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NOMBUE RÉEL DES ENTREPRISES

Très petite et petite industrie (0, 1, 2,3, 4 ouvriers 211.700 au lieu de 215,400

Moyenne industrie (15 à 49 ouvriers) 13.000 — 13.800

Grande industrie (50 à 499 ouvriers) 1.456 — 2.000

Très grande industrie (500 ouvriers et plus) 1.844 — 133

NOMBRE d'ouvriers :

Très petite et petite industrie (0, 1, 2, 3, 4 ouvriers) 92 000 — 95.900

Moyenneindustrie 15 à 49 ouvriers) 162.000 — 172,700

Grande industrie (50 à 499 ouvriers) 250 000 — 295.000

Très grande industrie (500 ouvriers et plus) 160.000 — 100.000

11 y aurait ainsi 24 p. 100, soit le quart de l'ensemble des ouvriers occupés dans la très grande industrie.

Avec les mêmes chiffres, nous en arrivons, quant à nous, à des conclusions contraires. Sans doute, les grandes entreprises n'ont pas exterminé la moyenne et la petite industrie qui continuent à occuper la majorité des ouvriers ; mais nous sommes bien obligé de le constater :

La très petite et la petite industrie diminuent; la moyenne industrie diminue; la grande industrie diminue; la très grande industrie augmente.

Les ouvriers de la très petite et de la petite industrie diminuent; les ouvriers de la moyenne industrie diminuent; les ouvriers de la grande industrie diminuent; les ouvriers de la très grande industrie augmentent, et l'augmentation est relativement énorme.

De la façon la plus évidente, la très grande industrie se développe en Belgique au détriment de l'industrie petite ou moyenne. Il en résulte, en même temps qu'une augmentation du nombre des ouvriers et des quantités produites, une diminution du nombre global des entreprises.

Dans l'industrie charbonnière, il y avait, en 1850, 310 mines concédées, avec un total de 47.949 ouvriers; soit en moyenne, 154 ouvriers par mine. En 1908, il n'y a plus que 124 mines concédées, mais le nombre des ouvriers s'élève à 145.277, soit, ea moyenne, 1.174 ouvriers par mine.

Dans les carrières, le nombre des exploitations tombe de 2.319, en 1870, à 1.680 en 1903; par contre, le nombre des ouvriers s'élève de 23.662 à 36.877. Soit, en moyenne, 10 ouvriers par carrière en 1870, et 21 en 1908.

Dans l'industrie sidérurgique, il y avait, en 1845, 91 hauts fourneaux, employant 2. .331 ouvriers, soit 25 ouvriers en moyenne, et produisant 134.563 tonnes de fonte. En 1908, il reste 28 usines actives, avec 3.667 ouvriers, soit 131 ouvriers en moyenne, produisant 1.270.050 tonnes de fonte.

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En 1845, il existait 105 fabriques de fer, occupant 3.304 ouvriers (soit 31 ouvriers par fabrique) et fabriquant 62.299 tonnes de fer; il en restait, en 1908, 30 seulement en activité, avec 25.608 ouvriers (853 ouvriers par fabrique), et une production de 989.400 tonnes.

D'autres exemples, non moins caractéristiques, sont fournis par la verrerie et la distillerie.

Dans la distillerie, 598 fabriques produisaient 27.774 kilolitres en 1850; en 1900, 257 établissements, qui ont survécu, produisent 65.716 kilolitres.

Dans l'industrie verrière, il existait 32 verreries, avec 2.337 ouvriers, en 1845 ; en 1875, 76 avec 11.790 ouvriers: en 1892. 57 avec 20.711 ouvriers; et en 1900, le nombre des usines actives tombe à 52 avec 22.780 ouvriers et une production dix fois plus forte que cinquante ans auparavant.

L'importance des grosses entreprises n'a cessé ainsi de s'accroître aux dépens de l'exploitation individuelle ou en collectivité restreinte.

L'écrasement de la classe moyenne, de la « petite bourgeoisie », comme elle s'intitule modestement, est donc manifeste. Elle est logique. Il n'est pas possible que le haut commerce et la grande industrie d'une part, et, d'autre part, la coopérative, n'atteignent pas leshumbles détaillants.

Mais ce qu'il y a de remarquable en Belgique, c'est l'organisation défensive de cette classe opprimée, si laborieuse et si intéressante. Ayant senti son existence menacée, elle est sortie de sa torpeur. Tous ces petits marchands, recroquevillés dans leurs boutiques, se sont levés pour la défense économique, comme ils se levaient autrefois pour la défense de la liberté. L'exemple leur avait été donné par la classe moyenne allemande : ils le suivirent résolument. Le mouvement commença vers 1896.

Suivant la coutume du pays, c'est aux ligues, aux

iassociations que la petite bourgeoisie belge eut recours. Des congrès furent tenus à Anvers, àNamur, à Verriers, un peu partout, et la ville de Gand prit l'initiative d'une enquête sur la situation des petits bourgeois, secondée bientôt par une commission nationale spécialement nommée pour favoriser le mouvement défensif.

Il fut reconnu que les petits boutiquiers ne pourraient, sans doute, jamais lutter par le bon marché contre leurs terribles concurrents; mais qu'un champ d'activité très large leur restait ouvert par la qualité, la spécialité, l'originalité.

Les pouvoirs publics s'intéressèrent à ces efforts, et, dès ce moment, le département de l'industrie et du travail accorda des subventions pour la diffusion de l'outillage mécanique dans les métiers et négoces. Il se créa un véritable organisme d'encouragement. Les dispositions en sont ingénieuses.

L'acquisition de l'outillage doit être faite par l'intermédiaire ou avec le concours et l'avis préalable d'un syndicat d'outillage dans lequel l'acheteur doit s'inscrire; le subside est liquidé, au nom du syndicat, lorsque l'appareil est installé et que le syndicat a fait parvenir à l'Office des métiers et négoces les pièces comptables établissant le prix exact auquel l'acquisition a pu être faite ; le subside doit profiter intégralement à l'intéressé ; les subsides sont accordés dans une pensée de propagande; ceux qui reçoivent ces subventions doivent consentir à montrer leurs appareils et machines aux autres artisans et petits industriels.

D'autre part, il est accordé, pour tout achat d'outillage ayant une valeur d'au moins 200 francs, un subside de 5 p. 100, avec maximum de 150 francs, lorsqu'il s'agit d'un artisan ou d'un petit patron isolé. En ce qui concerne l'outillage d'un atelier central, servant en commun à des artisans et petits patrons,

160 LA BELGIQUE MODEBNB

le subside ne peut dépasser 100 francs par participant, avec un maximum total de 500 francs. Les subsides de l'Etat ne sont accordés qu'aux artisans et petits patrons n'occupant pas plus de 5 ouvriers, y compris les membres de la famille du patron.

L'enseignement industriel, ménager et commercial avait pris en Belgique un certain développement; mais l'enseignement professionnel avait été négligé. Un ministre dn commerce et de l'industrie, M. Francotte, organisa cet enseignement sous la forme si simple et si pratique de cours ambulants et intermittents. Il fît venir de l'étranger, des professeurs qui initièrent les tapissiers de Gand et d'Anvers, les coiffeurs, tailleurs, plombiers et bronziers de Bruxelles à tous les secrets et progrès de leur art. Ce furent ensuite les boulangers d'Anvers, de Gand, de Charleroi, de Namur, les patrons des industries du bois, du fer et du plomb, réunis à Charleroi, qui bénéficièrent de conférences, cours, leçons, etc. En nlême temps, un Office des classes moyennes était créé à côté de l'Office du travail. Il devait se compléter bientôt d'un Conseil supérieur des métiers et négoces chargé d'étudier les nécessités sociales de la petite bourgeoisie laborieuse et d'apporter une aide utile au maintien et au relèvement progressif des métiers traditionnels du pays.

La Chambre de commerce de Bruxelles a constitué, de son côté, une commission de la petite bourgeoisie dont le programme comprend la création d'organismes d'ordre économique, parmi lesquels on peut citer : syndicat d'épargne et de crédit, mutuelle de recouvrements et de renseignements, syndicat d'achats en commun de matières premières, syndicat de fabrication, syndicat de ventes, syndicat d'assurances (accidents du travail, vols, bris des glaces, etc.), syndicat du petit outillage, ligues patronales défensives (grèves, lock-out, comités de conciliation,

LA COMI'RESSION DES CLASSES MOYENNES 16l

tarif de la main-d'œuvre, hygiène et règlement des ateliers, etc.).

De tout ce mouvement est issue une sorte de fédération syndicale qui concentre tous les efforts de l'initiative privée : l'Association pour l'étude et la défense de la petite bourgeoisie.

Ainsi s'est formée une organisation pacifique d'autant plus forte dans son action qu'au lieu de chercher à engloutir les masses, elle se recrute surtout dans une élite.

Elle comprend aujourd'hui 104 syndicats ayant un caractère commercial et 86 associations corporatives dont l'activité s'étend aux intérêts généraux, tels que l'apprentissage, l'enseignement professionnel, etc.

Le problème économique des classes moyennes, né du développement du machinisme dans l'ordre de la production et de la vente, ne peut avoir de solution que dans la corporation et dans l'organisation corporative. Les Belges l'ont très heureusement compris. En mettant le public consommateur en contact avec la petite production que distinguent tant de qualités sérieuses et durables, ils ont compris que le syndicat montrerait les inconvénients de certaines formules économiques à la mode, ne visant qu'à un bon marché excessif, incompatible avec la qualité, la solidité des marchandises ou produits.

Par la corporation, les petits métiers éviteront la concurrence mutuelle qu'ils se font si souvent entre eux et qui les ruine. Ils se rapprocheront et se solidariseront à leur tour. Dans les plus petites bourgades on trouve, pour ainsi dire côte à côte, des magasins où l'on vend à peu près les mêmes produits. La conséquence en estune grande dispersion de la clientèle, une circulation irrationnelle, une distribution onéreuse des produits, le renchérissement et la déprécialion des marchandises. Une meilleure organisation est appelée à résulter du mouvement de

résistance dont nous venons d'esquisser le développement.

Et pourquoi, dans les villes, ne verrions-nous pas se créer de grands magasins corporatifs? L'essai en a été heureusement tenté à Berlin où le « Passage Kaufhaus », né de l'union étroite d'une soixantaine de commerçants divers gardant leur propre individualité, mais groupés sous une même raison sociale, est rimage parfaite d'une république fédérative. Chaque marchand a sa spécialité : l'un est bijoutier, un autre chapelier, un autre encore bottier, etc. Chaque marchand est l'associé des autres et touche une part égale des bénéfices communs. Les hardis promoteurs de cette intéressante organisation ont inspiré confiance aux grands établissements financiers tels que la Deutsche Bank. Aussi jouissent-ils d'un crédit de cent millions de'francs.

Cette question du crédit est particulièrement importante. Les institutions qui servent au crédit du grand commerce et de l'industrie ne répondent pas aux besoins des classes moyennes. Les Belges ont essaj'é d'organiser le petit crédit par la création de banques populaires : mais ces établissements, qui ont réussi dans des villes comme Liège et Verviers, n'ont pas répondu dans d'autres villes à l'attente de leurs promoteurs. Sur 32 banques populaires fondées ces dernières années, 10 ont sombré. Nous attribuons les causes de cet échec à ce fait que les intéressés n'ont pas pris une assez large part à leur constitution. Ce qui devrait être fondé, c'est moins une banque qu'une grande mutualité de crédit, sans but lucratif, entourée de protection et de surveillance comme l'est, à Berlin, la Caisse centrale des syndicats bourgeois.

Les petits commerçants ont d'autant plus besoin de crédit qu'ils sont obligés eux-mêmes de faire crédit. C'est par le crédit qu'ils conservent une partie

de leur clientèle qui n'est pas souvent la meilleure. Les ouvriers ne sont pas rares qui achètent à terme chez les petits boutiquiers et qui vont, le samedi, faire leurs provisions dans les grands magasins et les coopératives.

Car il est à remarquer que ni les grands magasins ni les coopératives ne procèdent par paiement différé. « L'un des plus grands avantages que les coopératives offrent à leurs membres est le paiement comptant. » Cette proposition hardie a été formulée par l'organe du Parti ouvrier qui explique aux ménagères qu'en prenant à crédit elles risquent, si leur mari tombe malade : 1° d'aller tendre la main. 2° d'abuser de la confiance d'un homme qui se reposait sur leur honnêteté.

« Vous me répondrez : « Mais je me rattraperai », continue l'auteur de l'article; « eh bien, s'il vous est possible de vous rattraper après, vous pouvez d'autant mieux vous préparer avant. Vous êtes en bonne santé, votre mari, vos enfants également, c'est le moment de se passer de superflu, de rogner sur l'utile même, sur le nécessaire parfois. Quand quelqu'un de la maison aura été malade, qu'il faudra des ménagements, une nourriture spéciale, au lieu de vous rattraper, vous vous enfoncerez de plus en plus. »I1 y a une sanction à ces avertissements si sages. Les clients des coopératives socialistes sont prévenus que c'est le camionneur, chargé de livrer les denrées à domicile, qui est responsable de la valeur de son chargement. Il doit en remettre le prix dès sa rentrée. Donc, s'il consent à faire crédit, c'est de sa poche que sort l'argent, et cet ouvrier est aussi intéressant, aussi gêné parfois que ceux qui lui demandent un prêt en lui demandant un crédit. C'est lui qui risque de perdre, car c'est sur sa paie qu'on retiendra l'argent manquant.

On en conviendra: la responsabilité du cami(jnneur est un procédé bien bourgeois; mais quand on fait

du commerce, comment agir autrement qu'en commerçant?

Les petits boutiquiers, eux, n'ont pas la même ressource du camionneur responsable. Ils ont servi une marchandise; on promet de payer bientôt : ils n'osent refuser, pour ne pas perdre un client, un crédit qu'ils ne trouvent, eux, que difficilement.

Mais la résistance est organisée et l'on peut être certain qu'elle ne s'arrêtera pas aux mesures défensives déjà prises. Si son écrasement devait s'accentuer, le caractère même de cette intéressante population s'altérerait bien vite et ce serait un désastre social.

Avec ses traditions d'ordre, d'épargne, de travail, la peliLe bourgeoisie condense et résume toute l'histoire et tout le génie du peuple belge. On l'a dit souvent; mais il peut être nécessaire de le redire : chaque fois que par le jeu des phénomènes économiques, un petit bourgeois producteur ferme sa boutique ou son atelier pour se fonctionnariser, lui et sa famille, ou tomber dans le salariat, ce n'est pas seulement une cellule de richesse qui disparaît, c'est aussi une cellule d'indépendance.

Les petites exploitations agricoles progressent, les grosses exploitations progressent, les moyennes exploitations diminuent. — Morcellement et grande culture. — Le faire-valoir direct tend à disparaître. — Le petit paysan est rejeté dans le prolétariat. — L'organisation défensive. — L'entrée du monde rural dans le syndicalisme et le coopératisme. — Les lignes de défense, d'achats, de crédit, etc. — L'intervention de l'Etat. — L'enseignement agricole. — Admirables résultats de l'association.

La même transformation que nous avons observée en politique et dans le commerce et l'industrie s'opère dans l'agriculture. Le nombre des grandes et des toutes petites propriétés s'accroît; celui des moyennes propriétés diminue.

Ces propriétés moyennes, de 10 à 50 hectares, étaient au nombre de 41.402 en 1895, chiffre à peu près égal à celui de 1846; en 1906, il n'y en avait plus que 38.086, soit une diminution de près de 7 1/2 p. 100. Le chemin parcouru en onze ans est plus rapide que celui parcouru de 1846 à 1895, en un demi-siècle.

En même temps, le nombre des exploitations inférieures à dix hectares ne cessait de progresser. Cette progression est de 7 p. 100 environ pour la même période.

Le morcellement des terres est donc allé toujours croissant au fur et à mesure que la propriété moyenne diminuait. La statistique des cotes foncières est à cet égard très concluante. En 1845, il y avait

914.937 cotes foncières en Belgique ; en 1880, 1.181.177; en 1907, 1.302.737. En 1845, il n'y. avait que 194 parcelles cadastrales par 100 hectares; il y en a 232 aujourd'hui : la progression est sensible.

La grande culture, de son côté, s'est étendue quoique moins sensiblement. Non compris la province de Namur (dont les chiffres ne changeraient rien au résultat final) le nombre des cotes foncières de plus de cent hectares — représentant la grande propriété — est de 297.632 alors qu'il n'était que de 285.839 en 1845.

Le morcellement s'est donc etïectué au seul détriment de la catégorie intermédiaire.

Mais où se précise surtout la transformation de l'agriculture et la décimation de la propriété paysanne, c'est dans le recul du faire-valoir direct. Le nombre des hectares cultivés par les propriétaires eux-mêmes est tombé, en ces quinze dernières années, de 1.434.446 à 1.287.155. Par contre, les cultures en location sont passées, dans la même période, de 1.270.512 à 1.320.359 hectares.

Dans les Flandres, où pourtant l'amour du sol est plus profond que partout ailleurs, le nombre des exploitations en faire-valoir direct n'est plus que de 15 p. 100. En 1880, sur 100 hectares de terres arables, il y en avait 36 qui étaient exploitées par le propriétaire lui-même, et 64 par des fermiers. Le fairevaloir direct est tombé depuis à 31 hectares sur 100, contre 69 en location.

Nous assistons donc à un double phénomène : d'une part, la propriété du sol échappe de plus en plus aux propriétaires cultivateurs, et passe aux propriétaires rentiers entre les mains desquels les exploitations se concentrent, et, d'autre part, les domaines se morcellent pour être attribués à un nombre de plus en plus considérable de petits cultivateurs locataires ou propriétaires.

La plupart des petits cultivateurs propriétaires ne vivent pas uniquement du rendement de leur « mouchoir de poche » ; ce sont des petits commerçants ou des ouvriers qui voient dans la culture d'un lopin de terre un appoint à des ressources modestes ou une distraction.

Fatalement, la propriété se scinde ainsi en deux catégories bien distinctes : la grosse exploitation agricole industrialisée et le « mouchoir de poche » insuffisant pour faire vivre une famille.

C'est la propriété paysanne, celle du petit producteur, qui paie les frais de l'évolution. Elle ne se maintient quelque peu que dans des régions éloignées et pauvres, le Luxembourg, la Fagne et la Campine limbourgeoise.

« Quant à ceux qui possèdent réellement une exploitation paysanne indépendante, pouvant fournir des moyens d'existence à un cultivateur et à sa famille, nous dit M. Vandervelde, c'est nous montrer très larges que de considérer comme tels tous ceux qui exploitent en faire-valoir direct plus de 2 hectares dans l'ensemble du pays. D'après le dernier recensement agricole, 66.452. De ce chiffre, il y a lieu d'éliminer un certain nombre de grandes exploitations, quelques centaines de fermes de plus de 50 hectares qui sont cultivées par des propriétaires capables, avec l'aide d'ouvriers agricoles. Il nous reste donc 50 à 60.000 exploitations cultivées par des paysans propriétaires et qui peuvent, bon an mal an, leur fournir une subsistance plus ou moins suffisante. Vous voyez que dans notre population de plus de six millions d'âmes, le paysan propriétaire constitue une catégorie sociale extrêmement restreinte, restreinte par le nombre et plus restreinte encore par l'étendue du domaine exploité. »

En France même, le pays type de la propriété parcellaire, il reste à peine, d'après certains économistes,

300.000 exploitations de 5 à 20 hectares, en fairevaloir direct, sur un ensemble de 1.217.796.

Au fur et à mesure que le travail agricole devient plus intensif, un capital plus important nécessaire grandit et la terre échappe à ceux qui n'ont pour tout avoir que leur bien et leurs bras. Ces bras, les fabriques et les mines les guettent. Elles ont vite fait de les happer. Il s'ensuit un exode de propriétaires ruraux vers la ville, exode plus grave dans ses conséquences que celui des ouvriers agricoles.

Une telle transformation est logique. L'agriculture est entrée comme l'industrie dans la bataille économique, et la petite culture n'est pas armée. Le paysan, livré à lui-même, ne sait pas vendre; souvent même il ne sait pas très bien cultiver ou du moins ne peut-il, dans son isolement et sa détresse, profiter des perfectionnements du machinisme et de la chimie. Dans certaines petites propriétés flamandes, tout le travail se fait encore aujourd'hui à la bêche, et, dans les environs de Schefdael, où le paysan est resté pauvre et ignorant, les coutumes primitives se sont si bien conservées qu'on peut rencontrer encore, au printemps, de jeunes paysans ou paysannes faisant l'office de chevaux, tirant le lourd rouloir de pierre pour tasser la terre, ou la herse qui recouvre les semailles.

'Vis-à-vis des grosses entreprises agricoles, les petits cultivateurs se trouvent, comme le dit M. Gatti, dans la douloureuse condition de malades pauvres; leur misère les prive de la jouissance des découvertes thérapeutiques et le médecin écrit en vain pour eux la prescription régénératrice.

Cependant, il y a une résistance marquée, et, ce qui est mieux, une organisation de la résistance. Comme la petite bourgeoisie des villes, le petit propriétaire s'arc-boute, et, de toute la raideur de ses solides épaules, oppose une nolition entêtée aux forces convergentes qui s'avancent pour le broyer.

Le paysan aime la terre d'un amour farouche. Il l'aime d'instinct, comme une mère. Il a cherché à la défendre et à se défendre. Il a cherché : et c'est encore dans la coopération que le salut lui est apparu.

L'un des faits les plus caractéristiques qui se soient produits en Belgique en ces vingt dernières années est précisément l'entrée du monde rural belge dans le syndicalisme et le développement extraordinaire de la coopération agricole sous les formes les plus diverses.

Peu de pays sont aujourd'hui plus abondamment fournis d'institutions agricoles. La Belgique possède des assurances mutuelles contre la mortalité du bétail et des chevaux, contre la grêle, contre les accidents du travail, etc.; des caisses Raiiïeisen*, des syndicats d'achat en commun, des distilleries, laiteries, sucreries coopératives. Les comices agricoles veillent aux intérêts de leur circonscription; les syn-

1. Les caisses Raiffeisen sont des sociétés locales d'épargne et de crédit basées sur le principe de responsabilité solidaire illimitée. Elles reçoivent les dépôts de leurs membres, et, de même que les comptoirs agricoles, fondés en Belgique par le ministre Graux, mettent à la disposition des cultivateurs, à des conditions extrêmement modérées, les capitaux dont ils ont besoin pour le repeuplement de leurs étables et pour l'acquisition de machines et instruments perfectionnés, engrais, matières alimentaires pour le bétail, etc. C'est vers 1850 qu'elles furent fondées par le sociologue allemand RaifToisen : c'est lui qui conçut et réalisa le premier la décentralisation des sociétés de crédit en l'organisant à base du double principe de la solidarité illimitée et de l'extension territoriale restreinte. Sous l'impulsion géniale de cet homme d'oeuvre dont les catholiques allemands ont le droit d'être fiers, le système RaifTeisen prit en peu de temps un développement considérable.

Aujourd'hui, il n'existe presque plus de villages allemands qui ne jouissent de ses bienfaits. Les statistiques témoignent d'ailleurs en faveur de la solidarité des caisses RaifTeisen ; aucune n'a eu besoin de modifier la nature de la responsabilité de ses membres : quelques-unes sont entrées en liquidation: pas une seule n'a fait faillite.

iS

170 LA ËELGlQUÊ MODÈftNÊ

dicats d'élevage travaillent à l'amélioration des races bovines. Les unions horticoles, avicoles et autres apportent la prospérité dans bien des communes.

La plupart de ces institutions sont subventionnées par l'Etat et par les provinces, soit directement, soit indirectement par l'entremise de leurs fédérations. Dans chaque province une « Ligue agricole » groupe toutes ces diverses associations, les propage, les développe, veille à leurs besoins, en mettant à la disposition des agriculteurs des agronomes pouvant être consultés gratuitement et qui sont chargés de donner sur demande, soit des conférences, pour aider à fonder l'une ou l'autre de ces œuvres agricoles, soit des cours pour les cultivateurs désireux de s'instruire à domicile et de développer leurs connaissances. L'Etat offre encore des Ecoles Centrales d'Agriculture pour préparer les jeunes gens aux sciences agronomiques, des laboratoires d'analyses gratuites, des écoles de laiterie, des écoles ménagères ambulantes qui apprennent aux ménagères à tirer tout le parti possible de leurs ressources.

A Louvain, fonctionnent avec succès des écoles d'horticulture pour garçons et pour fdles et la population écolière qui fréquente ces institutions est très importante.

Mais l'initiative la plus intéressante est l'organisation méthodique de l'enseignement agricole avec démonstrations en rase campagne, par des agronomes de l'Etat. Le niveau de l'instruction des petits paysans a été sensiblement relevé par ce procédé si pratique.

Les seules sociétés constituées pour l'achat de semences, engrais, matières alimentaires pour le bétail, etc., sont aujourd'hui plus de 1.000 et comptent 60.000 membres. La valeur des achats de semences, de machines et d'engrais par ces syndicats pour leurs membres était de 5.127.747 francs en 1895; il est

maintenant de 25 millions. Les laiteries coopératives au nombre de 568. vendent pour 40 millions de lait par an contre 3 millions en 1895,

Il y a 14 comptoirs de prêts agricoles. Le montant des prêts a dépassé vingt millions en vingt ans. Il s'élève actuellement à plus de trois millions par an. Les prêts annuels des caisses RailTeisen, qui sont aujourd'hui près de 300, dépassent aussi trois millions. Ces caisses ont obtenu des ouvertures de crédit à la Caisse générale d'épargne pour une somme de 1.700.000 francs et elles y ont elles-mêmes effectué des dépôts, soit en comptes courants, soit sur livret d'épargne pour une somme globale de près de cinq millions.

Le nombre des sociétés d'assurance du bétail est de 981; elles comptent ensemble 88.723 membres effectifs et assurent 257.815 têtes de bétail.

Près de Louvain se trouve un village appelé Ter- Banck. Il y a là 1.500 habitants, d'où il faut décompter 500 pensionnaires et orphelins. Cette population, essentiellement agricole, a créé entre elle toutes les organisations économiques et sociales possibles et toutes y fonctionnent admirablement. Il y a : la section pour l'achat en commun des matières premières de l'agriculture (plus de 50.000 francs par an); la caisse d'épargne et de crédit, système Raiffeisen (120.000 francs de dépôt, 30.000 francs de prêts); le syndicat d'assurance contre la mortalité bovine (400 animaux d'une valeur d'environ 200.000 francs); l'assurance mutuelle contre la mortalité chevaline (65 chevaux d'une valeur de 40.000 francs) ; l'assurance mutuelle porcine, les sections assurance-incendie, accidents du travail, caisse de retraite. Tout cela

^ dans un village dont la population indigène ne dépasse

m guère 1.000 habitants I

K La plupart de ces associations sont groupées en

■ une vaste fédération, le Boerenbond ou Ligue des

paysans, qui englobe les 40.000 membres de 500 syndicats. Les cultivateurs affiliés s'adressent au syndicat pour toutes les machines, appareils, semences, etc., qui leur sont nécessaires; le syndicat s'adresse à son tour au Boerenbond qui a son comptoir d'achat.

La valeur des engrais acquis pour les corporations adhérentes se chiffre tous les ans par plus d'un million et celle des matières alimentaires pour le bétail dépasse quatre millions. Au comptoir d'achat est adjoint un comptoir de vente qui procure des débouchés aux produits des membres des associations locales. Le Boerenbond apporte ainsi toute une organisation commerciale à la population paysanne. Et c'est précisément ce qui lui manquait le plus.

Il est à remarquer que le coopératisme agricole est l'œuvre de l'initiative privée. L'aide effective des subventions ne s'est produite que lorsque l'Etat s'est trouvé en face de forces productives organisées, devenues, il faut bien le dire, de puissantes machines électorales. Les encouragements de l'Etat ont été un précieux stimulant pour les promoteurs du mouvement; mais l'idée de l'application pratique de la solidarité pour le relèvement de la petite propriété s'est faite en dehors de lui. Il s'est efforcé seulement d'en recueillir le bénéfice moral quand il a pu se rendre compte et de leur rôle utilitaire et de leur énorme influence.

Les subventions gouvernementales pour indemnité en cas d'abatage du bétail (par suite de maladie) ont dépassé 16 millions en 25 ans. Dans la même période, l'Etat a versé 23 millions pour l'enseignement agricole. Enfin, les subsides aux associations agricoles atteignent aujourd'hui tout près d'un million par an.

Par ces données, on peut se rendre compte de l'importance considérable prise en Belgique par les sociétés « d'entr'aide ». Elles ont apporté quelque

bien-être dans un grand nombre de localités où l'on commençait à désespérer.

La mise en commun des forces productrices et des moyens de production s'est traduite par la mise en commun des capitaux, — ce grand levier, — et des expériences acquises, les idées et les tentatives des uns profitant à tous les autres.

Les ruines consommées resteront consommées; mais le mal ne paraît plus irrépressible. Les cultivateurs n'avaient pas d'armes jusqu'ici; il n'en est pas de même aujourd'hui. Aussi, la confiance est-elle revenue, et, avec elle, l'énergie et la volonté. La race robuste des campagnes s'est retrouvée. L'agriculture redevient la déesse bienfaisante. Que des ligues comme le Boerenbond se multiplient, et, dans quelques années, ce n'est plus le petit paysan, c'est le gros propriétaire qui paraîtra isolé et livré à lui-même en face de ces organismes puissants qui tendent à couvrir le pays comme d'immenses toiles d'araignées.

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