‹ La Belgique moderne, une terre d'expériencesChapitre 32 sur 42 · LES OBLIGATIONS DU TISSAGE DE GAND · texte numérisé non relu

LES OBLIGATIONS DU TISSAGE DE GAND

Le conseil d'administration du tissage coopératif de Gand recommande à tous les camarades désirant faire un bon place-

1. Cette déclaration est à rapprocher de celle de M. Gustave Rouanet, dans l'Humanité : * Il nest pas inditlérent à la classe ouvrière d'un pays que sa classe capitaliste augmente la somme générale de ses proûls. »

ment de leurs épargnes ses obligations de 25 francs au porteur, rapportant un intérêt fixe de 4 p. 100 l'an.

On peut se procurer ces obligations à Gand, au siège de la Société ; Bruxelles, à la Maison du Peuple ; Anvers, au Werker ; Louvain, au Prolétaire ; Seraing, à l'Emulation prolétarienne ; Joliment, au Progrès ; Souvret, à la Citadelle du Progrès.

Camarades, placez votre argent dans nos œuvres !

Bruxelles (payement des coupons). — Les camarades César Moors et Pauwels feront le payement des intérêts et des coupons des Tisserands-Réunis en la salle 5 de la Maison du Peuple.

Le sont-ils quand la coopérative « La Justice», de AVaremme, voulant fonder une succursale à Hannut, ils font de la propagande pour placer des actions de 25 francs, payables en vingt-quatre mois, actions susceptibles de dividendes, bien entendu?

Les carriers socialistes ont établi, à Modave, une carrière socialiste, une « Carrière aux Carriers ». A la suite de difficultés financières, un chaleureux appel fut adresséaux bourses socialistes. L'avis de souscription était ainsi conçu :

Si les carrières de Modave peuvent continuer leur exploitation, tous les travaux préparatoires à une exploitation intérieure seront terminés dans deux ans. Ils pourront extraire alors annuellement, outre les déchets, 1.000 mètres cubes de pierre excellente, valant 60 francs le mètre cube avant la taille et 1.000 mètres cubes de pierre moins bonne, valant 20 francs en moyenne. C'est une recette assurée de 80.000 francs.

Or, l'extraction coulera environ 30.000 francs de salaires ; les frais généraux n'atteindront pas 10.000 francs et la charge financière sera do 10.000 francs au maxinmm. 11 reste donc, chaque année, 30.000 francs au moins à consacrer aux amortissements. Serait-il digne du Parti de laisser périr une œuvre ouvrière qui a devant elle de telles possibilités d'avenir?

Que faut-il aux carriers de Modave, pour leur permettre de traverser les années difficiles? Cent mille francs, dont trente mille pour rembourser la banque, une vinulaine de mille pour compléter leur outillage, notamment par l'achat d'une grue électrique, qui leur permettra de déplacer plus économiquement les blocs et de conduire les wagcms à la gare. Cinquante mille, enfin, pour constituer le capital roulant, si nécessaire à toute entreprise. Si le Parti ouvrier les leur fournil, une grande victoire ouvrière est assurée.

l'esprit capitaliste dans les coopératives 309

Emprunt de 100.000 francs, charge financière de 10.000 francs, cela fait donc du 10 p. 100 pour les heureux actionnaires socialistes! On s'explique l'intervention de la commission d'enquête et du conseil général de la Fédération des Mineurs liégeois. Au cours d'un congrès, commission et conseil insistèrent auprès des délégués pour que l'épargne socialiste fût placée dans la coopérative de production de Modave, « qui doit rester l'œuvre du Parti ouvrier ». Commission et conseil invitèrent les syndicats de mineurs, et spécialement ceux qui placent leurs fonds dans des institutions capitalistes, à déposer leurs capitaux dans les œuvres ouvrières de production, « qui leur procureront plus d'avantages et autant de garanties que n'importe quelle œiivre bourgeoise ».

Un délégué renchérit : il démontra, par l'exemple de son syndicat qui avait perdu 2.000 francs en convertissant son avoir en obligations de villes, que « l'argent des syndicats est mieux placé dans les œuvres socialistes qui, toujours, rembourseront l'intégralité des versements». Et l'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité:

La Fédération des mineurs de Liège, réunie le 11 juillet 1909, émet le vœu de voir tous les syndicats prendre au moins une action dans chaque coopérative de production, constituée d'accord avec le Parti ouvrier ;

Engage ceux d'entre eux qui placent leurs fonds dans les institutions capitalistes ou en obligations de ville, à porter à l'ordre du jour de leur plus prochaine séance, le déplacement de ces fonds;

Attire tout spécialement leur attention sur ce sujet et les engage à placer leurs capitaux dans les coopératives socialistes de production et de consommation.

Certes, on ne saurait trop approuver les socialistes de placer leurargent dans leurs maisons de commerce puisqu'il y est si bien garanti et d'aussi bon rapport. Mais les socialistes ne font-ils pas encore ici œuvre capitaliste?

Que le Parti ouvrier fonde des institutions socialistes, rien n'est plus logique. Mais que ces institutions distribuent des intérêts et des dividendes, voilà qui peut surprendre. Il y a donc des socialistes qui consentent à vivre du travail de leurs camarades, à empocher de l'argent « engendré par la sueur » ! Cet argent a beau être socialiste, comme la^ sueur qui l'a produit, il n'en est pas moins de l'argent.

Je suis un bon mécanicien des usines Cockerill. J'ai gagné 10 francs par jour pendant dix ans, et, comme je suis économe, je n'ai dépensé que lamoitié démon salaire. Je me trouve donc à la tête de 18.000 francs. Je place cet argent dans les Carrières de Modave, oîi il est bien accueilli, si j'en crois les appels pressants du Parti, et voyez le résultat : j'ai fait œuvre socialiste, on me cite en exemple dans la classe ouvrière, et, comme je toucherai 1.800 francs d'intérêt, — cent sous par jour, — je n'ai plus besoin de travailler.

Me voici rentier. Mais il importe qu'une distinction s'établisse : ce n'est pas dans une entreprise bourgeoise que j'ai placé mes économies; c'est dans une entreprise « destinée à permettre à des prolétaires de ne plus être livrés, pieds et poings liés, à la féodalité capitaliste ». Je ne suis donc plus un rentier bourgeois ancien modèle, qui vivait de la basse exploitation des rocteurs et des manœuvres de carrières, misérables salariés du capital, — je suis un rentier socialiste.

Mais le socialisme va plus loin encore dans la voie capitaliste : il veut à présent avoir sa Banque à lui, pour ses propres opérations financières.

Les syndicats de mineurs du bassin de Liège ont plus de 500. 000 francs en caisse. La Fédération boraine dispose de deux millions ; celle de Charleroi, de trois environ. La Fédération du centre, enfin, possède près d'un demi-million. Au total : six millions. Or, le placement de cet important capital est laissé à l'initiative

l'esprit capitaliste dans les coopératives su

de Comités qui n'ont pas de connaissances financières. De sorte qu'en ces dernières années, — au dire de l'un des écrivains du Parti, — les syndicats auraient perdu plus de 100.000 francs an profit des capitalistes. Si une grève importante éclatait, les syndicats auraient besoin d'argent, il leur faudrait jeter leurs titres sur le marché : d'où effondrement des cours et perte certaine.

Pourquoi ne pas créer un organisme financier purement socialiste qui ferait fructifier les fonds des syndicats en les plaçant dans les institutions socialistes elles-mêmes dont le chiffre d'affaires annuel dépasse déjà 50 millions et qui pourraient les étendre sensiblement si la plupart ne se trouvaient privées de fonds de roulement?

L'idée de la Banque socialiste a été ainsi lancée, et tout de suite a pris corps. Les capitaux nécessaires à cette fondation? Les syndicats les ont dans leurs caisses. Et s'ils ne suffisaient pas, la somme complémentaire pourrait être obtenue, — c'est l'organe du Parti ouvrier qui propose, — par l'émission d'obligations du genre de celles que placent dans le public des sociétés de crédit foncier, rapportant un intérêt fixe et remboursables dans un délai déterminé. Ces obligations pourraient entrer dans le portefeuille des sociétés mutualistes et autres, pour la partie de leurs réserves qui dépasse les besoins urgents à prévoir. Elles pourraient se placer dabord dans le public sympathique aux sociétés coopératives, puis, ajoute le Peuple, dans le grand public, « qui trouverait là un placement sérieux, sans aléas ».

La question du crédit pour les coopératives se résume en deux points : avances hypothécaires pour leurs bâtisses, avance du fonds de roulement nécessaire. La Banque socialiste effectuerait ces deux sortes d'opérations. Pour en assurer le contrôle, elle se chargerait du service financier des coopératives. Elle

escompterait leurs traites et trouverait là même une source de bénéfices et le moyen d'aider les coopératives, aussi bien dans la gestion de caisse que dans le crédit à demander aux fournisseurs. Ajoutons à ces opérations la garde des valeurs appartenant aux coopératives et aux organisations ouvrières, la gestion de leurs fonds disponibles, etc.

En Belgique, lorsqu'on veut bâtir une église, on émet des obligations comme pour une entreprise industrielle quelconque. Sur ce même terrain pratique, on fait mieux encore : pour combattre le capitalisme, les socialistes s'apprêtent à fonder une banque, le plus bel instrument de capitalisme qui ait jamais existé.

Lorsque l'idée en fut émise, il y eut bien quelques protestations. « Nous ne devons pas. dirent certains socialistes, nous ingénier à imiter les bourgeois dans le maniement des sommes toujours grossissantes qui affluent dans nos caisses de combat. Ces caisses doivent être des coffres- forts au sens matériel de ce mot. Nos capitaux doivent dormir intangibles et oisifs, comme l'épée dans le fourreau, ou la poudre dans la casemate. Ils doivent être disponibles en entier, en tout temps, agiles, sûrs, foudroyants dans leur action. Ils sont la menace toujours suspendue, toujours grossissante et terrible. La société bourgeoise se moque du « révolutionnaire nanti ». Il faut nous faire à cette idée que nos capitaux sont un trésor de guerre, qu'ils ne doivent rxenproduire^ qu'il ne faut les utiliser que pour la cause directe, pour la dépense, et que nous ne sommes comptables visà-vis des camarades que des sommes reçues, telles quelles. A ceux qui exigeraient autre chose, répondons que nous sommes fidéicommis et non point administrateurs de rentes. Enfouissons l'or des cotisations dans nos caves et attendons, espérons, la conscience en repos et les mains nettes. Tout autre

l'esprit capitaliste dans les coopératives 313

procédé de thésaurisation émasculera le parti socialiste en le privant de ses disponibilités immédiates, en l'alourdissant, le prudentifiant. L'argent n'est pas le but, mais le moyen. »

Mais ces observations, d'ailleurs timides, n'ont pas prévalu devant l'idée commerciale, — et capitaliste, — du placement qui fait qu'au bout de quelques années, cent mille francs peuvent devenir deux cent mille francs avec les dividendes des dividendes et les intérêts des intérêts. La Banque socialiste sera fondée.

Alors qu'en France la Confédération générale du travail ne cherche à faire que de l'agitation, le Conseil général du Parti ouvrier belge ne songe, lui, qu'à tirer parti de sa puissance d'association pour faire des affaires. Le coopératisme est un merveilleux instrument de richesse ; pourquoi ne pas s'en servir et ne pas fortifier le parti en l'enrichissant ?

Le coopératisme ainsi compris, c'est bien du collectivisme, mais un collectivismecomplètement opposé à celui que préconisent les chefs du socialisme idéolo^ gique, puisque ceux-ci veulent tout régler dans l'intérêt des ouvriers qui assurent la production, alors que les coopératives, tout au moins celles de consommation, qui sont le plus grand nombre, ne visent qu'à l'économie, au meilleur marché, à la garantie du payement exact de la valeur. Contre l'ouvrier producteur, les mêmes chefs socialistes dressent ainsi, par le coopératisme, l'ouvrier consommateur. L'intermédiaire « bourgeois » est supprimé. C'est tout le résultat. Et l'on peut dire que les socialistes, en s'emparant du coopératisme, sont en train d'élever eux-mêmes une digue contre le torrent de leurs propres idées.

En remuant le sable capitaliste, la vague écumante et furieuse du socialisme construit peu à peu des dunes où elle vient doucement s'amollir.

Page 1