LIVRE I LES INFLUENCES RACIQUES
Deux langues, deux races. — La perpétuation du dualisme à travers l'histoire. — Flamands el Wallons: leur hostilité. —Le conflit linguistique. — Ses origines. — L'invention de l'àme belge. — Les événements politiques n'ont rien changé. — L'impuissance de l'Etat à créer une patrie commune. — Unité de convenance. — Mœurs et traits distinctifs. — Le Flamand : obstination, patience, brutalité. — Le Wallon : cordialité, enjouement, souplesse. — Le Flamand gourmand, le Wallon gourmet. — Le Flamand peintre, le Wallon musicien. — Pays et paysans : les habitants moulés sur la nature du sol.
Une question se pose tout d'abord quand on étudie la Belgique comme entité ethnique.
Il y a des Belges. Y a-t-il une âme belge, une race belge? Pour peu que l'on vive ou que l'on voyage en Belgique, on s'aperçoit vite qu'une ligne de démarcation sépare les Belges du Nord des Belges du Midi et qu'il n'existe pas de type uniforme. Tout un monde divise la Flandre de la Wallonie, tout le passé, toute la tradition, — et surtout la langue, qui est l'expression la plus caractéristique d'un peuple, d'une race, d'une civilisation.
Sans doute, il en est de même dans beaucoup d'au-
très pays. Nous voyons des Gascons, des Bretons, des Bourguignons, des Savoyards, des Basques, etc., réunis sous la même appellation de « Français », et des Catalans, des Andalous, des Galiciens, des Biscaïens, etc., groupés sous la même raison sociale : « Espagnols », quoique leurs mœurs et coutumes, et souvent leur langue locale n'aient pas ou n'aient guère de ressemblance. Mais en Belgique, l'antagonisme des deux races frappe plus qu'ailleurs. On comprend qu'un Prussien ne ressemble pas à un Bavarois, qu'un Piémontais ne ressemble pas à un Napolitain, et si le Samoyède avait les goûts et les aspirations du Tartare, il y aurait lieu d'être surpris. Des distances énormes séparent ces nationalités ou provincialités : les siècles ont pu passer sans qu'aucun amalgame se produise.
Pour la Belgique, on se demande comment un peuple enserré en de si étroites limites n'est pas arrivé à se fondre parla force des choses et du temps, comment il n'y a pas eu absorption mutuelle, alors que Flamands et Wallons sont unis par tant de liens et d'intérêts communs, par tant de réseaux de chemins de fer et de canaux, par tant de moyens de pénétration et d'identification.
Certaines matières placées dans un même creuset finissent, sous l'action de la chaleur, par se transformer en une matière nouvelle où l'idiosyncrasie de chacune semble disparaître entièrement. La Flandre et la Wallonie sont placées dans le creuset d'une même civilisation très condensée. 11 se produit bien comme une fusion sous l'elfet du travail collectif, mais cette fusion ne va pas jusqu'à l'alliage. Chaque race se retrouve toujours intacte. Il n'y a pas agrégation; l'agglomérat est purement artificiel.
Bruxelles, la capitale, et tout le Brabant, réunissent les deux races. Les deux races ne s'y confondent pas. Dans cette province même où les individus ont des
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contacts permanents, une distinction s'établit, très nette. Des deux côtés, il y a un perpétuel souci d'éviter les rapprochements. Voici un bal populaire. Le passant étranger jettera un coup d'oeil sur les couples enlacés et dira : « La jeunesse belge s'amuse! » Eh bien, entrez dans ce bal et observez. Vous comprendrez vite, en écoutant les conversations, que Flamands et Wallons font bande à part. Aussi les mariages sont-ils rares entre eu.x. Prenez une cuisinière à Bruxelles, — c'est dans ces observations exogènes qu'apparaissent les traits caractéristiques d'une population, — elle aura vite fait de découvrir dans le quartier des fournisseurs de sa province, et votre épicie)', votre boucher, votre verdurière (marchande de légumes) seront Flamands si c'est une Flamande qui vous sert. Si c'est une Liégeoise ou une Carolorégienne, vos fournisseurs seront Wallons.
Il n'y a pas, en Belgique, de Leitha pour séparer les deux races; mais, sur la carie, on pourrait, de Lille à Maëstricht, tracer une ligne de division avec une absolue sûreté. Dans les villes limitrophes comme Renaix, la partie flamande et la partie wallonne forment deux clans distincts. D'un côté de certaines rues , on parle flamand ; on parle wallon de l'autre. Et cela depuis des temps immémoriaux, sans qu'on ait jamais constaté l'empiétement d'une race ou d'une langue sur l'autre. Les villages wallons, autour de Renaix, s'appellent Russignies, Arnougies, Escanafflés; les villages flamands, Maerke, Kerckem.
Près de Tongres, à Rutten ou Russon — Rutten en flamand, Russon en wallon — nous avons rencontré comme à Renaix une population mixte; mais sur un espace si restreint qu'on peut s'étonner plus qu'ailleurs de ne trouver aucune trace de coalescence. Les deux idiomes conservent immuablement leur conquête territoriale, et à la division linguistique s'ajoute l'hétérogénéité dçs mœurs,
Mais il suffit de quelques promenades aux environs de Bruxelles pour se rendre compte des dissemblances : à la Hulpe, Waterloo, Genval, vous êtes chez des Wallons, à Hoeytaert, Overysche, Groenendael, le type flamand s'accuse de façon très marquée.
Au cours d'un congrès socialiste, en 1909, cette déclaration caractéristique a été faite par l'un des chefs du parti : ^ Les ouvriers flamands n'ont pas la même mentalité que les ouvriers wallons. Il importe donc qu'il y ait deux comités connaissant les mentalités respectives des Flamands et des Wallons. » Les partis politiques ont compris que leur propagande ne saurait être uniforme du moment qu'il n'y a pas unité de race.
A la puissante université catholique de Louvain, les étudiants flamands et wallons ne fraient pas ensemble. Ils sont groupés en deux camps ouvertement hostiles. Les étudiants flamands sont les plus exaltés. Pour se distinguer des W^allons, ils portent une espèce de casquette à soufflet. Jusqu'en 1909, Flamands et Wallons avaient leurs Fédérations respectives. Le conseil rectoral dut prononcer leur dissolution à la suite d'incidents graves. .Mais cette mesure n'a nullement mis fin à une animosilé qui ne fait que s'accroître et se traduit par d'incessantes manifestations et de terribles pugilats.
Dans toutes les villes, les faits divers des journaux abondent en rixes entre Flamands et Wallons. Elles se produisent généralement dans les estaminets. On a bu. On discute. Très lourdement. Viennent les paroles méprisantes, les injures, les coups. Suivant qu'ils sont Wallons ou Flamands, les assistants prennent fait et cause pour leurs « frères ». Une dispute isolée devient ainsi parfois le signal dune niêlée^.
1. Au moment où nous (écrivons ces lignes, le hasard place 60US nos yeux un journal de Licge. A la rubrique des tribunaux nous lisons : « On dansait forme ù la salle Uellofroid. à Ucrslul.
Il y a, entre les deux souches, des aspirations inconciliables, des oppositions absolument ennemies. Elles se traduisent par des actes d'hostilité déplorables. D'autres sont moins brutaux, mais aussi significatifs. Dans un cortège organisé à Anvers au mois d'août 1909, pour fêter l'anniversaire de la bataille des Éperons d'or, les Flamands promenèrent une grande pancarte avec cette inscription en grosses lettres : Tout ce qui est Wallon est faux^.
L'animosité des Flamands pour les Wallons devient ainsi agressive. Elle a fait surgir à Anvers, à Gand, à Bruges, dans toutes les Flandres, un mouvement dit « flamingant » qui veut « affirmer la force de la race flamande, unir en une même foi et en un même amour tout ceux qui parlent la langue flamande,
Vers onze heures, quatre hommes entrèrent paisiblement dans la salle. Leur arrivée fut saluée par les cris « Vol' chai' les Flaminds ! » Aussitôt ils furent entourés : une « rouflade » se produisit, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nos quatre flamands étaient expulsés. La scène ne paraissait avoir revêtu aucun caractère de gravité. Cependant, après avoir franchi une vingtaine de mètres, un briquetier, le nommé Offetein, s'affaissa sur la voie publique, perdant en abondance du sang par une blessure à la tête et par une autre au côté gauche. Des passants le relevèrent et le transportèrent dans un cabaret voisin, où il ne tarda pas à rendre le dernier soupir. »
Voici un journal de Bruxelles : « L'impasse de la Sirène, à Bruxelles, est occupée par des ménages wallons et flamands. Souvent des discussions surviennent, mais la police y met fm généralement avant qu'on en soit venu aux coups. Dimanche soir, un ouvrier tailleur wallon se prit de querelle avec un ouvrier imprimeur flamand. Un corps à corps s'en suivit bientôt; les couteaux furent tirés. Le Flamand plongea son arme dans l'épaule de son antagoniste, qui perdit du sang en abondance. Des voisins séparèrent les batailleurs et la police fut requise. Le blessé fut transporté à l'hôpital Saint-Pierre. »
1. « Wat walsch is, valsch-is » : mot de passe qui servit dans la célèbre tuerie connue dans l'histoire sous le nom de « Matines brugeoises » : les Français compagnons de Jacques de ChAlillon, envoyé de Philippe le Bel, qui se trouvaient à Bruges, y furent impitoyablement massacrés.
travailler au relèvement du peuple llamand par une vie propre, flamande dans toutes ses manifestations ».
Electrisés par cette idée, les flamingants ont créé un parti puissant et organisé une agitation qui a avivé la querelle des races. Les flamingants apportent dans cette lutte une ténacité remarquable. Une foi ardente les soulève : « Flandre d'abord » ! tel est le cri de ralliement.
« Le Belge, c'est le Flamand, a écrit un professeur de l'Université de Louvain. Le Flamand doit coloniser la Wallonie. » Et voici qu"à leur tour, — un excès engendre toujours un autre excès, — des Wallons se lèvent pour combattre les revendications flamandes. Un mouvement « wallingant » se dessine.
Tout le conflit réside dans la langue. II y a quelques années encore, le français était considéré, en Belgique, comme une langue nationale. Le fanatisme flamingant tend, de plus en plus, à le faire placer au rang des autres langues étrangères.
Le dualisme remonte au temps de la conquête romaine. Les Belges qui habitaient au sud de la voie Agrippa, ayant alors avec les Romains des rapports intimes et fréquents, ne tardèrent pas à adopter eu partie la manière de vivre des vainqueurs et à parler la langue latine, non sans y mêler de nombreuses locutions germaniques ou celtiques. Sous l'influence de ce mélange, le latin s'altéra peu à peu et donna naissance au wallon.
Les Belges du nord étaient plus isolés. Préservés des invasions par la rudesse d'un climat dont la rigueur s'adoucira par la suite, quand les moines auront accompli leur œuvre de défrichement, ils vivaient fiers et farouches dans leurs marais, pleins de mépris pour les populations asservies d'au delà la « Forêt charbonnière ». Cette forêt fut pour les Ménapiens comme un immense retranchement derrière lequel ils déliaient les armées les plus braves et
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les plus nombreuses. Et, lorsque, petit à petit, la civilisation occidentale parvint enfin à s'infiltrer, il était trop tard pour qu'une unification de langue et de caractère pût s'accomplir entre les habitants de chaque côté de la forêt. Les Belges du nord vécurent ainsi en dehors de l'action romaine, comme dans une île peu abordable et peu hospitalière.
Après la victoire du christianisme, pourtant, il y eut une détente. Les Pays-Bas furent à la fois divisés et groupés en quatre diocèses : Utrecht, Cambrai, Tournai, Liège, et, dans cette division ecclésiastique, il ne fut tenu compte ni de la langue ni de la race. A aucune époque de l'histoire de la Belgique, d'ailleurs, la frontière linguistique ne fut la frontière politique. Flamands et Wallons ayant ainsi les mêmes centres religieux, les antipathies suscitées par les difi'érences linguistiques ou ethniques s'afTaiblirent, et, placés entre la civilisation romaine et la civilisation germanique, les Pays-Bas affirmèrent, dès ce moment, leur volonté d'une existence politique nationale commune. Mais l'agrégation racique ne se fit pas. Elle ne s'est jamais faite. Les siècles ont passé et nous voyons éclater encore les mêmes luttes qui, dans la période féodo-communale, divisèrent si profondément les Austrasiens et les Neustriens.
Les Austrasiens reprochaient aux Neustriens, parmi lesquels se trouvaient de nombreux gallo-romains, de s'efféminer au contact de la civilisation romaine. Les Neustriens, de leur côté, faisaient un grief aux Austrasiens, chez qui l'élément barbare dominait, de leur fidélité à des coutumes et à des mœurs qu'ils jugeaient grossières. Aujourd'hui, les Flamands reprochent de même aux Wallons leur latinisme puéril, et les traitent avef mép-is de « fransquillons ». Les Wallons, eux. reprochent aux Flamands leur brutalité toute germanique et les appellent « tiestus Flamens (têtus Flamands), Flammds d'potince (Flamands de
potence) ». Ils vont jusqu'à s'écrier : Flaminds, Flaminds, c'est d'vin vos songue que nos lavrïans nos mains^. Le mot de Flamind a pris en Wallonie un caractère injurieux.
Quand on cherche des Belges, en Belgique, on trouve ainsi, avant tout, des Wallons et des Flamands.
Dans son Histoire de la constitution de la nationalité belge, M. Henri Pirenne a inventé « l'àme belge ». Il ne remonte pas plus haut que le Irailé de Verdun qui régla le partage de l'empire de Charlemagne. Encore, ne trouve-t-il jusque-là ni unité de race, ni unité de langue, ni unité géographique. 11 situe donc la date de l'origine de la Belgique à l'époque oîi trois maisons étrangères se partagèrent le pouvoir dans les Pays-Bas. Deux sont allemandes : celle de Luxembourg et celle de Bavière; la troisième, celle de Bourgogne, d'origine française. La maison de Luxembourg disparaît bientôt sous les elTorls combinés de ses rivales, et, plus tard, la maison de Bourgogne l'emporte. Avec celle-ci apparaît, au xV siècle, « un Etat nouveau dont la Belgique et la Hollande. sont les héritières légitimes, Etat nouveau, sorti de la nébuleuse pour devenir la Belgique actuelle». C'est donc à la maison de Bourgogne que la Belgique devrait d'être devenue un État proprement dit. « Au surplus, ajoute M. Pirenne, c'est une erreur complète de parler à propos de notre pays de domination espagnole. Il n'y a pas eu de domination espagnole pas plus qu'il n'y a eu de domination autrichienne. Depuis le xv' siècle jusqu'à nos jours, nous avons formé un État sur lequel régnèrent accidentellement des princes espagnols ou autrichiens. Le pays, certes, passa alors et à plusieurs reprises, par des épreuves cruelles, mais son caractère propre
1 . « Flamands, flamands, c'est dans votre sang que nous laverona nos mains, a {La Revue française de WalloJiie.)
subsista à travers les épreuves et nous ne devons pas nous montrer injustes, et nous le serions vraiment trop si nous regrettions le prix que nous a coûté la formation de notre nationalité à travers ces périodes difficiles, mais finalement fécondes en résultats. »
Des écrivains et des artistes se sont précipités sur cette appréciation comme sur une découverte et une sorte de parti bourguignon s'est formé en Belgique dans la classe intellectuelle. Mais faut-il dire qu'il ne comprend guère que des Wallons? Une fois encore, la sociologie s'élève ici contre l'histoire. La maison de Bourgogne a pu réunir des provinces distinctes; elle ne les a pas unies. Elle les a si peu unies que les Flamands n'acceptent nullement la thèse de M. Pirenne et ne voient, dans la période bourguignonne, qu'une période délétère où les communes perdirent leur influence sous le joug du pouvoir centraliste.
Voici d'ailleurs un autre grand historien belge, M. Kurth, qui, faisant ressortir « la merveilleuse facilité avec laquelle les Liégeois se sont amalgamés aux Belges », déclare : « Quand, le 4 septembre 1830, les volontaires liégeois partirent pour Bruxelles sous la conduite de Charles Rogier, ils ouvraient une ère nouvelle de l'histoire. Ils allaient prêter main-forte aux Brabançons qui, pendant des siècles, avaient été leurs mortels ennemis. Ils inaugurèrent en 1830 l'ère d'une parfaite fusion, d'une fraternité définitive, dont nous recueillons aujourd'hui les fruits infiniment précieux. ». Pour M. Kurth, la Belgique ne daterait donc que de 1830.
Quant à nous, qui nous trouvons en présence des mêmes différences de langue, de mœurs et de caractère qu'avant la Révolution de 1830 et qu'avant môme la domination des ducs de Bourgogne, n(jus sommes bien forcé de ne voir, dans cette domination, aussi bien que dans celles qui se sont succédé et
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dans la Révolution de 1830 même, que des incidents superficiels, si considérable qu'ait été leur portée politique.
M. Jean Cruet a écrit un livre remarquable sur l'impuissance des lois^ pour attester que l'État ne tait qu'obéir à l'évolution économique et sociale, et que, par lui-même il ne crée rien et ne transforme rien. Par l'exemple de la Belgique, nous pouvons voir que l'Etat ne change pas davantage, et plutôt encore moins, la nature des peuples.
Les Wallons, issus des Gallo-Romains ou mélangés à eux. sont restés latins : les Flamands sont restés germaniques. Ni la maison de Bourgogne, ni les maisons d'Espagne et dOrange, ni l'indépendance même, n'ont pu modifier un état de choses permanent, infuser du sang wallon dans des veines flamandes ou du sang flamand dans des veines wallonnes, ou seulement unifier quelque peu des tempéraments dissemblables.
Les ducs de Bourgogne d'abord, puis Charles-Quint, voulurent faire des Pays-Bas belges et bataves un Etat unique, étroitement uni, et plus tard, au commencement du xvni^ siècle, Charles VI crut pouvoir proclamer que « les provinces belgiques ne formeraient qu'un seul, indivisible et inaliénable domaine ». Vaines tentatives! Les édits ne font pas les patries.
Encore aujourd'hui'la Belgique ne paraît pas avoir tout à fait conscience de sa nationalité. On en trouve la preuve dans son aversion du service militaire et d'une armée forte. Les Belges, — je parle de la généralité, — voient là une servitude et une dépense inutiles. L'une des révolutions les plus caractéristiques de la Belgique, la Guerre des paysans, sous la
1. La vie du droit et l'impuissance des lois, par Jean Cruet, avocat à la Cour dappel ; 1 volume à 3 fr. 50, de la Bibliothèque de philosophie scientifique. (Ernest Flammarion éditeur.)
domination française, fut provoquée surtout par l'obligation du service militaire. Et c'est un fait singulier: les paysans flamands prirent les armes pour n'être pas soldats, tant ils avaient horreur de la servitude. En 1850, le roi Léopold P' se plaignait, dans une lettre au ministre Rogier, du désintéressement de ses sujets pour les questions militaires et il rappelait cette observation que Thiers lui avait faite : « Sans sérieux moyens de défense, vous deviendrez la risée du monde entier ». Les Belges n'ont pas changé. Ils se retrouvent tels. Ils se disent, non sans raison, qu'un pays ne peut devenir la risée du monde quand il affirme, comme l'a fait la Belgique, sa puissance industrielle et commerciale et qu'il remporte tant de victoires sur les champs de bataille économiques. Le sentiment leur échappe de la patrie commune à défendre, du territoire commun à préserver des invasions. L'histoire ne les a guère habitués qu'au patriotisme de la liberté.
Lucien de Samosate cite cette phrase de Thucydide : « La patrie n'est pas un amas de villes et de maisons, des citadelles, des remparts; la patrie est l'âme vivante de la cité et ce qui dans le cœur des citoyens reste du cœur des ancêtres. » La parole de Thucydide est vraie : il y a deux patries en Belgique. Et l'immuabilité du dualisme y est d'autant plus profonde qu'il ne s'agit pas seulement ici. comme en d'autres pays, de la division de deux nationalités : il s'agit aussi et surtout de la division des Germains et des Latins, c'est-à-dire de deux civilisations et de deux mondes à la fois.
La constitution sociale, j'entends les conditions d'existence de la nation, n'établissent en Belgique qu'une unité toute artificielle, de pure convenance. Flamands et Wallons ont des mœurs et des traits dislinctifs.
Le Flamand est solide, bien musclé ; la tète est
ronde, la face colorée, les yeux bleus ou gris, les cheveux blonds, le sang riche. Il donne une impression de force et de lourde santé. Le regard est lointain. Il n'est pas nécessairement vague. On y sent une mystérieuse résolution, la volonté d'une marche hautaine. Taciturne, renfermé, ne se livrant jamais, le Flamand apparaît têtu et comme buté, avec cette pensée dirigeante qui fut une devise royale, qu' « il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre et de réussir pour persévérer ». L'obstination se lit dans le front bas, les sourcils durs et droits, la mâchoire anguleuse. Un tableau du peintre Laermans, au musée de Bruxelles, nous montre des ouvriers flamands revenant du travail. Ils vont, à travers la campagne, grands, vigoureux, un peu courbés, le visage sombre, réellement beaux à force d'impulsion figée et d'énergie farouche, toute ramassée. De ces hommes, qu'on devine silencieux comme toute la nature qui les entoure et mornes comme elle, une puissance se dégage : celle d'un labeur opiniâtre et d'une immuable philodoxie.
Les femmes sont souvent sculpturales dans leur plantureuse beauté. Le teint est frais comme il devait l'être aux époques où l'on ne se nourrissait que de chair et de lait. Le profil est assez régulier; mais l'expression est dure, presque rugueuse, dans son immobilité grave. Les formes sont opulentes et les assises, très larges, tombent à plat sur des jambes courtes.
Les jeunes filles ont, dans l'allure, quelque chose de masculin. Le garçon a déjà, lui, dans le regard, la hardiesse du mâle qu'il sera un jour. Il met de la violence dans ses gamineries. Dévastateur de jardins et de squares, c'est un terrible petit vandale. Il ne respecte rien ni personne.
La race est foncièrement virile: on sent que la trempe de l'âme répond à la vigueur du corps. II faut
sans doute distinguer : les Flandres comprennent la Flandre orientale, la Flandre occidentale, la Campine anversoise, la Campine limbourgeoise, le Brabant flamand ; autant de régions autant de variétés de Flamands. Le paysan de la bruyère sera plus mélancolique et plus craintif que celui des grosses bourgades opulentes. Un peu plus de richesse marque un peu plus de franchise : le caractère s'ouvre avec la satisfaction du bien-être. Aux environs de Gand ou de Bruges la campagne féconde fait des hommes gras, d'une santé intumescente. Dans les sables de la Campine, les êtres, comme les arbres, sont plus maigres, le dos est plus voûté, le corps et le caractère se ressentent des misérables pitances — pommes de terre, laitage, café de chicorée, un peu de lard salé les jours de fête — et de la vie solitaire que seules deux distractions démonotonisent un peu le dimanche : l'église et le cabaret.
Mais il y a des traits communs : rudesse, ténacité, vaillance, esprit d'union, — qui font clairement apparaître l'ascendance germanique.
ïl y a chez tous les Flamands la même tranquillité de vie, le même souci de l'existence intérieure jalousement dérobée aux regards indiscrets, la même impénétrable placidité, et, en même temps, la même humeur batailleuse mal endormie et qu'un peu d'alcool suffit à réveiller.
Au pays de Waes comme au Limbourg, dans la campagne gantoise aussi bien que dans la partie flamande du Brabant, les grandes lippées populaires des kermesses finissent par des batailles. Lorsqu'il est gorgé de nourriture et de genièvre, le Flamand, dominé par son instinct brutal, éprouve le besoin de faire du tapage, de briser quelque chose, d'affirmer sa force avec éclat. H est rare qu'un dimanche se passe sans qu'il y ait dans quelque village une « kermesse rouge ». Nous avons vu dans un cabaret, aux
environs d'Anvers, des Flamands à moitié ivres casser des vitres et des bouteilles pour le plaisir unique de casser. Aux environs de Bruxelles, un petit village, Dilbeek, est réputé pour le caractère vindicatif de ses habitants. Ils sont redoutés. Quand on voit leurs petites maisons toutes blanches, toutes propres, presques riantes, et la campagne si douce aux environs, on n'imaginerait pas à quel débordement de fureur ils peuvent en arriver après quelques stations dans les estaminets. La commune de Merchem, dans le Brabant encore, est renommée pour ses rixes continuelles les jours de liesse. Ses habitants pourtant ne se livrent pas à une industrie qui surexcite beaucoup les nerfs : ils élèvent des poulets.
Les jours de tirage au sort surtout, le mauvais ferment remonte. Saturés de bière et de liqueurs, les jeunes gens se livrent à de sauvages emportements. Il y a, comm.e aux pays chauds, comme en Espagne, comme en Italie où le soleil déjà vous grise, de sanglantes luttes au couteau.
Au commencement du xm* siècle , Guillaumele-Breton disait de la population flamande qu'elle était î fatale à elle-mô:ne par ses querelles intestines ». Les Flamands d'aujourd'hui ont encore en eux l'humeur belliqueuse des ancêtres. Ils vivent dans la sérénité de campagnes où tout invite à la mansuétude. Mais ceux d'autrefois furent des théomaqucs à leur manière, et quelque chose a subsisté de tant de gloire guerrière : la chicane, — de l'épopée en raccourci.
Le Wallon, qui descend des Gallo Romains, a, lui, la physionomie ouverte, l'œil vif, le cœur chaud. Le Flamand inciuiète : on le se'nt ombrageux, d'orgueil violent. Avec le Wallon aucune gêne : les atomes crochus s'accrochent naturellement. Pas de morgue, pas de solennité : une simplicité d'accueil qui crée tout de suite une atmosphère de sympathie.
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L'homme est robuste et martial. Il a la figure osseuse, le nez court, le front bombé, la lèvre sensuelle et souriante. Il n'a pas la puissance créatrice du Flamand ni, au même degré, son esprit de suite et d'association; mais il a plus d'esprit, — d'esprit tout court. Il aime la satire et la gouaille. Un fond de farce méridionale traîne et s'agite en son âme ardente. Il est mobile, mais enjoué; il est moins sérieux, mais moins âpre ; moins déductif. mais plus intuitif; moins profond, mais plus subtil. Ce qu'il perd en gravité, il le gagne en spontanéité. S'il se montre moins appliqué au travail, il a l'activité plus rapide. Il est moins indépendant peut-être, mais moins soumis. « Ce n'est pas, dit Fustel de Coulanges en parlant des picards-wallons, que l'amour de l'indépendance ne fût au fond des âmes ; mais il était moins fort que les passions et les haines de parti ».
Plus enthousiaste que le Flamand, le Wallon est aussi plus généreux. Lorsque le grisou fait des victimes au fond de la mine, lorsqu'une explosion se produit dans une usine, il court au péril et se dévoue avec un courage admirable. Le Flamand se dévouera aussi ; mais avec plus de flegme et de résignation fataliste, avec la religieuse pensée peut-être qu'il y a des immolations nécessaires.
Voici deux régions peu éloignées où la vie est dure au paysan : le Limbourg et les Fagnes. Dans le Limbourg, acharné à tirer d'un sol ingrat le peu qu'il lui faut pour vivre et à tâcher d'améliorer un peu une situation si précaire qu'on voit des familles entières ne pas dépenser plus de quatre à cinq sous par jour, le paysan est un peu la patiente bête de somme. Et, en vérité, sa vie s'identifie beaucoup avec celle des animaux qui vivent sous son toit, l'écurie étant presque toujours contiguë avec la cuisine. Dans les Fagnes, la terre est tout aussi marâtre, mais déjà les physionomies s'éclairent Les esprits ne sont pas
plus cultivés; mais ils ont, dans leur double misère intellectuelle et physique, l'hospitalité large. L'étranger n'est plus l'ennemi : la curiosité avec laquelle on le reçoit n'est jamais malveillante.
Le Wallon a des impulsions, des émotions. Il est latin par sa jovialité, latin aussi par sa versatilité. C'est le point faible du Wallon : il est mobile et mouvant. Il est plus à la surface. Dans ses entreprises, on ne sent pas toujours la réflexion profonde et la conviction indéracinable du Flamand.
Le contraste est frappant : il est tout dans les origines et dans l'hérédité. Contre les étrangers, même sous leur domination, le Flamand opposa, à travers les siècles, sa lourde passivité, son impénétrabilité squamoderme, son traditionalisme infrangible. Le Wallon, avec son optimisme quasi méridional, a toujours été plus malléable; il s'est mieux acconimodé de tant de régimes divers. Pourvu que la liberté fût sauve, il n'en demandait pas plus. Point de lâcheté en cela : la philosophie de la bonne humeur.
Flamands et Wallons sont sensuels. Leur amour de la vie se manifeste sous la forme de longues bombances pantagruéliques. Le Flamand, circonspect et réfléchi, se délivre à table de sa carapace bourrue et sa joie s'épanouit avec exubérance. La bonne chère l'attendrit. Son œil gris s'allume. Un gros lire le secoue. La cuisine tient une place énorme dans son existence. Bien manger, bien boire, c'est son luxe. L'ostentation s'aflirmepar de somptueux repas largement arrosés. Cependant, s'il aime boire, le Flamand n'a pas autant que le Wallon le culte du bon vin. Le Flamand est surtout adéphage, le Wallon surtout dyonisiaque. Le vin est soigné par celui-ci avec religion. Il le boit avec respect et dévotion, comme Je prêtre qui officie.
On rapporte que saint François d'Assise, rentrant un jour dans son couvent, harassé de fatigue et à demi-
mort de faim et de soif, ne cessait de répéter en chemin au moine qui l'accompagnait: «Ce n'est pas la joie parfaite! » Son compagnon finit par lui demander ce qu'il faudrait encore. « Il faudrait, expliqua saint François, que nous trouvions le couvent fermé ou qu'on ne pût rien nous donner à manger ou à boire. » Pour le Flamand, la joie parfaite eût été de trouver, en arrivant, une table abondamment servie. Pour le Wallon, une table bien servie aussi, mais avec des mets plus succulents que copieux, et surtout de vieilles bouteilles couvertes de toiles d'araignée.
A travers l'Histoire, les Flamands se sont fait une réputation de « grands fouaciers ». A Gand, pendant la révolution brabançonne, le triomphe de la réaction contre les réformes libérales de Joseph II fut fêté par un banquet. On dévora 6.000 pains, 2 bœufs gras et G moutons; on défonça 4 pièces de vin et 100 tonneaux de bière. Au cours de la Révolution de 1830, les deux camps opposés — Belges et Hollandais — cessaient les hostilités aux heures des repas. Il y avait la trêve de la faim. Flamands et Hollandais étaient tout à fait d'accord sur ce point: qu'on ne peut bien se battre lorsque l'on est à jeun.
Aux environs de Bruxelles, se trouve un hameau fameux: Neer-Zellick, — fameux par une coutume qui montre bien le côté matérialiste du tempérament flamand. On y organise, tous les ans, des concours de victuailles. Le prix est à celui-ci qui parvient à ep enfourner le plus dans le temps le plus court. Les bàfreurs sont nombreux qui se donnent rendez-vous à ces séances de goinfrerie. Et comme on ne mange pas sans boire, on devine dans quel état sortent les pauvres diables qui prennent part à ces crevailles.
En Wallonie, où les palais sont plus délicats, il y a des concours de dégustation. 11 s'agit de deviner la composition de breuvages compliqués, mélanges de vins, de liqueurs, de bières, etc.
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Le Flamand est gourmand; le Wallon est gourmet. Un éminent musicographe, M. Maurice KufTerath, affirme que les deux races sont également musiciennes. Il est certain que, dès les temps les plus reculés, les Belges se réunissaient pour chanter. Peut-être ce goût de la musique chorale est-il un effet de leur instinct d'association? En tout cas, il n'y a qu'à voir défiler dans les rues les innombrables sociétés qui pullulent dans toutes les villes et les moindres bourgades belges pour être convaincu que la musique y est en honneur. Chaque société a sa fanfare, chaque fanfare son drapeau, et les musiciens sont parfois aussi nombreux que les sociétaires qui suivent. Mais si tous les Belges aiment entendre et faire de la musique, si aucune fête ne serait complète sans le concours des fanfares et des orphéons, l'invention,la composition, ce qu'on pourraitappelerlascience musicale, n'exista guère qu'en Wallonie, malgré tous les efforts des Peter-Benoît, des Gevaert et des Blockx, à Anvers.
L'âme profonde des Flandres s'est surtout exprimée dans la forme et la couleur. Le Flamand a mis dans la peinture toute sa puissance de création. Il s'affirme un grand voyageur à travers l'inconnu si, comme le dit Eugène Fromentin, une œuvre d'art est une découverte. Le tumulte en dedans de sa nature concentrée se donne libre cours dans le rythme des formes, la poésie de la lumière et de la chair, la dépense du mouvement, l'expression de la vie sous tous ses aspects. La peinture est l'instrument réflexe de la cérébralité farouche, domptée à force d'énergie, et de la sensibilité cadenassée de la race.
Plus vive et plus gaie, la Wallonie, elle, exhale en chantant ses joies et ses peines. Elle a le sens et le culte du rythme musical. L'école wallonne, dite « néerlandaise » par une singulière erreur géographique, fut, au Moyen Age, une véritable pépinière de maîtres dç
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chapelle qui fuient célèbres dans toute l'Europe. Car si la Wallonie savait produire des compositeurs, elle ne savait pas les garder. Ils trouvaient si peu d'encouragement dans leur patrie, qu'ils s'empressaient d'émigrer : la France, l'Italie, rAllemagne, l'Espagne même les accueillirent. Au xviii^ siècle, quand le génie musical belge se manifesta de nouveau après une longue éclipse, c'est encore la Wallonie qui sonne le réveil. Après Gossec, le créateur à Paris des concerts qui devinrent depuis les concerts du Conservatoire, le liégeois Grétry apparut. Ce fut, plus tard, César Franck.
On peut donc, ici encore, établir une démarcation : la Flandre artiste dans la peinture, la Wallonie artiste dans la musique.
Dans les Flandres, il est rare qu'un chant s'élève dans la campagne. Le travailleur flamand est toujours pensif; il s'absorbe. En Wallonie, des chants de forestiers, de varlets, de vachères bercent l'oisiveté de l'heure. Canchons rouchies, pasquéyes liégeoises, fauves carolorégiennes : toutes chansons rieuses, ironiques, naïves, lestes, parfois triviales et frondeuses'. C'est le pays du cramignon, la farandole wallonne. Un jeune homme portant un bouquet ou un drapeau dune main, saisit de l'autre la maiti d'une jeune fille; celle-ci, à son tour, prend la main d'un jeune homme et ainsi de suite. Une longue chaîne se forme et la bande décrit à travers les rues de longs méandres qui enveloppent les passants, tandis que les cram\gnonneurs entonnent en chœur des chansons, souvent grivoises. C'est surtout à l'époque des processions que les cramignons s'organisent, et ces danses sur les fleurs des jonchées, au milieu des odeurs d'encens sous le grand soleil d'été, ajoutent quelque chose de très païen à la cérémonie des pro-
i. L'originalité wallonne, par M. Sottiaux.
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cessions, qui ont elles-mêmes un caractère antique. Toute l'âme wallonne, joyeuse et remuante, se retrouve dans ces cramignons qui emportent jeunes et vieux dans un même tourbillon d'enivrante gaîté.
A cet enthousiasme naturel vient se mêler, chez le Wallon, une sorle de finesse qui tient à la fois de la ruse normande et italienne. Le Flamand est méfiant. Le Wallon est plutôt astucieux. Ses ancêtres furent de grands cornilleurs.
Au commencement du xvi" siècle, éclata, vers Jemmapes et Tilleur, la petite Jacquerie désignée sous le nom de « Mutinerie des Rivageois ». Un historien raconte qu'elle gagna de proche en proche le long de la Meuse, réunissant tous les « crève-la-faim » en une horde menaçante dont furent effrayés les « honnêtes gens » de Lié^e. On négocia. La ville de Liège consentit à payer la rançon de sa tranquillité. Mais, dès que la bande fut dispersée et la menace évanouie, les Liégeois se jetèrent sur tous les « Rivageois » qu'ils purent trouver et firent, de leurs têtes exposées sur des piques aux portes de la ville, autant d'épouvantails pour écarter les autres.
Aux environs de Liège, sur les hauteurs de Chévremont, se dresse, dans un site délicieux, une chapelle miraculeuse, où des pèlerins nombreux vont encore implorer la Vierge. Jadis, une forteresse lolharingienne s'élevait là. Les soudards de l'empereur Olhon en ayant fait un dangereux repaire, elle fut prise par le prince-évêque Nolger. Et voici comment : le châtelain ayant prié l'évêque de venir baptiser son nouveau-né, Notger se présente en grande pompe avec un long cortège de clercs. Une fois dans la place, ceux-ci sortent soudain des armes et tombent sur leurs hôtes. Tous furent massacrés y compris le seigneur, sa femme et l'enfant lui-même. Puis l'évoque fit raser le château redouté.
Le Wallon est foncièrement honnête et loyal ; mais
il a gardé des instincts de ruse des aïeux — la guerre alors permettait tout et la supercherie suppléait à la force — une certaine finasserie. Le pays est extrêmement industriel. Des linguistes ont fait, du mot industrialisme, le synonyme de stratagème.
J'ai dit la douceur des paysages flamands. Ceux des environs de Liège, de Namur ou de Dinant, ont leur douceur aussi; mais quelle différence! A côté du dualisme des hommes s'affirme un dualisme de la nature. La terre fait les hommes comme les plantes. Ainsi s'atteste la loi historique formulée par Hegel : l'histoire des peuples est préfigurée dans le caractère de la terre.
Dans les Flandres, la campagne est grasse ou sablonneuse. C'est la noue, la tourbe ou la bieffe. Pas de collines, peu d'escarpements. Prairies, champs, bois, polders, bruyères, partout la plaine immense. Oîi la terre est fertile, c'est la joie épaisse, la chair plantureuse, les corps épanouis et lourds comme de grosses poteries d"argile. Où le terrain est maigre, le paysan, plus rude, a les traits plus émaciés, quoique toujours énergiques : éternel serf d'un sol ingrat, il continue âprement l'âpre besogne des moines défricheurs. Mais d'un bout à l'autre des Flandres, c'est le même horizon sans fin, et les mêmes yeux graves qui regardent au loin et reflètent la grisaille mélancolique d'un ciel presque toujours couvert. Le docteur Louis Delattre observe que chez l'homme né et élevé dans la grasse plaine du Brabant, fertile en végétaux succulents, riche en animaux gros et gras, abondante en bière nourrissante comme du pain, l'appareil digestif, sollicité continuellement par de pleins pots et de vastes écuellées, prend le pas sur tous les autres organes. Et cela fait l'ample Flamand à grande bouche aux lèvres épaisses, aux mâchoires inférieures élargies, au front étroit : le type « digestif » dans sa splendeur végétative.
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Les docteurs Bardoux et Sargeant notent, de leur côté, que la marche dans les plaines flamandes a pour effets directs l'hypertrophie des muscles fessiers, la largeur du bassin, l'atrophie des muscles internes de la cuisse, le relâchement de la paroi abdominale avec tendance à la hernie, la fréquence du pied plat. Le nez est généralement volumineux, les narines béantes, les sinus petits, caractérisés par une face et un front plat, les pommettes non saillantes. L'air de Flandre est assez humide pour être respiré directement. L'oreille penchée vers le sol est oblique et toute simple de ligne.
En Wallonie, la Meuse, TOurthe, la Lesse, de nombreuses rivières méandriques s'ouvrent un passage à travers des collines verdoyantes ou dorées, des amoncellements de rochers, des gorges, des ravines, des vallées, le pittoresque tohu-bohu d'une nature désordonnée, mais coquette. Les plaines mêmes, qui paraissent très unies, ont des dévalements inattendus et je me suis laissé dire par des gens du pays que Napoléon ne dut sa défaite suprême, à Waterloo, qu'à la traîtrise d'un terrain dont les brusques déclivités ne se voient pas de loin. De toute cette nature souriante et changeante, le Wallon est imprégné. Il en est la vivante expression.
Le sol est généralement calcaire ou schisteux. Et, en vérité, quand on les voit si vifs, si remuants, on est tenté de croire que ses habitants eux-mêmes sont pétris de chaux et de schiste. Plus le sol est abrupt et tourmenté, plus la taille est petite, les formes anguleuses, le tronc rectangulaire, la jambe souple et robuste. On se trouve ici en présence du type musculaire par excellence, dont toute l'existence est une succession d'efforts physiques que trahit l'aisance de ses allures. L'œil clair est animé et riant, « habitué aux spectacles proches » dont il reflète l'aspect gracieux. L'oreille dressée « pour les échos
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des collines », est droite et de forme contournée, comme ces collines elles-mêmes.
Dans les Flandres, les propriétés sont vastes, et les paysans — pour la plupart des fermiers qui cultivent un bien qui ne leur appartient pas — vivent assez isolés. Il y a souvent de grandes distances entre les fermes. Le caractère flamand se ressent aussi de cette solitude et de cette espèce de vasselage.
Dans les régions agricoles de la Wallonie, où l'industrie n'a pas encore commis de ravages, les paysans sont plus groupés : un besoin de société les rapproche; quand ce n'est pas le village, c'est le hameau. La terre est très morcelée et le nombre est restreint des cultivateurs qui ne sont pas en même temps propriétaires. Ils vivent chichement si la terre donne peu ; mais avec dignité. Si pauvre, si maigre qu'il soit, le Wallon ardennais a la fierté du champ qui est à lui.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable chez le Wallon, c'est l'esprit éveillé et avisé, d'une grande assimilation, qu'il cache sous des apparences de frivolité et de « bon-enfantisme ».
La province de Luxembourg — le cœur même de la Wallonie — brille au premier rang dans les statistiques relatives à la diffusion de l'instruction : les lettrés y figurent pour 75 p. 100 de la totalité de la population. Le Wallon se distingue ainsi par son extrême sensibilité intellectuelle. Il est vivant, primesautier, frondeur à l'occasion. A travers l'histoire nous l'avons vu, comme le Flamand, batailler pour ses libertés ; mais avec une turbulente bonne humeur. Son sang est chaud. Le sentiment n'exclut pas le courage de vivre ni celui de mourir.
Pendant les grèves « noires » de 1886^, à Tilleur,
1. Ces grèves furent organisées pour forcer le gouvernement à accorder le suffrage universel par des meneurs socialistes wallons contre l'avis des socialistes flamands qui jugeaient dangereuse une agitation mal préparée et mal organisée.
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quelques mineurs s'étaient rassemblés sur la passerelle du chemin de fer. Des soldats qui passaient les sommèrent de se disperser. Ils croisèrent les bras en criant : « Tirez, lâches ! ». Le feu fut commandé, mais les balles passèrent au-dessus des tètes. Alors, les officiers déchargèrent leurs armes à leur tour et abattirent trois personnes : un mineur, une femme, un enfant. Les autres restèrent immobiles et crièrent encore, goguenardant la mort: « Tirez, lâches! »