'histoire.

Ce qui déroute le plus à l'Etranger, où de plus en plus les partis s'écartent des formules qui peuvent établir une confusion entre l'idée politique et l'idée religieuse, c'est l'appellation de catholique donnée à l'un des trois grands partis belges, et plus encore la pensée qu'un tel parti puisse dominer les autres dans un pays de « libre liberté » comme la Belgique. En Espagne même, où le cléricalisme sévit avec tant de force, et où le roi s'intitule « très catholique », il n'y a pas de parti catholique.

Comment les deux termes catholicisme et liberté ont-ils pu se concilier en Belgique, quand l'un semble exclure l'autre? C'est encore dans la tradition, dans la force de la coutume, qu'il faut en chercher la raison. Un parti n'est qu'une relativité. Un libéral est, en Belgique, un homme avancé, généralement anticlérical; en France, un libéral est un modéré, avec des attaches cléricales le plus souvent. Le parti catholique belge représente à peu près les doctrines du parti

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libéral français. Le mot de catholique concrétise une tendance plus encore qu'une opinion politique. L'idée religieuse est pour le catholique belge la boussole qui conduit les mondes. C'est le passé avec toutes ses croyances pour lesquelles tant de grandes choses ont été accomplies, et c'est en même temps l'espérance. Le catholicisme belge a voulu être un parti politique avec une base morale. De là une qualification qui jure avec nos idées modernes.

On peut partager l'opinion du père Didon, lorsqu'il s'écriait : « Je suis exaspéré quand je vois des hommes politiques se servir de l'autel comme d'un marchepied et de la croix comme d'une épée, de la religion comme d'un instrument électoral. C'est une des misères de notre temps. Qu'ils fassent donc, ces genslà de la politique pure et qu'ils laissent tranquille mon Dieu ! Je comprends fort bien qu'on soit monarchiste, impérialiste, républicain; mais je neveux pas qu'on se serve du Christ pour le mêler à nos discordes de parti ». On peut trouver, comme M. Brunetière, que la religion se contredit, se nie, se détruit elle-même quand elle est forcée de s'organiser en parti. On ne peut pas ne pas reconnaître une grandeur morale au parti catholique belge. Par sa correction, par sa tolérance, I»ar sa largeur de vues, il a détruit de nombreuses préventions et de nombreux germes de discorde.

Les catholiques belges se défendent d'ailleurs de toute attache confessionnelle. Un président du Conseil, M. Smet de Naeyer, l'a déclaré le 20 avril 1904 à la tribune de la Chambre : « J'affirme que le parti qui occupe le pouvoir n'est pas un parti confessionnel et je le prouve... On peut être catholique pratiquant et ne point appartenir au parti catholique. Je suppose, par exemple, un catholique qui serait républicain militant. Ce citoyen sera des nôtres sur le terrain de la religion, mais il n'appartiendra pas à notre parti politique, parce que notre parti est monarchiste. Par

contre, un homme qui ne pratique personnellement aucun culte, ou bien un protestant, un israélite même, pourront se ranger sous notre drapeau politique ».

Le parti catholique belge place donc le conservantisme politique au-dessus même de Tidée religieuse sur laquelle il s'appuie. Par là s'affirme un éclectisme dont nous trouvons la confirmation dans la pratique du pouvoir. Il n'a rien tenté d'essentiellement catholique ou plutôt d'antilaïque. Il s'est efforcé de maintenir la concurrence des idées sans pression choquante ou mesures vexatoires. S'il a quelque peu fortifié le rôle du clergé dans l'enseignement, et s"il a augmenté le trartement des prêtres, il a borné là sa protection officielle. Il s'est gardé de toucher aux libertés acquises. La Belgique est restée le pays où la liberté des uns implique le respect de la liberté des autres. Le pouvoir civil a fait bon ménage avec l'Eglise et il a été puissamment aidé par l'organisation cléricale dans toutes ses manifestations électorales; mais pas un instant il n'a paru subir des ingérences ou des suggestions occultes qui auraient pu rétrécir sa propre autorité.

Il ne faut pas oublier que, lorsque le parti catholique est arrivé au pouvoir en 1884, c'est au cri jeté par des milliers de poitrines : « Vive la liberté ! » Le parti libéral s'était usé en gouvernant. En s'usant, il était devenu de plus en plus autoritaire, comme ces vieillards qui abusent du privilège de l'âge pour imposer leurs volontés, et s'étonnent de rencontrer les mêmes résistances qu'ils étaient les premiers à provoquer dans leur jeunesse, quand ils se soulevaient contre le doctrinarisme étroit des « vieilles barbes ».

M. Frère-Orban et ses disciples étaient, certes, aussi libertistes qu'on peut l'être. Mais à fojce de vouloir réglementer la liberté, ils dépassèrent le but. Dans leurs luttes contre l'absolutisme, ils se montrèrent absolutistes. Ils furent les dictateurs de la liberté.

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