CHAPITRE I Le mouvement réformateur
La codification des nécessités et des aspirations sociales. — La force du droit humain. — Précautions pour l'application des lois sociales en Belgique. — Le degré de civilisation d'un pays est mesuré à ses lois ouvrières. — La faillite de la doctrine de Manchester. — Le législateur intervient partout. .
— La poussée des idées démocratiques. — Les catholiques démocrates. — La conquête du peuple. — L'école de Liège.
— Le catholicisme doit se faire socialiste. — Une grande figure : l'abbé Daens. — Les persécutions dont il fut l'objet. — Le parti conservateur contre le néo-catholicisme.
La loi subit l'évolution économique. Elle se crée sous la pression irrésistible des besoins nouveaux accumulés. La fonction appelle ici l'organe. Dans la course de l'humanité à travers les âges, le juge est le berger du grand troupeau : la loi est le bâton préparé par le législateur.
Xénophon rapporte que Socrate demanda un jour à Hippias : « Y a-t-il des actions bonnes et des actions mauvaises? Y a-t-il au-dessus des lois écrites, propres à chaque peuple, un certain nombre de lois non écrites exprimant la justice absolue? — Oui, répond
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Hippias, ce sont « celles qui régnent dans le pays ». Et il cite comme exemple la loi qui commande le respect des dieux.
Le droit humain a remplacé le droit divin. C'est lui qui exprime aujourd'hui la justice absolue, et les législateurs qui le méconnaissent sont emportés par la fatale poussée de l'évolution. Le sultan Abdul-Hamid avait interdit l'électricité dans son empire; malgré ses iradés, l'électricité a fini par s'implanter en Turquie. La loi a beaucoup connu de ces faillites-là. Josué a pu arrêter le soleil : il n'aurait pas arrêté le cours de la société dans son développement normal.
M. Jean Cruet l'a démontré : « la loi n'est rien, le droit est tout ». Cependant, bien ou mal, les lois régissent, les lois gouvernent, et le grand mérite d'un bon gouvernement, son seul mérite peut-être, est précisément d'en savoir faire la codification aussi parfaite que possible des nécessités de justice appropriées aux nécessités sociales qui perpétuellement se renouvellent.
En France, la boutade de Laboulaye est toujours vraie: « Vous pouvez tout; mais avec l'autorisation de l'autorité. Tant plus le Français est commandé, tant plus il est content. Qu'on ne trouble pas l'obéissance qui fait sa joie. » La loi se fait ainsi intempestive et policière.
En Belgique, avant de proposer une loi nouvelle, le gouvernement ordonne de minutieuses enquêtes afin qu'on sache bien quel intérêt pourrait être lésé et dans quelle mesure. Il y a un visible elTort de conciliation pour que la protection accordée aux uns ne gêne pas la liberté des autres. Une loi est considérée comme une restriction. Or, si discipliné qu'il soit, le Belge a horreur de toute réglementation inutile qui peut le gêner dans ses affaires.
La Belgique n'en possède pas moins aujourd'hui tout un arsenal de lois sociales dont elle s'honore et
qui sont souvent citées en exemple à l'étranger.
Les questions sociales ont pris une telle place dans les préoccupations des gouvernements, une direction si franchement sociale a été imprimée dans tous les pays à la politique et à la morale qu'on tend déplus en plus à mesurer le degré de civilisation d'un pays au nombre, à l'étendue et à la portée de ses lois dites « ouvrières ». Cette façon d'apprécier le niveau du progrès d'une nation nous semble assez arbitraire. Mais si nous n'y voyons pas matière à glorification, nous devons reconnaître que le socialisme d'Etat a de bonnes excuses. Un gouvernement qui s'obstinerait à ne vouloir rien accorder au mouvement interventionniste risquerait fort aujourd'hui, par son entêtement, de se voir infliger ces mêmes réformes qu'il a repoussées et d'en être la première victime, comme nous le montre l'exemple d'Abdul-Hamid dont nous parlions tout à l'heure. Il y a aujourd'hui, en Turquie même, une opinion populaire qu'il vaut mieux ne pas défier. Elle se manifeste par des réveils violents, contre lesquels la résistance hautaine et absolue du principe manchestérien serait dangereuse et puérile. De plus en plus s'affirme la souveraineté de la masse qui cherche à s'appuyer, comme autrefois les communes et les métiers, sur le privilège. Le privilège devient l'arme, la ressource de tous ceux qui sont ou se croient opprimés et la loi doit forcément se conformer à ces aspirations qui prennent le caractère d'ordres impératifs. Elle doit se mouler sur elles pour les refléter comme les oreilles des Ardennais se modèlent, dans leurs sinuosités, sur les courbures et les tortucsités du sol.
En 1886, les bassins industriels de la Belgique étaient le théâtre de grèves, d'émeutes, de fusillades et des incendies s'allumaient partout. A la lueur de ces incendies, fut signé le décret qui institua la commission d'enquête du travail et, des discussions qui