Louis Bertrand. César de Paepe, sa vie, son œuvre
2. Au mois de janvier 1908, un député socialiste a tenu à prouver que le socialisme n'exclut pas la propriété. 11 a fait condamner à cinq francs d'amende un individu qui avait péché dans ses étangs.
l'esprit pratique dans le socialisme belge 245
N'oublions pas que c'est un Belge, le philosophe Colins^, qui a inventé le socialisme rationnel : il a fait découler la théorie collectiviste, — le mot lui appartient, c'est lui qui l'a prononcé pour la première fois, — de la religion scientifique basée sur la vérité démontrée, et quand il a conçu la célèbre formule : « L'ordre moral, c'est l'éternelle harmonie entre la liberté des actions et la fatalité des événements », il n'avait aucune pensée de destruction préafable pour faire régner cet ordre. Il faisait la part des circonstances, des temps et des milieux.
Bénédictin du socialisme, l'Auguste Comte de la Belgique saluait comme prochaine et fatale l'apparition d'une autocratie unissant la science à la force, inculquant la vérité par l'éducation, brisant la carapace des préjugés, « muselant la génération contemporaine et empêchant que son ineptie mette obstacle à l'établissement du bonheur humanitaire ». Mais, dans cette idée même d'une autocratie intelligente, ne voyons-nous pas se dessiner déjà un système de gouvernement anticommuniste, les plus aptes étant appelés à diriger les autres? Cette domination de l'intelligence, c'est évidemment ce que Colins appelait « la fatalité ».
Le collectivisme enseigne que l'unité, la petite cellule travailleuse, n'e.xiste plus dans le prodigieux agrégat prolétarien, qu'il s'est résorbé dans la masse, qu'il n'est plus qu'un atome dans cette humanité nouvelle qui s'équilibre en oppositions de forces. Et cependant, nous voyons M. Vandervelde préconiser, après M. Auguste Laugel, la' formation d'un Parlement idéal où chaque corps de métier enverrait siéger les plus éclairés parmi ses membres.
1. Colins, philosophe spirilualiste, né à Bruxelles le 24 décembre 1783, mort à Muiilrougc, le 12 novembre 1851, auteur de la Science sociale, de l'Economie politique, source des révolutions et des utopies prétcnduement socialistes.
246 LA BELGIQUE MODEBNB
La méthode belge est ainsi toute dans l'action électorale. « La politique des travailleurs, écrivait Stuart Mil! en 1874, est de persévérer à se faire représenter par des travailleurs. » Les orateurs du Parti ouvrier belge ont suivi ce conseil à la lettre. Ils croient à une législation meilleure par de meilleures élections. Qui dit élection, dit sélection. Le principe de la sélection n'est-il pas anticollectiviste au premier chef?
Mais ne chicanons point sur les mots. Ce n'est pas l'illogisme, c'est la logique des dirigeants du Parti que nous voulons faire ressortir lorsqu'ils disent : « On promet trop de choses aux travailleurs, on leur fait espérer le bonheur et le bien-être dans un avenir rapproché, alors que la réforme la plus modeste exige des efforts considérables. On se plaint du manque de persévérance des ouvriers socialistes, on leur reproche de se fatiguer raf)idement et de se décourager fort vite : n'est-ce pas un peu noire faute ? Ne pourrait-on essayer, avec un programme minimum, un programme de réformes immédiatement réalisables, comprises et senties par tous, de réunir les ouvriers sur le terrain à la fois politique et économique? »*
La classe ouvrière, corporativement organisée, comprend cette tactique. Elle suit sans murmurer ses chefs politiques et le travail de la Fédération syndicale est intimement lié à celui des leaders du parti.
S'il y a parfois des froissements, ils ont un caractère de rivalité personnelle. Ils se produisent surtout entre les socialistes prolétaires, — ceux qu'on appelle les « manuels », — et les « intellectuels ».
Les « intellectuels » ont une personnalité individuelle qui résiste à la noyade dans les flots anonymes