LE MOUVEMENT REFORMATEUR
livre, publié en 1892, où la religion, la philosophie, la politique et la jurisprudence, s'entremêlent sans trop se heurter : De Jure et de Justitia Disserlationes. M. Poltier parle en apôtre, et, moins qu'une étude, son ouvrage est un Evangile, l'Evangile de la démocratie chrétienne. S'inspirant de la doctrine de Saint- Thomas et de l'encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers, il propose aux problèmes du temps « des solutions qu'il croit opportunes afin de faire l'union dans le Christ par la vérité intégrale ». M. Pottier part de cette idée — qui justifie le portrait du Christ à la Maison du Peuple de Bruxelles — que le Christ a été le premier socialiste du monde. S'occupanl du droit naturel et du droit positif, il professe que le droit de propriété n'est pas de droit naturel, mais de droit des gens, et, de cette doctrine, tire trois conséquences :
1" En cas d'extrême nécessité, tout est commun à tous ;
2° 11 y a un régime légal de la propriété, c'est-àdire que l'Etat a le droit de faire telles ou telles lois qui assurent toujours — et rétablissent en cas de violation — le respect de la fin immédiate et intrinsèque des biens possédés. Toute une classe sociale est dans un état d'infortune et de misère immérité causé par une organisation défectueuse du droit positif humain ;
3° Il y a obligation grave pour les riches de subvenir, par leur superflu, aux besoins des pauvres qui, accidentellement, ne peuvent, par leur travail, gagner suffisamment pour vivre.
M. Pottier explique que l'évolution de la justice légale ou sociale, doit se produire pour et vers le bien commun. « Il n'y a pas, dit-il, de lois économiques invariables, et la société a pour devoir, non seulement de favoriser une production abondante, mais surtout une équitable répartition des produits ». El cette répartition des produits, M. Poltier la comprend ainsi : « Qui
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donc a, en premier lieu, le droit de vivre des produits de la terre? Est-ce le propriétaire qui la possède légitimement sans l'exploiter, ou est-ce le locataire? A mon avis, c'est celui qui arrose la terre de ses sueurs, qui la féconde, qui peine toute l'année en vue d'en retirer sa subsistance. Le fermier a le droit de tirer de la terre qu'il exploite ce qu'il lui faut pour subsister honorablement : si après cela, il lui reste de quoi payer son propriétaire, il le doit, en conscience, conformément au contrat ».
L'école de Liège, fondée sur ces principes, réclamait encore, au point de vue politique, le suffrage universel, l'instruction obligatoire et l'impôt progressif sur le revenu et les successions.
Un programme aussi hardi ne manqua pas — faut-il le dire? — de produire une profonde émotion dans les milieux conservateurs. Il fut aussitôt dénoncé comme subversif. On le qualifia de « socialiste », d' « anarchiste » même.
Cependant, l'école de Liège avait réuni de nombreux adeptes. Dans le jeune clergé surtout, ses idées avaient eu de l'écho. Il y eut un grand mouvement qui amena la fondation de la Ligue démocratique belge et fit surgir un autre apôtre, une grande figure : l'abbé Daens. M. Pottier avait écrit les doctrines nouvelles : M. Daens en fut l'ardent propagateur. Dans les campagnes et les centres industriels, aux paysans, aux ouvriers, à tous ceux qui croyaient et surtout à ceux qui ne croyaient pas, il alla prêcher à tous « la bonne parole ». Il parlait du Christ et des lois ouvrières, du bonheur sur terre en attendant le bonheur éternel, et il y avait tant de conviction chez l'abbé Daens, il s'exprimait avec une éloquence si « brave homme », que les masses l'écoutaient et le suivaient. Les vieilles croyances endormies se réveillaient. On savait gré à ce prêtre de parler du bon Dieu, sans proclamer, comme tant d'autres, la nécessité des misères sociales.