M. Louis Bertrand, député socialiste de Bruxelles
l'esprit pbatique dans le socialisme belge 247
de la masse. Les « manuels » ont conscience de la supériorité morale qui les écrase et se laissent aller parfois à des actes d'hostilité jalouse. Ils se font gloire d'appartenir à la mine ou à l'atelier, et, dans leur orgueil à proclamer qu'ils ne saA'ent pas l'orthographe, on sent percer d'amères rancunes^.
Il faut dire qu'il s'est créé, dans le socialisme belge, une sorte d'aristocratie que certains « camarades » plus bornés ne supportent qu'avec une sourde colère, et la situation de ces aristocrates du socialisme est assez comparable à celle de ces prêtres instruits, — donc tolérants — que les vieilles dévotes tiennent en suspicion et surveillent étroitement.
Mais si le socialisme beige a ses « vieilles dévotes », ceux-là n'en dominent pas moins le parti de toute la hauteur de leur intelligence, qui pensent que l'égalité des conditions n'est pas et ne sera jamais toute l'égalité, que la maxime collectiviste « à chacun selon ses œuvres » est déjà une doctrine inégalitaire, et qu'il y aura toujours une loi d'airain — celle de la dimension des cerveaux — même lorsque la « concurrence sans frein », dont parle Lassalle. aura disparu.
Quoi qu'il en soit de ces conflits d'individualités, le socialisme belge s'est tracé une ligne de conduite nettement accusée. Elle se résume en ceci : « Pas de politique du tout ou rien. A chaque jour sa tâche et son résultat. » Elle est, on le voit, essentiellement opportuniste.
Dans toutes leurs manifestations, dans tous leurs actes, les socialistes se sont d'ailleurs montrés, dès l'origine, presque toujours opportunistes et possibilistes.
Dès 1884, la question de l'attitude à prendre aux élections ayant été discutée dans un congrès, une
1 Un ouvrier disait au Congrès de Bresiau en montrant des mains calleuses : « Regardez bien, ceci est rare dans notre parti •.
proposition des Gantois portant interdiction aux socialistes, sous peine d'exclusion, de figurer sous une liste bourgeoise, était rejetée.
Le parti socialiste, comme parti syndicaliste organisé, est issu du Congrès de la Ligue ouvrière qui se tint à Bruxelles les 5 et 6 avril 1885. L'unique objet à l'ordre du jour de ce congrès était « l'utilité de réunir, en un seul parti, toutes les organisations ouvrières du pays ». M. Anseele et les députés flamands déclarèrent qu'il n'y avait qu'une simple adhésion à donner au Parti socialiste belge déjà constitué. D'autres délégués soutinrent que le mot « socialiste » effrayait encore les ouvriers, et que mieux vaudrait ne pas donner prise à la critique en prenant un titre plus ou moins incolore. Jean Volders, au nom de la Générale ouvrière, dit : d L"idée d'Anseele, de grouper toutes les forces sous le drapeau socialiste, est excellente et je l'approuve. Seulement, je crois que nous ne réussirons pas à avoir avec nous la masse des travailleurs. Ne présentons pas un programme qui puisse effrayer la masse résistante. »
A son tour. César de Paepe intervint : « Le mot « socialiste », déclara-t-il, fait peur à beaucoup d'ouvriers. Ce mot est un obstacle. Si, comme le dit Volders, on mettait de Teau dans son vin, on arriverait plus facilement à la création d'un vaste Parti ouvrier. »
Après un vif débat, la majorité des délégués des groupes socialistes décida d'exclure le mol « socialiste » du titre du nouveau parti et l'on décida la constitution du Parti ouvrier belge '.
Le mot « socialiste » était alors synonyme de « révolutionnaire », d' « anarchiste ». Un socialiste était forcément, aux yeux de la masse, un pétroleur, un
1. LoLij Beuthasd. Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique.
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agitateur, un exalté. C'était le révolté dans toute la force du terme. Et, sachant dans quelle suspicion ils seraient tenus si on les savait affiliés au parti « rouge », les ouvriers socialistes se gardaient d'afficher leurs doctrines.
En 1887, à l'occasion de la Saint-Eloi, fête des métallurgistes, et de la Sainte-Barbe, fête des mineurs, de nombreux meetings « noirs » furent organisés. Ces meetings « noirs » étaient ainsi appelés parce qu'ils étaient tenus la nuit, sans lumière, et la crainte était telle que la plupart des orateurs parlaient dans des tonneaux vides pour rendre méconnaissable le son de leur voix.
Au cours de l'un des meetings syndicalistes qui furent tenus à cette époque dans la région des terrils et des hauts fourneaux, le romancier Camille Lemonnier, qui avait suivi l'apôtre Jean Volders, fut interpellé par un ouvrier qui lui demanda : « Eh, bien! ne viendra-t-il jamais nous voir, le citoyen Syndicat? » L'éducation socialiste était si peu avancée encore qu'on prenait — non pas Le Pirée — mais le Syndicat pour un homme, et cet homme pour le chef du mouvement. Il n'y a pas vingt-cinq ans.
La plus brûlante question qui ait été agitée en ces dernières années au sein du parti est celle de la participation éventuelle des députés socialistes à un ministère libéral. A plusieurs reprises, elle est venue devant le conseil général du parti socialiste et elle a donné lieu chaque fois à des débats passionnés. Malgré l'opposition systématique d'un certain nombre de socialistes intransigeants qui voient dans cette collaboration gouvernementale une capitulation, un mouvement favorable a fini par se dessiner. Le principe s'efface derrière la tactique.
« Proclamons-le, a dit M. Anseele, nous sommes un parti de gouvernement, et si nous recourons parfois à des moyens illégaux, c'est parce qu'on nous
met hors la loi, et qu'on veut nous empêcher de conquérir le gouvernement*. »
Un autre député socialiste, M. Louis Bertrand, a montré, lui, tout le bien socialiste fait par certains membres du parti dans les administrations communales, comme échevins, et il en a conclu « que l'esprit socialiste a changé et qu'avec les méthodes intransigeantes on n'en serait jamais arrivé là ».
C'est la théorie du fait, c'est la justification, par le résultat, des règles formulées par le congrès de Quaregnon, qui n'a point condamné les alliances, mais les a laissées dans le domaine de la liberté et des circonstances. La politique de bloc l'emporta ainsi sur la politique de classe. Et pour montrer la nécessité d'une collaboration avec les partis bourgeois avancés, un député socialiste de Liège, M. Troclet, n'a pas craint d'affirmer que « l'avènement d'un cabinet socialiste intégral en Belgique dans une atmosphère capitaliste européenne serait un danger, les socialistes n'étant pas prêts à prendre seuls le pouvoir ».
1. Au mois d'avril 1882, l'Associalion des Tisserands, de Gand, fondée en 1857, fêta le 25* anniversaire de sa fondation. M. Anseele prononça, à cette occasion, un discours enthousiaste, dans lequel il prophétisa : « Il y a vintçt-cinq ans, les ouvriers luttaient pour avoir quelques centimes d'augmentation de salaire... Dans vingt-cinq ans nous verrons des ouvriers siéger à l'Hôlcl de Ville. » M. Anseele ne pensait pas si bien dire. En 1909, vingt-sept ans après, M. Anseele, depuis longtemps d'ailleurs membre du collège communal, était nommé éclievin de la ville de Gand. M. Anseele prévoit aujourd'hui l'entrée prochaine des socialistes dans le gouvernement comme en France, avec cette dilïérence qu'en BeL'ique elle se fera avec le consentement du parti qui aura ainsi sa part de direction dans les affaires du pays. Le directeur du Vooruit osa le proclamer en pleine Chambra : « Nous aspirons au jour prochain où le parti ouvrier belge sera représenté sur le banc des ministres. » Son camarade Smeets l'ayant interrompu en s'écriant : « Avec la République! » Anseele rép!i(iiia : « Même sans elle 1 >.
l'esprit pratique dans le socialisme belge 251
Comme les socialistes de tous les pays, les socialistes belges sont partisans du suffrage des femmes. L'égalité des sexes et des droits est un credo fondamental inscrit en tête de leurs revendications politiques. Cependant, lorsqu'en 1902 les socialistes scellèrent un pacte électoral avec les libéraux, ils souscrivirent aux concessions exigées par ceux-ci : « Représentation proportionnelle, exclusion du sexe féminin, renonciation à une agitation révolution- \ naire. » Le député Anseele justifia cette attitude par ce mot qui rappelle celui de Gambetta proclamant la nécessité de sérier les questions : « Nous ne pouvons combattre en même temps pour toutes nos revendications. » Et le congrès général du parti se rallia à celte thèse opportuniste que « les femmes étant encore dominées par le clergé, le suffrage universel intégral serait un désastre pour l'idéal socialiste et que mieux vaudrait encore le maintien du vote plural ».
Lorsque la question du remplacement militaire vint, en 1909, devant le Parlement, les socialistes n'hésitèrent pas à voter les exemptions ecclésiastiques pour obtenir le service personnel. Le service personnel, avec le système d'un fils par famille, voté également, augmentait le contingent, envoyait plus d'hommes à la caserne, c'est-à-dire renforçait le militarisme en Belgique en faisant une armée plus forte malgré la réduction de dix-huit à quinze mois de service; mais les socialistes considèrent, selon la théorie du compensatisme, du donnant donnant, que rien ne s'obtient sans une rançon. Ils se cantonnèrent donc dans cette pensée que le service général des familles ne serait qu'une étape vers le service général des individus, et, pour affaiblir le contingent, ils commencèrent par l'augmenter.
Au surplus, leur raison leur montre l'impossibilité de refuser les crédits militaires quand ils sont néces-
saires à la défense nationale. Ils veulent bien le désarmement... mais quand il sera général. Ils n'entendent pas donner l'exemple en livrant à l'étranger leur propre territoire. Ils estiment que la suppression des armées ne sera possible que lorsque se produira un grand mouvement de fraternité internationale et quand l'industrie guerrière aura disparu des continents civilisés. Ils sont ainsi en complet accord avec l'exdéputé allemand Bernstein lorsque celui-ci écrit : «Puisque la social-démocratie travaille avec les autres partis à Télaboration des lois de l'Empire, puisqu'elle veut accroître sa puissance, il est juste que ses repré'. sentants à la Chambre déclarent qu'au besoin les socialistes défendraient l'indépendance et l'intégrité de l'Empire contre une puissance étrangère. » Les socialistes belges s'attestent internationalistes ; mais on sent poindre de même dans tous leurs discours — et dans leurs actes — i'idée de la conscience nationale.
M. Vandervelde ayant écrit un livre d'une documentation serrée sur le Socialisme agraire, on lui demanda de compléter son étude par des aperçus sur l'organisation agricole dans la pociélé collectiviste. Il répondit qu'il ne voyait guère l'utilité de ce genre d'exercices intellectuels, préférant observer les faits pour en dégager des déductions, et, si possible, des directions générales, plutôt que de laisser son imagination vagabonder. Le socialisme belge entend ainsi rester sur le terrain solide des données scientifiques.
Attendons-nous à le voir pousser sa logique jusqu'à proclamer que Vorganicisme a créé une équivoque, une illusion métaphysique, que l'on a tort de mettre toujours en avant « la conscience collective de l'Etat », qu'il n'y a pas de conscience collective de l'Etat, qu'il n'y a que la conscience des individus qui composent un Etat, que l'Etat n'est rien, et qu'enfin l'individa est tout.
La rareté relative des grèves en Belgique. — Les socialistes belges envisagent la grève comme un moyen extrême. — Le coopératisme absorbe et assagit les dirigeants. — La grève serait la ruine des institutions socialistes. — Flamands contre Wallons dans les grèves noires de 1887. — L'excommunication du wallon Defuisseaux. — Le Vooruit se prononce contre la grève dans une période de crise. — L'action directe et le sabotage condammés en Belgique. — La question sociale est une question de science, non de violence. — Le congrès de Stuttgart condamne la colonisation capitaliste. — Les socialistes belges n'en admettent pas moins le principe de l'annexion du Congo. — Quand la raison parle, le socialisme ne discute plus. — L'entente cordiale du travail et du capital. — Les machines sont des « libératrices » et les fabriques sont un progrès social. — Le socialisme belge manque de direction spirituelle. — Il est conforme à l'esprit essentiellement pratique et matérialiste du pays. — Tel climat, tels hommes.
La Belgique est, parmi les pays industriels d'Europe, celui qui compte le moins de grèves et de grévistes*.
1. La dernière statistique (1907) donne les chiffres suivants :
Grèves Grévistes
Allemagne 3.328 272.218
France 1.309 438.466
Autriche 1.083 153.688
Angleterre 486 217.773
Belgique 207 24.982
La proportion des grèves par rapport à la population est la suivante : Grévistes
par million d'habitants
France 11.180
Allemagne 6.500
Autriche 5 640
Angleterre 5.040
Belgique 3.515
tl
254 Lâ BELGIQUE MÛDERNfi
La Belgique est très en retard — ou, si l'on veut, très en avance — sur les autres pays, quant au nombre des grévistes. La grande majorité des conflits y sont réglés entre patrons et ouvriers, sans autre intervention. Toutefois, on peut noter, en ces dernières années, une fréquence plus grande de l'intervention des unions professionnelles, et, dans ce cas, les résultats sont plus favorables aux ouvriers.
De façon générale, la grève n'est pas, en Belgique, le brusque résultat d'un mécontentement. C'est l'action réfléchie d'une organisation préparée. Les socialistes belges savent par expérience qu'une grève perdue a pour résultat de désorganiser et de créer une atmosphère de défiance et de suspicion. Ils l'envisagent comme un moyen extrême très redoutable.
L'évolution coopérative du socialisme contribue beaucoup à cette sagesse. Des ouvriers qui, jusqu'ici, ne songeaient qu'à se mettre à la tête des grèves et de toutes les agitations révolutionnaires, ont été appelés, en effet, à diriger les coopératives de production et de consommation, et l'on voit aujourd'hui ces mêmes « camarades » prêcher l'ordre, l'apaisement et la conquête du pouvoir par les moyens évolutionnaires. La raison? Ce sentiment très humain que la grève est la mère de la misère et que misère nécessite crédit. Or, le crédit ne fait pas leur affaire. Le 12 juillet 1900, M. Anseele prononçait, dans un discours sur la coopération, les paroles suivantes : « Nous avions, il y a quelques semaines, dix mille grévistes chez nous, des milliers de fileuses de lin, le lock-out des ouvriers menuisiers, et il y avait au Vooruit assemblée plénière. Ils étaient là, dans la salle, des milliers et encore des milliers. On disait : « Vous savez, il y « a la grève... — Oui, oui... Cela coûte. — Ah! natu- « rellement, cela coûte. — La coopérative va donner « quelque chose... — Tout ce que vous voudrez, fut-il a répondu; vous avez libre carrière; vous pouvez dis-
« poser de la caisse aussi largement que vous le « voudrez. »
Tout ceci est très beau en paroles, mais la coopérative qui vend du pain doit payer son fournisseur de farine, et celle qui fait commerce de meubles son fournisseur de bois, et celle qui vend des vêtements son marchand d'étoffes. La coopérative aura vivement fait faillite si elle donne tout et ne reçoit rien. Les dirigeants le savent : ils savent que la grève c'est l'obligation de faire crédit, et que le crédit, pour les institutions ouvrières, c'est la ruine à bref délai. D'où la nécessité de calmer les tempêtes.
Au cours des grèves noires de 1887, Jean Volders, dans le Peuple, ne cessait déjà de s'efforcer d'apaiser l'agitation ouvrière, w Le Parti ouvrier, écrivait-il, a fait ce qu'il a pu pour ouvrir les yeux aux mineurs. A l'heure présente encore, il leur crie : Casse-cou! Répondre aux provocations gouvernementales, c'est risquer de faire verser, sans le moindre profit possible, bien du sang ouvrier. »
A ce moment éclata, entre les socialistes, un grave conflit de races. Les Wallons, ayante leur têteDefuisseaux, « le dieu des ouvriers », luttaient avec une sorte de rage frénétique pour la conquête du suffrage universel : ils brusquèrent les événements par la grève. Les Bruxellois, les Gantois, les Anversois, et, de façon générale, tout l'élément socialiste flamand, s'efforcèrent de calmer l'excitation wallonne, disant que l'heure de justice sonnerait, mais qu' « il fallait y mettre le temps ». Le caractère pondéré du Flamand ne s'accommodait pas d'une agitation inopportune. Alors que le Wallon, vif et enthousiaste, ne voyait que le grand coup à porter, le Flamand résistait de toutes ses forces, ne croyant pas à la maturité du mouvement. De vives dissensions en résultèrent. Defui>«eaux s'attaqua aux Flamands, les traitant de « peureux » et de « traîtres ». L'affaire prit une telle
acuité que Defuisseaux fut excommunié du Parti ouvrier comme organisateur « d'une grève prématurée, intempestive, de nature à nuire à la cause ».Et, par la suite, les partisans de Defuisseaux ayant sollicité sa réintégration, l'amnistie même lui fut refusée par 120 voix contre 68.
Au plein de la crise économique de 1908-1909, les ouvriers fîlateurs de Gand affiliés aux syndicats chrétiens réclamèrent une augmentation de deux centimes par heure en compensation du short-time imposé par la dépression générale. On vit alors une chose- extraordinaire : on vit le Vooruit prendre fait et cause pour les patrons, déclarant qu'il n'était « ni opportun ni sensé de susciter une agitation gréviste pour la hausse des salaires dans une période de crise ».
Lorsque, au printemps de 1909,1e Sénat voulut modifier la loi sur la réglementation des heures de travail adoptée par la Chambre, il fut question d'exercer une pression par la grève. Mais aussitôt les dirigeants du Parti ouvrier mirent encore les mineurs en garde contre un emballement qui pouvait être funeste, et la grève fut repoussée.
On peut juger par ces exemples du modérantisme du Parti ouvrier belge. Il ne va pas, naturellement, sans la condamnation de l'action directe et du sabotage. Les socialistes belges ne voient dans de tels procédés qu'un « bluff révolutionnaire ». Le mot leur appartient. « Convertir les indifférents à nos idées, amener de nouveaux membres au syndicat, verser régulièrement ses cotisations, faire son éducation socialiste et celle des autres, voilà, disent-ils de la bonne gymnastique révolutionnaire, celle qui prépare les victoires; l'autre, celle qu'on décore de ce nom, n'est que de la dangereuse acrobatie. »
Le sabotage ne leur semble pas un moyen d'action syndicale : ils le considèrent même comme un aveu de faiblesse. Elle ne leur paraît nullement révolution-
naire la méthode qui consiste à faire grève sur grève, comme d'autres font de l'art pour l'art, sans préparation et sans but défini, « à emmêler des fils télégraphiques, à faire pour un soir l'obscurité dans les théâtres et les restaurants, à casser des carreaux, à abîmer la figure des jaunes et des policiers ».
La méthode à fracas, dite « française », frappe sans doute l'imagination; elle est plus sensationnelle que la méthode légale ; mais elle ne conduit qu'à de coûteuses et décevantes expériences. Il arrive bien que le patronat est quelquefois vaincu, mais il s'accoutume aux attaques, il apprend à se défendre, il s'aguerrit enfin, et il n'est pas sûr que la puissance d'attaque des prolétaires s'accroisse dans les mêmes proportions.
Les militants belges tiennent de tels raisonnements et les ouvriers comprennent parfaitement ce langage prudent, conforme au caractère même de la population. Ils savent que rien ne s'improvise et qu'il n'y a de succès durable que par l'effort continu de chaque individu, la tâche quotidienne et bien ordonnée de chacun. « La question sociale, disait Colins, est une question de science, non de violence ». Les socialistes beiges ont tenu à le prouver.
Le congrès socialiste international tenu à Stuttgart en 1907 a expressément condamné toute expansion coloniale sous le régime capitaliste : il a implicitement ordonné aux socialistes- de lutter contre toute idée de colonisation. Les raisons? La colonisation capilalisle M réduit en esclavage, brutalise, exploite et torture les indigènes ». Elle complique la lutte de classes de haines de races en mettant en concurrence les noirs et les jaunes avec les ouvriers blancs. Le triomphe de la démocratie socialiste et la chute du système capitaliste doivent résulter de l'exagération môme du capitalisme. Cette chute sera d'autant f)lus rapide que la sphère d'action du capitalisme l'a plus
258 LA BELGIQUE HODEBNB
limitée. Donc, opposition à toute nouvelle conquête soi-disant civilisatrice. Ce n'est que lorsque les nations seront organisées sur la libre base du socialisme international qu'il sera possible de coloniser et de développer toutes les parties du monde pour le bien général de l'humanité. Jusque-là, pas de concession.
Or, voici qu'en 1908, la Belgique se trouva en présence d'un grave problème colonial. Un traité portant annexion du Congo lui était proposé par le roi des Belges, souverain de l'Etat indépendant, dans des conditions qui équivalaient à un rachat. L'Angleterre, émue des scandales provoqués par le système d'exploitation à outrance de certaines compagnies concessionnaires, était, à ce moment, sur le point d'intervenir, et cherchait, de toute évidence, à faire prononcer la déchéance du roi des Belges comme souverain du Congo, le rendant responsable des atrocités commises. Après de laborieuses discussions, l'annexion, on le sait, finit par être votée par les Chambres, à une forte majorité. Quelle fut l'attitude des socialistes?
Spontanément, se conformant à la résolution du congrès de Stuttgart, la plupart se déclarèrent opposés à l'annexion et à toute politique coloniale.
Mais alors retentit la grande voix de M. Vandervelde, le chef du parti. Avec sa tranchante éloquence, il parla de l'annexion du Congo, — pour la défendre. Il reprocha aux socialistes antiannexionnistes de ne pas se placer du côté de l'humanité. Il évoqua la parole de saint Paul : « Si tu ne secours pas ton frère en détresse, tu ne l'as pas sauvé, mais tu l'as tué. » Il affirma que les frontières ne peuvent exister pour la classe ouvrière. Et, cinglant d'une raillerie ses contradicteurs, il les accusa de nationalisme : «Au Congo, déclara M. Vandervelde, nous devons réduire au minimum le régime de la conquête, abolir le régime
odieux des capitats, restituer aux indigènes leurs terres, supprimer le travail forcé, organiser l'instruction des nègres et les préparer à leur affranchissement. » M. Vandervelde ne borna pas là son action annexionniste. Il s'embarqua pour la colonie, où les autorités le reçurent comme une sorte de plénipotentiaire, et, quand il rentra en Belgique, on le vit dans les clubs africains et les cercles d'études coloniales, qui sont des groupements essentiellement bourgeois, voire capitalistes, essayer de communiquer partout son enthousiasme colonial et patriotique. On le vit exalter les richesses immenses du Congo, et nous l'avons entendu prononcer cette parole typique, qu'un concessionnaire ne renierait pas: «Si l'on abandonnait le Congo, les grands travaux tomberaient en ruines et les nègres en barbarie^ »
Cependant, certains dirigeants du parti s'offusquèrent d'une telle compromission capitaliste, et, à la Chambre même, M. Anseele apostropha assez durement son collègue. « Je ne réponds que de ma conscience, répliqua M. Vandervelde» « — Un mandataire socialiste ne dépend que de la classe ouvrière » , objecta M. Anseele. La querelle s'envenimait. Il fut alors décidé qu'une grande réunion serait tenue. M. Vandervelde comparaîtrait devant la fédération du Parti. II s'expliquerait. La réunion eut lieu. Vigoureusement, M. Vandervelde s'attesta le défenseur de tous les opprimés sans distinction de culte ni de race. Il soutint que la reprise du Congo pouvait seule mettre un terme aux abus signalés : « Plus tard, s'exclama-t-ii, vous me remercierez.» Et certains orateurs eurent beau prétendre que coloniser était le contraire de civiliser; montrer que l'Europe n'a
1. A son retour du Congo, M. Vandervelde réclama éloquemment : 1» l'introduction de la monnaie ; 2" la suppression du travail forcé. Or, il est à remarquer que le système colkctivistc condamne la monnaie et proclame l'obligation du travail.
260 LA BELGIQUE SIODERNB
apporté dans les colonies que «la peste, la syphilis et le choléra » et même, fut-il risqué, la maladie du sommeil; établir que les capitalistes sont plus barbares dans leurs procédés que les sauvages eux mêmes; prédire que l'annexion n'aboutirait qu'à des charges financières toujours plus lourdes et que la classe ouvrière serait encore une fois dupe et victime. Toutes inutiles démonstrations. C'est la thèse opportuniste de M. Vandervelde qui prévalut. Et non seulement les socialistes votèrent un ordre du jour annexionniste de fait, sous réserve des conditions onéreuses de la reprise ; mais encore ils admirent que le parti socialiste fût représenté au sein du Conseil supérieur colonial.
C'est ainsi que, tout en réprouvant l'exploitation capitaliste dans les colonies, les socialistes belges furent amenés à approuver et favoriser une conquête coloniale que commandait l'intérêt supérieur de la Belgique en tant que nation économique.
Quand la raison parle, le Belge, même socialiste, ne discute plus.
L'entente cordiale du capital et du travail n'est déjà plus un mythe en Belgique. Un industriel ayant, un jour, sollicité des pouvoirs publics l'autorisation d'établir une usine dans la commune de Namèche, près de Namur, cette autorisation fut refusée par le Conseil provincial, « l'intérêt général commandant la sauvegarde des sites ». La classe ouvrière de Namèche et des localités environnantes lancèrent alors une proclamation virulente déclarant qu'une telle décision équivalait « au boycottage de ceux qui peinent », que la grande industrie était un bienfait pour tous, que <» l'usine, c'était le salut ». Et une grande manifestation ouvrière fut organisée pour soutenir la société capitaliste dans ses démarches auprès du gouvernement.
A quelqu'un qui s'étonnait un jour de cette orien-
tation du socialisme, M. Vandervelde répliqua: « Nous ne pouvons pourtant pas supprinoer le régime capitaliste du jour au lendemain. »
M. Anseele, le député de Gand, qui demande un million pour fonder une filature socialiste, a complété cette pensée quand il a dit un jour : « Il faut faire cesser le divorce entre le capital et le travail ; il faut que ces deux ménages fassent un ménage sérieux, qu'ils soient unis comme frère et sœur. »
Karl Marx et ses disciples ont considéré le machinisme comme un agent de misère, parce qu'il aggrave le chômage*. Les socialistes belges, qui savent que le machinisme a fait la fortune de la Belgique, n'y voient, eux, qu'un mal passager pour un progrès nécessaire. Ils déclarent qu'il faut accueillir les machines comme « des libératrices futures », et nous avons trouvé dans le Peuple cette réflexion curieuse, au moment même où des grévistes, à Concarneau, mettaient à sac les usines sardinières et brisaient les machines à sertir les boîtes : « Les patrons éclairés suivent d'un œil attentif le progrès du machinisme et, au besoin, aident à ce progrès, afin d'utiliser les nouvelles découvertes; les maîtres de carrières routiniers suivent paisiblement l'ornière de plus en plus profonde de la vieille routine, où ils finiront par s'enliser tout à fait. »
Dans une réunion d'ouvriers boulangers, tenue à Bruxelles, à la suite d'un grand mouvement d'agitation pour amener la suppression du travail de nuit, nous entendîmes un orateur socialiste proclamer à son tour que « les fabriques sont une manifestation du progrès social » et que « les combattre serait imiter don Quichotte qui partait en guerre contre les moulins à vent ».
La grande erreur du socialisme belge est de s'être par
1. ( Dans le monde industriel où noas vivons, a dit Louia Blanc, toute découverte est une calamité ■.
trop incorporé au machinisme. Il est mû par une idée et il n'a pas d'idéal dans le sens élevé du mot. Il est bien préoccupé d'une éducation sociale meilleure, mais on ne sent pas assez la recherche du progrès, moral. Il ne s'occupe que de mieux être matériel. Il n'est pas assez sociologique.
Les premiers socialistes de 48, comme Colins, s'inquiétaient surtout de la formation des intelligences, du pétrissage des cerveaux, en vue du plus grand équilibre moral. Produit naturel de la grande poussée industrialiste, le socialisme actuel ne voit dans l'individu que l'être physique, la machine travaillante. Il n'est question que de discipline corporative, alors que la discipline personnelle devrait être enseignée d'abord ou tout au moins en même temps. Ce « nécessaire moral » n'est pas moins utile que le « nécessaire physique ». On n'apprend pas assez aux individus qu'ils sont comme autant de « fins en soi », et qu'à côté de leur valeur matérielle comme ouvriers gagnant de bons salaires, ils sont aussi, ils doivent être une valeur morale. La richesse matérielle n'est pas tout : il y a aussi la richesse des idées, des connaissances, et la force d'un pays est peut-être moins dans une activité économique, souvent factice, que dans son activité intellectuelle.
Tel quel, pratique et manquant de « direction spirituelle », le socialiste belge se conforme à l'esprit mercantile et matérialiste du pays. Et lorsque nous retrouvions tant d'influences raciques et climatologiques dans le socialisme belge, nous avons souvent pensé à la page de la Philosophie zoologique sur l'action du milieu cosmique, où Lamarck dit : « Quantité de faits nous apprennent qu'à mesure que les individus de l'une de nos espèces changent de situation, de climat, de manière d'être ou d'habitude, ils en reçoivent des influences qui changent peu à peu la consistance et les proportions de leurs parties, leur
lÈ SOCIALISME APPRIVOISÉ Ô6â
forme, leur facilité, leur organisation même, en sorte que tout en eux participe, avec le temps, aux mutations qu'ils ont éprouvées... Par exemple, que les graines d'une graminée ou de toute autre plante natuturelle à une prairie humide soient transportées, par une circonstance quelconque, d'abord sur le penchant d'une colline voisine, où le sol, quoique plus élevé, sera encore assez frais pour permettre à la plante d'y conserver son existence, et qu'ensuite, après y avoir vécu et s'y être bien des fois régénérée, elle atteigne de proche en proche le sol sec et presque aride d'une côte montagneuse; si la plante réussit à y subsister et s'y perpétue pendant une suite de générations, elle sera alors tellement changée que les botanistes qui la rencontreront en constitueront une espèce par- J,icuJière. La même chose arrive aux animaux que des circonstances ont forcé de changer de climat, de manière de vivre et d'habitudes. »
La même chose arrive aux idées politiques.
Les transformations sociales. — Le retour aux anciennes corpolalions. — L'organisation des métiers et celle des syndicats.
— Mêmes formes, mêmes conceptions, mêmes tendances vers la monopolisation. — L'individualisme contemporain et le système corporatif. — Une conquête de la Révolution : la liberté du travail. — Les révolutionnaires contre la Révolution. — La Belgique berceau du syndicalisme. — Le socialisme économique. — Conflits et batailles d'intérêts. — La production socialisée. — Le capitalisme prépare le monopole.
— Les socialistes complices des accapareurs. — La société dans la voie socialiste. — Le régime existant, encore amplifié, se?ait-il le régime idéal ? — Les syndicats verriers forcent les producteurs à se coaliser. — Ou l'organisation patronale ou la grève. — La limitation de la production aux besoins de la consommation dans les mines de charbon. — Les socialistes belges inventent le chômage proportionnel. — La démocratie ouvrière liguée contre la démocratisation des prix.
Une évolution s'est évidemment produite, mais plus nous étudions la lutte des classes et des idées en Belgique, plus nous sommes amené à conclure que le moule, le réceptacle, l'alambic, où se distillent les transformations sociales n'ont pas changé. Les ouvriers aujourd'hui se disent socialistes : les artisans des corporations de Gand, d'Ypres, d'Audenarde, de Louvain l'étaient aussi, à leur manière, lorsqu'ils défendaient leurs prérogatives professionnelles, et les moines même, lorsqu'ils se groupaient dans les couvents pour travailler la terre et faire du commerce en commun. Des abbayes aux maisons de corporations,
la distance n'est pas grande. Entre les maisons de corporations et les Maisons du peuple, il y a de même d'étroites parentés.
Tout le mouvement syndicaliste auquel nous assistons n'est pas autre chose qu'une renaissance, une résurrection du corporatisme de l'époque des communes. La loi palingénésique s'affirme ici avec force.
Les points de comparaison abondent. En feuilletant Y Histoire de la fériode communale en Belgique^ de M. Maréchal, on ne cesse pas d'en relever.
La corporation constituait une personne civile : à ce titre, elle pouvait acheter et vendre des marchandises et posséder des immeubles. — Le syndicat n'a pas encore la capacité juridique, mais il l'aura parla force des choses, et, en attendant, il peut, par les coopératives, acheter, vendre et posséder.
La caisse des corporations était alimentée par les cotisations des membres, les droits d'entrée et les amendes. — Il en est de même aujourd'hui dans les syndicats.
Les corporations possédaient en commun une maison, où se tenaient leurs assemblées. — Les syndicats ont leurs maisons du peuple, où ils tiennent leurs réunions et qui sont pareillement leur siège social.
Chaque métier avait un sceau et une bannière. — La plupart des syndicats ont aussi leur sceau; ils ont tous leur bannière.
Grâce à leur union, les membres d'une corporation pouvaient avoir en commun ce qu'il eût été bien difficile à chacun d'avoir en particulier. Ainsi, les tanneurs avaient un moulin à écorcer commun. Les écorces étaient achetées en gros par les doyens et réparties ensuite entre les différents patrons. — Les coopératives de production et les fédérations de coopératives ne procèdent pas autrement.
Seuls, les membres de la corporation pouvaient
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fabriquer et vendre, dans îa localité, les produits de leur industrie ; on était donc forcé d'accepter leurs conditions. Or, le prix de la marchandise était fixé par le reward (surveillant) et toujours maintenu à un taux rémunérateur. — Les syndicats sont unanimes à réclamer pareille organisation.
Le compagnon était l'associé du patron. Son salaire était réglé; il ne différait pas sensiblement de celui du patron. — Il n'est pas un syndicat qui ne revendique un salaire se rapprochant plus sensiblement de celui du patron.
Pour éloigner tout souci du lendemain, les membres de métier formaient entre eux une vaste société mutuelle; l'argent des cotisations, des droits d'entrée et des amendes servait à secourir les confrères malades, à indemniser ceux dont la maison était incendiée, à subvenir à l'entretien des veuves et des orphelins. — Les syndicats ont pareillement leurs sociétés de secours mutuels.
Le métier ne voulait pas seulement que ses membres eussent de quoi vivre : il s'occupait aussi de leur ménager un repos convenable. La quantité de travail à fournir chaque jour était déterminée; on fixait de même le nombre d'heures de travail; tout travail de nuit était interdit. Le patron encourait une forte amende s'il violait, sur l'un ou l'autre de ces points, le règlement du métier. — La réglementation de la durée du travail, le règlement d'atelier, les poursuites contre le patron s'il viole le règlement : on voit tout cela encore dans l'actuelle organisation du travail.
Les rewards avaient le droit de visiter à toute heure les ateliers. D'où une foule de tracasseries et de vexations. A Ypres, nous voyons même les valets admis à partager la surveillance du travail : « Il y aura dans la ville d'Ypres, dit un règlement de 1280, deux voies (c'est-à-dire deux inspections), l'inspection
du nord et l'inspection du sud. Dans chacune, six maîtres et trois valets » . — L'industrie est aujourd'hui pareillement contrôlée : les inspecteurs du travail ont simplement remplacé les rewards. Comme autrefois, les ouvriers ont des délégués reconnus pour la surveillance des lois professionnelles.
Les métiers devenant de véritables monopoles aux mains de quelques-uns, la valeur des produits atteignait des prix exagérés. — Les syndicats ne cherchentils pas de même à faire monter les prix, pour faire monter les salaires, en faussant le jeu de la libre concurrence? Ne réclament-ils pas de même la monopolisation des produits qui favorise leur cherté^?
Qu'arrivait-il avec le monopole? Il arrivait qu'abrités derrière leurs privilèges et n'ayant point de concurrence à redouter, les métiers se dispensaient généralement de toute recherche et de tout effort. Ils s'efforçaient même de briser l'initiative des compagnons intelligents et travailleurs qui cherchaient des perfectionnements. — Dans toutes les exploitations monopolisées, n'est-ce pas aujourd'hui la même aberration?
Le monopole! Il aboutissait à ceci encore : un savant voulait construire des instruments de mathématiques et d'astronomie : les chefs de la corporation venaient détruire ses fourneaux. La raison? Il n'était pas des leurs. Créait-on un nouvel outil ? Telle corporation prétendait avoir seule le droit de le fabriquer. Argand invente le quinquet : les ferblantiers veulent lui défendre de tirer aucun profit de son invention; car eux seuls ont le droit de faire des lampes. Quelle partie d'un soulier un membre de la corporation des
1. Les alIumeUes françaises, renommées pour leur cherté et leur mauvaise qualité, reviennent à l'Etat français à 180 francs le million, d'après un rapport do M. Antonin Dubost. Si, au lieu d'avoir des maniifaclures à lui, l'Etat achetait les allumettes en Belgique, à l'industrie privée, il ne les paierait que 130 francs.
savetiers pouvait-il réparer sans empiéter sur les droits de la corporation des cordonniers? A quel moment un habit cessait-il d'être neuf et pouvait-il être vendu par un fripier sans que celui-ci eût à craindre d'être traduit en justice? De telles questions se posaient. Elles entretenaient des rivalités passionnées qui dégénéraient parfois en tueries. A Gand, en 1345, les tisserands massacrent 500 foulons ; quatre ans plus tard, les foulons, unis aux bouchers, font périr 500 tisserands.
Que l'Etat s'empare demain de tous les moyens de production et nous assisterons aux mêmes abus et aux mêmes errements amplifiés encore. L'ouvrier ne sera plus qu'un automate, l'Etat industriel ne gagnera plus rien à la substitution d'un procédé de travail à un autre plus pratique, et le progrès sera détruit dans l'esprit d'initiative, c'est-à-dire dans sa source même.
Les corporations ont eu leur utilité historique. Dans une époque de servitude, elles furent de précieux instruments de défense. La perspective pour chacun de devenir maître à son tour, de fonder une famille, d'acquérir l'indépendance, ennoblissait le travail et relevait les professions inférieures. Les métiers donnèrent ainsi aux communes une prospérité que la plupart n'ont jamais retrouvée depuis. Peut-être même la répartition des richesses s'effectuait-elle alors d'une façon plus équitable qu'aujourd'hui.
Mais on oublie trop que les corporations furent, de par leur discipline étroite qui répugne à notre individualisme contemporain, des organismes de tyrannie. On oublie trop, quand on souhaite leur retour, la réaction qu'elles engendrèrent, et la grande révolution économique du machinisme. On oublie trop surtout la Révolution française, dont l'un des premiers actes fut précisément de substituer, au système cor-
poratif. celui de la liberté du travail, — la liberté fut alors considérée comme une conquête, — et de décréter que seule la loi de l'offre et de la demande interviendrait désormais dans les échanges.
Il est piquant de remarquer, à cet égard, que les mêmes hommes, qui s'inspirent des principes de 89, cherchent aujourd'hui à faire revivre le système des corporations que ces mêmes principes condamnèrent au nom du « droit sacré » de la liberté.
La Révolution française elle-même n'aurait-elle donc été qu'un accident politique?
Berceau du syndicalisme, la Belgique était, en tout cas, bien préparée pour recevoir et s'assimiler les théories collectivistes. Aucune violence ne fut nécessaire. Elles étaient dans l'atmosphère. On en peut trouver une preuve dans ce fait que les ouvriers belges n'ont jamais été républicains dans le sens que l'on donne en France à cette appellation. Ils se sont réveillés socialistes sans transition aucune. On pourrait dire, dans une certaine mesure, que la conformité même du cerveau belge est socialiste. Pour toutes les œuvres d'assistance, de prévoyance, de mutualité, pour les coalitions professionnelles, le terrain était prêt. Et le principal ouvrier du corporatisme socialiste fut le besoin même de l'effort commun, aidé par la compréhension nette de la solidarité des intérêts.
La Belgique a été ainsi amenée peu à peu à créer un genre de socialisme qui lui est propre, ou, du moins, que nous ne trouvons aussi développé dans aucun autre pays, si ce n'est en Australie peut-être : le socialisme économique. La race est essentiellement mercantile et l'on trouve chez les socialistes belges, au premier plan, le même esprit de compétition qu'ils critiquent et combattent dans la société capitaliste.
Le socialisme, par ses coopératives, ne dresse pas
seulement le consommateur contre le producteur : il dresse le producteur contre le producteur. Il y a déjà conflits et batailles d'intérêts. Déjà, la grande boutique coopérative essaie d'absorber la petite en la ruinant. Les chefs socialistes sont pour le grand commerce, le trust des coopératives. Pour réaliser la justice et donner à chacun le produit de son travail, ils veulent dès à présent pouvoir diriger, en le centralisant, le mouvement coopératif. Ils prêchent la concentration monopolisatrice.
Mais voici qu'avec leur sens pratique et l'esprit de liberté qui est en eux, les socialistes belges semblent déjà reculer devant la monstrueuse conception qui ferait de tous les individus des serviteurs et des rouages d'une administration qui serait tyrannique et odieuse comme toutes les administrations, et qui le serait même davantage puisqu'elle serait plus étendue.
Contre le despotisme d'un Etat qui ne serait qu'une sorte de confédération générale, nous voyons déjà se dresser l'intérêt particulier du syndicat. Nous voyons déjà les associations corporatives perdre complètement de vue l'intérêt de la collectivité dans leur lutte — d'ailleurs légitime — pour un meilleur salaire. Nous les voyons parfois se faire même les complices du capital dans cette bataille des appétits déchaînés. Nous voyons, par exemple, le syndicat des ouvriers verriers proclamer triomphalement qu'il a réussi « à établir l'union complète entre le capital et le travail » à la suite d'un conflit dont les circonstances méritent d'être rapportées.
Les sociétés verrières cherchaient depuis longtemps à former un syndicat pour la réglementation de la vente, une sorte de trust d'expansion et de défense qui aurait pour conséquence immédiate de relever les prix. Mais l'entenle ne pouvait s'élablir, en raison surtout des exigences de certains produc-
leurs dans la répartition des quotes-parts : que firent alors les ouvriers socialistes? On peut penser qu'ils se tinrent cois, n'ayant pas à intervenir dans une discussion essentiellement patronale, n'intéressant que la direction administrative des diverses entreprises de verreries. On peut penser encore qu'ils protestèrent contre la nouvelle coalition capitaliste qui s'apprêtait à surgir et dont le résultat le plus clair serait l'augmentation des prix de tous les objets en verre et, par suite, du coût de la vie. Non. L'Union verrière, qui réunit tous les verriers socialistes, n'intervint que pour sommer les producteurs de se coaliser, et voici les paroles significatives prononcées par le président du Syndicat des ouvriers : « Les établissements luttent entre eux; c'est l'anarchie, il n'y a ni réglemenlalion ni entente. Si les patrons marchaient d'accord, il en serait autrement. La grosse majorité d'entre eux est de cet avis; mais l'entente n'est possible qu'à la condition d'être unanime, par exemple, par la créalion d'un comptoir général de vente. Malheureusement, quelques patrons n'en veulent pas, alors que c'est la seule solution de la crise, le seul moyen possible de sauver cette belle industrie. » Et, non contents de se prononcer ainsi pour la formation du syndicat patronal, les ouvriers signifièrent aux fabricants leur préavis de cessation de travail, si, à une date déterminée, l'entente n'était pas conclue. Ou l'organisation patronale ou la grève. L'ultimatum fut catégorique.
Les ouvriers firent plus : sachant qu'un fabricant au moins ne voulait pas entendre parler de convention, ils menacèrent ce « sauvage » d'un boycottage en règle s'il n'adhérait pas au groupement. L'Union verrière ne lui fournirait plus d'ouvriers et il serait obligé de fermer son usine, dans l'impossibilité de recruter un personnel assez nombreux parmi les ouvriers non syndiqués.
L'idée de l'Union verrière, en poussante la créatioa
d'un cartell verrier, était évidemment d'amener, avec une majoration des prix, une amélioration des salaires. Mais le moyen employé est au moins curieux si l'on songe aux campagnes des socialistes dirigées contre l'agglomération capitaliste, à leur lutte contre « la concentration des richesses qui supprime la classe moyenne et opprime et affame les travailleurs. »
Les socialistes qui, ouvertement, collaborent à cette concentration, peuvent-ils se plaindre si, par elle, comme ils le prétendent, le public est taillé à merci? Peuvent-ils encore crier à l'accaparement?
Pour maintenir la fermeté des prix et des salaires, les syndicats ouvriers ont imaginé un autre moyen d'intervention dans la direction des entreprises charbonnières, et celui-ci est plus caractéristique encore: ils ont inventé le chômage proportionnel.
Le 1'^ avril 1908, quelques charbonnages réduisaient de 5 à 10 p. 100 les salaires, le prix des charbons ayant lui-même subi une baisse sensible. Une vive effervescence se manifesta aussitôt dans tous les bassins, et les syndicats prirent une décision inattendue : remontant à la source du mal, ils voulurent empêcher la baisse des prix en arrêtant la surproduction, c'està-dire la formation des stocks, et, pour arriver à leurs fins, ils résolurent de limiter à cinq jours, puis à quatre s'il était nécessaire, la semaine de travail. Et le chômage proportionnel fut décrété. Il fut décrété et appliqué malgré les jugements des conseils de prud'hommes de Dour, de Pâturages, d'Auvelais et de harleroi qui, tous, virent dans le fait de l'abandon du travail, une rupture du contrat synallagmatique liant les deux parties.
Le parti socialiste fit naturellement cause commune avec les syndicats ouvriers et l'un de ses chefs, M.Jules Destrée, que nous avions consulté sur celte audacieuse tactique, nous déclara : « Les droits des mineurs sont ici des droits d'associés; les temps ne
sont plus où les ouvriers pouvaient être considérés comme des instruments inconscients aux mains des patrons ».
Des ouvriers nous dirent à leur tour : « Nous sommes les victimes de la mauvaise organisation capitaliste. Avec le système d'exploitation à outrance, les crises industrielles sont inévitables. Le prolétariat est la première victime de ces crises. Il a le droit d'intervenir. Un seul moyen est en son pouvoir : la limitation de la production par le chômage proportionnel. Proportionner la production aux besoins de la consommation, c'est assurer la stabilité d'une industrie, c'est maintenir la fermeté des prix, c'est empêcher, par suite, la diminution des salaires et toutes les misères qu'elle entraîne à sa suite. Quand il y a des stocks, les patrons imposent des réductions et l'ouvrier crève de faim. Les stocks étant ainsi les grands régulateurs des salaires, il importe de les abolir en travaillant moins quand ils commencent à se former. Comme associé du capital, le travail a un droit de contrôle. Les ouvriers doivent savoir, désormais, quelle est la situation exacte du marché. Ils doivent suivre la mouvement des commandes, étudier les rapports et statistiques, apprendre à lire les bilans pour savoir ce qu'il y a dedans et même ce qu'il n'y a pas. Les sociétés charbonnières s'associent pour vendre leur charbon le plus cher possible, et quand elles réalisent des bénéfices scandaleux, les ouvriers ne sont pas plus payés ou ne touchent que des augmentations dérisoires. Par la réglementation de la production, une telle augmentation de la maind'œuvre sera rendue impossible. Sans les bras des travailleurs, sans leur elTort de tous les jours, c'est la mort industrielle et le silence partout. Mais la victoire ouvrière ne sera complète que lorsque les syndicats parviendront à régler internationalement la production. C'est ce résultat quil est indispensable d'at-
teindre. Il ne faut plus que, lorsque les mineurs d'une nation sont en lutte contre le patronat pour l'amélioration de leur situation matérielle ou morale, leurs camarades des nations voisines fournissent eux-mêmes au patronat l'arme terrible de la surproduction. La Belgique vient de donner l'exemple. «
Par une coïncidence singulière, la même tactique était suivie au même moment par les ouvriers diamantaires d'Anvers et d'Amsterdam. Ici encore, les associations ouvrières des deux grands centres diamantaires voulurent, par une grève d'une durée déterminée — un mois — arrêter une surproduction causée par le ralentissement des achats d'Amérique, qui menaçait de provoquer une baisse des prix. Quatre semaines de chômage, c'était 25.000 carats de moins jetés sur le marché. Après une telle restriction dans la fabrication, le diamant retrouverait son cours normal, et même, quoiqu'ils aient atteint jusque-là 200 francs et plus par semaine, les salaires pourraient se redresser encore : telle était du moins la pensée des ouvriers diamantaires, car il convient d'ajouter que les salaires ne furent pas augmentés comme les ouvriers l'avaient escompté. Au co.ntraire. Le premier effet de la grève, en etîet, fut de favoriser à la fois les petites fabriques où travaillent des ouvriers indépendants et l'organisation dissidente mixte, mi-patronale, mi-ouvrière, connue sous le nom de « Gilde ».
Quoi qu'il en soit, voici deux corporations, — mineurs et diamantaires — qui prennent prétexte d'un ralentissement des affaires de nature à provoquer une baisse des prix, et, par conséquent, des salaires, pour décréter d'elles-mêmes, sans aucune sorte d'entente avec les patrons, la limitation de la production.
Pour les ouvriers des tailleries, la grève proportionnelle ne pouvait avoir de conséquences graves. Le diamant est un objet de luxe et de fantaisie, la hausse
Le socialisme appliqua 275
des prix ne saurait ici atteindre réellement la grande collectivité des consommateurs. On vit très bien sans diamants.
Pour l'industrie houillère, les conséquences ne pouvaient être les mêmes. Le maintien rigoureux des prix du combustible dans une période de crise équivaut à une déclaration de guerre à l'industrie métallurgique qui ne vit que par le charbon. Or, l'industrie métallurgique occupe des milliers et des milliers d'ouvriers que la cherté du charbon affame lorsqu'elle enlève aux industriels nationaux toute possibilité de tenir tète à la concurrence étrangère.
Les syndicats des mineurs ne virent ici encore que leur intérêt corporatif particulier. Alors que le pays était atteint dans ses forces vives, ils préférèrent un travail limité à une réduction des prix du produit régulateur de l'industrie. Leur solidarité pour les ouvriers métallurgistes et pour la collectivité s'arrêta à la conception éminemment pratique du travail proportionnel et ils firent le jeu des producteurs charbonniers qui ne protestèrent et ne poursuivirent les chômeurs que pour le principe, les journées de chômage n'étant naturellement pas payées.
Ainsi la démocratie ouvrière nous donne le curieux spectacle d'une lutte organisée, essentiellement capitaliste dans sa forme et dans ses résultats, contre la démocratisation des prix.