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CHAPITRE I L'esprit mercantile

Le mercantilisme chez les premiers Belges. — L'âge du tissu.

— Les privilèges et le prestige du marchand. — L'association des intérêts a fait la nation belge. — Le Belge a le sens des réalités. — Son opiniâtreté. — La lenteur, mais la sûreté dans l'effort. — L'amour du confort et du bien-être. — La hardiesse du capitaliste belge. — L'argent n'a pas de patrie. — La compréhension des nécessités. — L'emprise des affaires en Belgique. — Fraude et contrefaçon. — La méfiance du Belge.

— Raisons ataviques. — Quinze siècles de guerres et d'oppression. — La lutte contre les éléments. — La disparition de Bruges et la naissance d'Anvers. — Les morts revivent.

Les anciens Belges aimaient la guerre. Le nom de Belges signifierait belliqueux. Mais il est à remarquer : les Belges ne furent jamais des conquérants. L'histoire nous les montre toujours armés ; mais seulement pour conserver les droits arrachés au despotisme des seigneurs, princes ou souverains, ou en acquérir de nouveaux : jamais pour dominer d'autres peuples. Ils avaient l'esprit commercial dans le sang. Ils ne demandaient qu'à pouvoir librement l'exercer, sans nuire à personne.

L'origine des cités flamandes et brabançonnes est

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mercantile essentiellement. C'est la nécessité de défendre le négoce qui seule en fit des places fortes.

Au fur et à mesure qu'une ville se développait, son armement était organisé. ^lais, de même que l'intérêt commercial portait les ruraux à se grouper en agglomérations compactes, de même il amenait les citadins à construire des fortifications et à porter les armes. Ceux-ci se savaient menacés de toutes parts. Les dépenses faites par eux en armements étaient comme une prime d'assurance pour la sécurité de leur trafic et la garantie de leur prospérité locale. Dès le Moyen Age, nous voyons les marchands payer les frais des guerres engagées par les seigneurs. Ils se laissaient alors « tailler » sans murmurer. Dans leur esprit, c'est moins une armée qu'une police qu'ils entretenaient ainsi. L'honneur blessé justifiait l'effusion du sang. Mais l'offenseur avait toujours le droit de racheter ses torts par une compensation qui s'appelait icehrgeld, c'est-à-dire argent de la guerre ou prix de la paix. On payait pour avoir la paix.

Alors que tant de peuples cherchaient à s'enrichir par les armes, trouvant plus commode de s'emparer du fruit du travail d'autrui que de travailler euxmêmes, les populations belges, elles, ne se lassaient pas de produire. Sur les ruines d'une industrie, une autre industrie renaissait. Une ville dépérissait, une autre prospérait plus loin.

Dans l'antiquité, les Phéniciens et les Grecs établissaient des factoreries sur les côtes des pays où ils trafiquaient et certains de leurs entrepôts devinrent des lieux sacrés. Le commerçant voulait demeurer souverain dans l'enceinte où il apportait ses richesses afin qu'elles fussent à l'abri des convoitises. Le Belge, de même, de tout temps, voulut être maître chez lui, maître dans son travail, maître du fruit de son travail. A travers les siècles, nous le voyons constamment revendiquer ou défendre les privilèges qui, de

chaque centre commercial, devaient faire ou faisaient une sorte de « lieu d'asile ».

L'esprit de négoce était si bien enraciné chez les Ménapiens qu'ils le portèrent jusque sur les mers. On peut dire qu'ils furent les inventeurs de la marine marchande. Et lorsque, alliés aux Francs, ils firent des expéditions sur les côtes romaines, on fut tellement frappé, à Rome, de leur habileté et de leur hardiesse, que c'est à un Ménapien, nommé Caraus ou Carausius, que fut confié le commandement d'une grande flotte destinée à faire la chasse aux pirates et dont ce même Caraus se servit d'ailleurs pour s'emparer de l'Angleterre et s'en faire proclamer empereur. A cette époque reculée, les Romains recevaient déjà de Belgique des blés, des laines, des salaisons et d'innombrables troupeaux d'oies dont la chair était fort appréciée.

Pendant la période franque, les relations avec l'étranger ne cessent de s'étendre. Les Belges trafiquent avec le Nord, ils trafiquent avec le Midi. La réputation de leurs draps frisons s'étend à Novgorod et jusqu'au fin fond de la Russie. Le commerce allemand lui-même s'empare des tissus flamands et s'en fait une richesse. Les règlements de Londres, du IX* siècle, font mention de marchands qui venaient des pays de Bruges et de Liège et parcouraient en tous sens le royaume d'Angleterre.

Bruges ne tarda pas à devenir un entrepôt universel du commerce et de grandes foires, celle de Thourout particulièrement, attirent des marchands de toute l'Europe. Dans ces foires, nous pouvons déjà voir l'embryon des grandes Expositions dont la Belgique se fera plus tard une spécialité. De tout temps, s'affirme ainsi son goût du trafic, et, en suivant pas à pas ses progrès et ses vicissitudes commerciales, c'est toute son histoire que l'on retracerait.

Avant l'âge de la houille et du fer, il y eut en Bel-

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gique l'âge- du tissu. C'est dans les ateliers domestiques, sous l'étroite dépendance des seigneurs, que le peuple avait commencé à fabriquer le drap. Mais lorsque la réputation de ses produits vint à s'étendre jusque dans les pays voisins et qu'il comprit qu'il pouvait y avoir là pour lui une source directe de profits, l'atelier seigneurial ne lui fut plus tolérable. L'idée du commerce engendra l'idée de liberté.

Ce qui frappe le plus dans la longue épopée du Moyen Age, c'est le prestige du mercantilisme. Faire du commerce était une dignité : c'était exercer une charge publique. Le marchand qui venait acheter au malheureux serf le fruit de son travail tenace était une sorte de demi-seigneur très respecté parce qu'il apportait, avec de la bonne monnaie, un peu d'aisance dans les familles. Il arrivait à cheval, couvert d'une armure. Les plus anciennes chartes stipulent : « Que personne ne circule dans les rues avec le glaive, à moins que ce ne soit le marchand qui passe », et les plus anciens traités de commerce proclament : « Nul ne forcera désormais nos marchands à terminer leurs démêlés avec lui par le duel ». Partout, en Belgique, le marchand fit consacrer ses privilèges par les lois et coutumes locales, et, dans les Flandres, il obtint des franchises qui l'émancipèrent entièrement. Ainsi armé de prérogatives spéciales, la fierté du marchand était grande et souvent arrogante. On le décrit comme très hautain pour l'ouvrier auquel il achetait les étoffes qu'il allait revendre au loin. Et lorsque se formèrent les premières confréries de marchands, les gildes, les simples travailleurs en furent impitoyablement bannis. Il se créa dès ce moment une sorte d'argyrocratie. Mais si l'ouvrier ne pouvait rien sans le marchand, l'ouvrier s'aperçut vite que, sans lui non plus, le marchand ne pouvait rien, et, d'elles-mêmes, se formèrent les coalitions ouvrières pour tenir tête

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aux marchands et aux seigneurs, princes ou patriciens, qui s'enrichissaient par trop aisément aux dépens de la plèbe laborieuse.

Un jour vint, après de sanglantes luttes, où il fut statué que « nul désormais ne ferait partie du conseil de la cité, à moins d'être inscrit dans les métiers », et « le grand sang fut ainsi transféré dans la nation des gens de métier » (paix d'Angleur, 1313).

Au fur et à mesure que se développait la fabrication du drap, une magistrature industrielle s'organi- 6Aii. Elle occupa une place prépondérante à côté des gouvernants mêmes, et eut à remplir souvent le rôle de chambre consultative. A Gand et à Anvers, il existe encore aujourd'hui un échevinat^ du commerce.

Le mercantilisme a fait ainsi l'accord des races. S'il y a jamais une w âme belge », c'est par le commerce et l'industrie qu'elle se formera, par l'association des intérêts. Le Belge est essentiellement pacifique, mais il veut posséder, il veut acquérir, et puisqu'il faut lutter pour gagner de l'argent, il accepte la lutte. Son imagination est calme et modérée. Il ne se cabre jamais, il n'écoute pas « la folle du logis ». L'enthousiasme lui paraît un défaut : l'enthousiasme embrouille, il masque les obstacles. C'est une longuevue trompeuse. 11 faut la route nette et claire à l'œil nu. Suivant une locution flamande, le Belge juge inutile de « souffler dans sa tirelire ». Il a le sens profond des réalités. Il sait que le succès est surtout en soi, qu'il dépend le plus souvent de soi, qu'il faut attendre beaucoup plus de ses investigations que de celles d'autrui. Quand il a pris une décision, il est comme le joueur qui joue de sang-froid, sachant très bien ses risques de perle et ses chances de gain. Ça peut tourner mal ; ça peut tourner bien. Et il jette sans

1. Il est à remarquer que le nom flamand d'échevin, Schepen, paraît avoir été tiré du mot Schep, navire. Qui dit navire, dit commerce. La fonction créa rori;ane.

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sourciller son argent sur le tapis vert des affaires. S'il est parfois entraîné dans des spéculations malheureuses, il est rarement dupe. Il n'est jamais arrêté par un échec. Il ignore la maladie de l'énergie. Chercheur d'affaires par goût, par tendance, il ne s'embarrasse pas de supputations abstraites. Il a le courage initiatif, mais raisonnable.

Sa grande force, c'est l'opiniâtreté. Quand on le voit si placide et si circonspect, on ne s'imagine pas sa force de travail et de résistance. Sa nonchalance ne ressemble en rien à celle de l'Espagnol ou de l'Oriental qui n'éprouvent pas le besoin de faire aujourd'hui ce qu'ils peuvent faire demain. Il ne se laisse pas aller davantage à vite se débarrasser d'une besogne, comme le Français, pour être libre et se reposer ensuite. La tactique du Belge réside toute dans l'ininterruplion d'une tâche moyenne. A chaque jour, sa dose de peine. Dose réglée et pesée qu'il ne dépasse pas et qui établit une juste proportion entre la dépense musculaire et la production voulue.

L'action du Belge est celle de la goutte d'eau qui tombe sur le roc par intervalles réguliers et qui finit par le percer avec le temps. Dans cette production constante de chaque jour, il y a comme une exigence calculée de la fatalité : la juste rançon du droit de vivre.

Dans certains villages, des concours de fumeurs sont organisés. Il s'agit de mettre le plus de temps possible à fumer une pipe sans la laisser éteindre. Des concurrents arrivent à dépasser quatre-vingts minutes! Ne riez pas de ce jeu : qui peut faire durer une pipe quatre-vingts minutes peut être capable d'accomplir bien des choses dans la vie !

Sous des apparences de mollesse, le Belge s'affirme ainsi un énergique. Dans tel petit bourgeois ratatiné dans sa coquille, se découvre une âme d'acier.

Voyez les peuples essentiellement méridionaux : on

dirait qu'ils vont avaler le monde. En réalité, ils ne font pas grand'chose, parce qu'ils ne savent pas persévérer. Les Belges, eux, ne se livrent à aucune manifestation extérieure. Ils vont tranquillement leur petit bonhomme de chemin, jamais pressés, ayant l'air de poser en principe que ce qui a été sera toujours et que rien de spécialement grave ou imprévu ne peut survenir, d'ailleurs résignés d'avance, ne sachant pas s'ils pourront atteindre la cîme qui les attire, mais la voyant bien et forts de celte pensée que chaque pas les en rapproche. Et il leur arrive de dépasser ceux qui sont partis à la course.

La douce lenteur du Belge impatiente parfois l'étranger qui souhaiterait plus de sang chaud, plus de nerf. Lorsque Fenimore Cooper vint en Belgique, en 1832, après un séjour en France, il s'étonna, lui Anglo-Saxon, de tant de flegme et de lourdeur, « Le département du Nord, raconte-t-il, a dépendu longtemps de la Flandre; dans les deux pays on parle la même langue, on professe la même religion, et pourtant une secrète influence morale semble s'être étendue depuis Paris et Bruxelles jusqu'aux frontières, où elle s'est arrêtée à la ligne de démarcation géographique. Les postillons français, légers et étourdis, nous avaient conduits au grand galop jusqu'au village limitrophe en faisant claquer leur fouet avec leur vanité caractéristique; les postillons belges nous emmenèrent gravement, en fumant leur pipe avec une tranquillité philosophique, sur des chevaux qui trottaient comme des éléphants. »

Le caractère belge n'a pas changé. Et voyez le résultat pourtant : dans peu de pays on travaille autant que dans celui-ci. Toutes proportions gardées, le commerce de la Belgique est l'un des plus intenses du monde, et les capitaux belges sont ceux qui, le plus résolument, se lancent dans les aflaires. La population belge, dit Gabriel Tarde, est « la plus dense, la

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plus riche, la plus industrieuse des populations du globe ».

Mais le côté spéculatif qu'on découvre chez le Belge est toujours mûri. Ses spéculations s'édifient sur des expériences et des données précises. Il ne parlera de soulever le monde que s'il a trouvé un point d'appui.

A cet égard, il se conforme à la doctrine du pragmalisme préconisée par des penseurs américains, tels que Peirce et W. James, et qui l'avait été, avant eux, par Bacon et Stuart Mill. 11 soumet chaque idée à un contrôle personnel et ne la traduit en action qu'en connaissance de cause, après vérificalion des résultats acquis. Pas de vision, pas d'extase; la nette perception des réalités et des possibilités.

Cette sagesse rectiligne n'est pas sans monotonie. Il est cependant impossible de ne pas l'admirer, de ne pas considérer comme un bel exemple pour tous les peuples celui de ce petit pays qui finit par abattre tant de besogne et se faire dans le monde une si grande place avec, pour instrument principal, ce qui paraît être précisément son plus grand défaut : sa lenteur. « Qu'importe d'aller lentement 1 L'essentiel est d'aller sûrement, toujours, sans jamais reculer. » Le Belge raisonne ainsi, et il a l'habitude de dire, quand on veut le presser, que « les derniers arrivés sont souvent les mieux placés ». Il a sa méthode et s'y tient. Elle se résume en ces mots : La hardiesse dans la modération. Ce qui est perdu en inspiration, en spontanéité, est gagné en conscience. Si, comme le prétend Newton, le génie dépend de la puissance d'application, le Belge est un être génial.

Entre les Français, les Anglais, les Allemands, les Hollandais, le Belge, qui réunit les qualités et les défauts des uns et des autres, nous paraît, tel quel, réaliser le type de l'homme moyen, relatif et proportionnel, de juste mesure. A la fois induclif et rationnel, épris de logique et d'esthétique, ayant le goùl du

grave et de la force, mixture d'antithèses multiples, il a, au plus haut degré, le sens de Téquilibre. Il aime le confort, la bonne chère, la vie large; mais son plaisir même est calculé. Il sait qu'il doit payer tant pour obtenir une somme déterminée de jouissances. Il entend ne payer ces jouissances qu'à leur juste valeur.

Moins économe que le Français, il n'a pas l'obsédante préoccupation du bas de laine. L'épargne est surtout à ses yeux une réserve de satisfactions promises. Il est pratique en ceci encore. L'argent, en effet, n'a pour lui aucun prix comme argent : il ne vaut que par la quantité de choses matérielles qu'il représente. Si le Belge thésaurise, ce n'est donc point à la manière de l'avare de la fable qui se privera toujours pour toujours amasser. C'est avec le désir d'une vie bonne et douce *. A l'amour du bienêtre, s'allie chez lui le goût du confort, de la pro-

1. Au cours d'une visite au musée Plantin, à Anvers, on voulut bien tirer pour nous, sur une presse antique, l'une des premières qui furent créées, un sonnet dePlanlin, le fameux imprimeur du XVI6 siècle. En ces quelques vers, se résume, dans sa moyenne mesure, toute la vie des Belges si obéissants aux instincts liistoriques :

Avoir une maison commode, propre et belle,

Un jardin tapissé d'espaliers odorants :

Des fruits, d'excellents vins, peu de train, peu d'enfants;

Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.

N'avoir dettes, amours, ni procès, ni querelles, Ni de partage à faire avecque ses parents. Se contenter de peu, n'attendre rien des grands, Régler tous ses desseins sur un juste modèle.

Vivre avecque franchise et sans ambition, S'adonner sans scrupule à la dévotion, Dompter ses passions, les rendre obéissantes.

Se sentir l'esprit libre et le jugement fort.

Dire son chapelet en cultivant ses entes,

C'est attendre chez soi bien doucement la mort.

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prêté, de l'ordre dans la vie comme dans la maison*.

Le Belge reste lui-même à travers les évolutions économiques et sociales qui bouleversent le monde. Tous les changements qui s'opèrent n'ont qu'un seul effet positif : le déplacement du centre de gravité. Ce déplacement, c'est le progrès en marche.

Pas à pas, le Belge suit le progrès. Son esprit d'entreprise le poussera même à favoriser son développement et sa tâche civilisatrice. C'est l'esprit d'entreprise seul qui fait la fortune et met en mouvement la machine économique. Sans l'effort individuel, elle ne serait qu'un organisme sans vie et parfaitement inutilisable. Le Belge en a la nette conception. Elle lui vaut, dans ses opérations, le calme imperturbable du chirurgien.

En France, le capital est timide et Ton voit du péril partout ; difficilement amassé, on le couve comme un enfant qui a coûté beaucoup à élever. Aussi, quand il a acquis quelque aisance, le Français juge-t-il sa tâche terminée. Il pense qu'il n'a plus qu'à s'occuper d'un placement de tout repos. Pour le Belge, le labeur quotidien continue par la préoccupation de rendre cet argent productif. 11 ne s'interdit jamais les moyens de contrôler ses intérêts. Il ne veut pas d'un argent paresseux. Il a horreur des placements morts. L'argent qu'il tire du travail devient encore, entre ses mains, un instrumentde travail.

Si la Belgique a fait de si grands progrès économiques, c'est que les capitalistes n'ont marchandé à l'industrie ni argent ni crédit. La fortune mobilière belge comprend une quantité assez considérable de fonds d'Etat, mais elle est faite surtout de

1. Baudelaire rapporte qu'un Belge prêta à Proudhon Les Misérables, de Victor Hugo. Proudlion annota, au crayon, lea deux premiers volumes. Or, leur propriétaire, lorsqu'il rentra en lour possession, s'emprnssa d'eiïacer soigneusement les notes de Proudhon qui souillaient les belles pages de son livre.

titres d'affaires productives, industrie, transports, etc. Les Belges ne craignent pas d'engager leurs capitaux dans les entreprises à gros profit. L'argent est l'élément vital. Lorsqu'une affaire périclite, les Français prennent peur, et, tout de suite, l'abandonnent. Le Belge arrive avec de nouveaux capitaux pour la sauver. 11 y met une sorte d'entêtement. Il n'abandonne la partie que lorsqu'il n'aura plus réellement aucune chance.

Partout où il peut fructifier, l'argent belge afflue. Pour les Belges, l'argent est comme l'art : il n'a pas de patrie. La même question se pose toujours : n'est-ce pas faire métier de dupe que de prêter aux étrangers? On a fait des campagnes en Belgique, comme en France, pour que l'argent national ne prenne plus ou prenne moins le chemin de l'exil. Le capitaliste belge sourit de ces scrupules. Son avis est que l'argent doit allertoujours au meilleur placement, quelle que soit la nationalité de celui-ci. Quel est, du créancier ou duprêteur, le plus fort? N'est-ce pas toujours le prêteur qui vit en quelque sorte du travail de l'autre? Qu'un Belge prête 100 francs à un Allemand, à 4 p. 100. Dans vingt-cinq ans, le Belge aura rattrapé ses 100 francs, et l'Allemand lui devra toujours les 100 francs empruntés. Le pays auquel on prête devient comme une sorte de mine d'où le capital rejaillit et se renouvelle sans cesse sous forme d'intérêts.

En Belgique, on ne voit pas pourquoi la France, ?i riche, ne chercherait pas à faire une sorte de conquête financière de l'Allemagne, dans un moment où celle-ci a besoin de disponibilités, quitte à lui imposer ses conditions. Ce serait la revanche des cinq milliards.

La Belgique n'a pas moins de 525 millions immobilisés en Russie. La France y a exporté plusieurs milliards. Mais, tandis que les Français se gorgeaienl de

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rentes russes, les Belges prenaient de larges participations dans les chemins de fer, les mines, les Iramv,iys, les hauts-fourneaux, les usines métallurgiques, les ateliers de construction, les charbonnages et fours à coke, les verreries, glaceries et cristalleries, les entreprises de gaz et d'électricité, les produits chimiques, huileries, sucreries, etc.

Tous ces capitaux, jetés dans des entreprises multiples qui constituent, en quelque sorte, l'armature de l'industrie russe, la Belgique a fait des efforts surhumains pour les sauver de la débâcle qui a suivi la guerre russo-japonaise. On peut être certain qu'elle poursuivra cette œuvre de défense avec la dernière énergie. Elle â relevé déjà des affaires qu'on considérait comme perdues. Et sa hardiesse est étonnante. La Russie n'était pas sortie de la terrible crise qui, si violemment, secoua le grand empire, que des hommes d'affaires belges demandaient déjà au gouvernement de Saint-Pétersbourg la concession de lignes de chemin de fer. Lépouvantable désastre de Messine n'avait pas encore fini de secouer d'horreur l'humanité tout entière qu'une société se constituait à Bruxelles, avec d'importants capitaux, pour construire, dans ce même pays redoutable, à Palerme, une nouvelle ligne de tramways. Les Belges avaient déjà construit les tramways de Messine, et une seule banque de Liège avait perdu un million dans l'affaire par l'anéantissement de la ville. Les capitalistes belges auraient pu s'alarmer, être déroutés. Non. Ils savent que la vie ne s'arrête pas, et nous nous souvenons d'avoir trouvé dans un organe technique tout un plan de recontruction de Messine, au lendemain même de sa destruction.

Aucun illusionnisme en cela. Une idée pratique seulement : la compréhension de nécessités nouvelles et du remède au mal.

Dans les batailles économiques, où ils déploient

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tant d'ar.tivité patipnte et réfléchie, les capitalistes belges pourraient, isolés, faire fausse roule. Us ont trouvé, dans l'association, un moyen d'action toujours renouvelée et de contrôle. Ils créent des organismes disposant d'un personnel technique expérimenté, qui ont pour mission d'étudier les affaires nouvelles ou anciennes, susceptibles d'un bon rendement. Ces sociétés, — omniums ou trusts, — suppléent aux établis'^ements de crédit. L'industrie trouve en elles de précieux auxiliaires. Elles ne bornent pas leur mission à l'étude des affaires : capitalisles ellesmêmes, elles fournissent le levier essentiel, — le capital.

L'emprise des affaires est énorme en Belgique. Gagner de l'argent! La direction de l'activité humaine est là, toute, chez le Belge. De cette application est née une morale spéciale, qui n'a souvent rien de moral, et donne lieu à des fraudes sans nombre qui sont la plaie de la Belgique. On ne peut douter de la bonne foi du marchand belge, mais on ne peut douter d'une chose aussi : c'est que la tentation de la bonne affaire sera presque toujours la plus forte. Le mercantilisme se fait étroit dans les cerveaux étroits, et, dans ces cerveaux-là, les nnoyens ne sont pas toujours très délicats.

La bière est souvent falsifiée avec de la saccharine vulgairement appelée « sucre de Cologne ». D'une tonne de bière, on en fait deux avec une pincée de saccharine. Or, ce produit chimique renferme des acides violents, l'acide chlorhydrique entre autres, qui produisent des troubles digestifs. On croit, en achetant du vinaigre, acheter du vin aigre. Or, 90 p. 100 des vinaigres vendus en Belgique sont fabriqués avec des dalles et du bois fermenté, et parfois même de l'acide snlfurique.

Le cognac, en Belgique, n'est pas autre chose que du genièvre coloré. Vous trouvez du cognac à partir

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de 2 francs la bouteille, quand il y a déjà 1 fr. 75 de.droit d'entrée, sans compter le port ! A Anvers, il y à des fabricants de malaga et de porto. Un peu partout, on fait du Champagne avec du cidre.

Les cafés avariés, pourris même, sont transformés, en Belgique, en grains de moka irréprochables et séduisants à l'oeil et au nez. Tous les cafés refusés dans les ports français sont dirigés sur Anvers, où ils sont colorés à l'aide de plombagine, de chromate de plomb ou encore avec de l'ocre, du chromate de zinc, du bleu de Prusse, et laqués avec de la vaseline, de la colle forte ou du copal*.

Au premier congrès, tenu à Genève, de la Société universelle de la Croix-Blanche contre la fraude, ce sont des délégués belges qui, dans la section de la boulangerie, demandèrent que l'on considérât comme normale et régulière l'introduction daris le pain d'épices, — dont les enfants sont les plus grands consommateurs, — de la potasse dite, perlasse. Or, la potasse perlasse est fort dangereuse. A la dose de deux grammes, elle est mortelle pour un adulte et son ingestion, même à petite dose, peut être funeste pour l'enfant, chez qui elle peut amener de terribles détériorations du tube digestif.

Dans des sacs de farine achetés en Belgique, la douane du Luxembourg a découvert jusqu'à 45 p. 100 de craie.

Les grands magasins de modes font venir des modèles de Paris. Les petits magasins font copier ces chapeaux aux étalages. Les élégantes achètent ces chapeaux copiés et y font placer une coiiïe ancienne portant la marque d'une grande maison de Paris La coiiïe parisienne sert indéliniment. Des modistes se prêtent à ce petit jeu.

Un marchand que je questionnais, en Belgique, sur

1. MM. EuGb.NE Roux et Bordas {Les annales des faUificationt).

la pratique de la fraude, n'y a vu qu'une libre manifestation de la loi de l'offre et de la demande. Le mercantilisme a créé cette mentalité spéciale. Elle exige de la part de l'acheteur des connaissances marchandes. Si vous êtes aveugle, tant pis pour vous ! Aussi le Belge averti se tient-il sur ses gardes. Toutes ces combinaisons de ventes à primes, tous ces trompel'œil et ces attrape-nigauds avec lesquels on sait si bien, en France, écouler des marchandises ou des valeurs, n'ont aucun succès en Belgique. Des tentatives de toutes sortes ont été faites. Elles ont presque toujours échoué. Il suffit qu'il y ait un appât étranger à la valeur intrinsèque d'un objet, une attirance manigancée par le vendeur, pour que le « petit Belge » se méfie.

En affaires, d'ailleurs, les « petits Belges » sont assez incrédules. Ils ne croient que ce qu'ils voient. Ils sont plus ou moins comme ce marchand de journaux qui, interrogé par un écrivain socialiste sur l'absence du Peuple à son éventaire, lui répondit sur un ton de jovialité : « 'Vous savez, si je pouvais, ça me ferait d'autant plus de bénéfice. L'argent, c'est le vrai, n L'argent, c'est le vrai! Tous les Belges sont un peu comme ce marchand. « Si sauf est l'argent, saufs les honneurs, sauves les positions, tout est sauf en Belgique », a pu dire M. Edmond Picard.

Dans les relations commerciales, une promesse verbale n'a pas de valeur. La parole, — celte signature d'honneur, — ne compte guère. L'engagement écrit est toujours exigible, et le plus souvent exigé. Quand vous faites une commande dans un magasin, il est rare qu'on ne vous réclame pas des arrhes. En France, on croira volontiers à votre bonne foi taut qu'on n'aura pas la preuve du contraire. En Belgique, on sera porté à n'y pas croire tant qu'on ne sera pas certain de votre honnêteté.

Tous les rapports consulaires sont concluants à cet

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égard : sur le marché d'exportation, la Belgique ferait beaucoup plus d'affaires si elle faisait plus de crédit. Le Belge tient au payement immédiat qui paralyse les efforts de ses représentants et lui ferme bien des débouchés ^

Le fond de la nature du Belge est la méfiance. Comment ne se méfierait-il pas? Toute son histoire lui apprend à n'avoir confiance qu'en son énergie propre. Il a vu son territoire envahi, conquis, dominé tantôt par les Espagnols, tantôt par les Autrichiens, tantôt par les Français, tantôt par les Hollandais. Les Belges, les Flamands surtout, ont hérité de la méfiance des ancêtres qui vécurent si longtemps dans les transes, repliés sur eux-mêmes et pour ainsi dire séquestrés. Quelle force d'endurance n'a-t-il pas fallu à ces populations pour avoir pu continuellement travailler au milieu des guerres, des sièges, des assauts, des bombardements et des pillages! Le travail seul, on peut le dire, a sauvé la Belgique : c'est à son travail qu'elle doit d'être.

Les étrangers se ruaient sur elle, se disputant ses villes et ses campagnes, l'obligeant à nourrir ses armées, la taillant à merci, lui arrachant le fruit de son labeur avec une insolente cruauté. Flamand ou Wallon, le Belge travaillait. Il devait se résigner à voir pénétrer dans ses cités, — des ruches, — aujourd'hui des ennemis, demain des alliés, sans savoir lesquels de ceux-ci ou de ceux-là étaient le plus à redouter. Le Belge travaillait encore.

Certaines villes (iirent si souvent prises et reprises qu'on trouve encore aujourd'hui, en creusant le sol, des boulets et des engins meurtriers. Les troupes guerrières leur tombaient dessus comme des trombes.

1. « La vente des produits belges a perdu du terrain en Egypte, ces dernières années, par suite de la méfiance exagérée de nos cotnmerçants. » (Rapport de M. Goor, Consul de Belgique à Alexandrie.)

Il fallait les défendre et le Belge ne cessait de se battre. Il ne cessait aussi de travailler.

La ville était harcelée, démantelée, saccagée, mise à feu et gisait lamentablement, pleine de décombres, après le passage des soldats. La race aborigène se retrouvait, jamais lasse, pour reconstruire le foyer détruit par les hordes dévastatrices, comme par un fléau. Mais si elle ne fut pas anéantie comme celle des Peaux-Rouges en Amérique, si elle se réveillait toujours après chaque cataclysme militaire, il lui fut souvent impossible de faire revivre quelque splendeur là où il n'y avait plus que des ruines. C'est ainsi que des cités florissantes comme Tournai, Ypres, Léau, Nieuport, s'endormirent d'un grand sommeil qui dure encore.

On peut s'imaginer la terreur dans laquelle vivaient les marchands et artisans de ces petites villes dont la richesse même était le prix disputé par les envahisseurs. On les voit, s'enserrant dans des remparts, bâtissant et rebâtissant des forteresses, essayant de s'isoler du reste du monde, hormis pour l'extension de leur commerce. Une instinctive méfiance devait forcément s'emparer d'eux. Elle fut le principal instrument de leur ruine par les rivalités et jalousies qu'elle engendra.

Devant l'invasion étrangère, les communes, loin de se soulever en masse, s'abandonnaient et parfois même se trahissaient mutuellement. Lors de la fameuse bataille des Eperons d'or, à Courtrai, les échevins d'Ypres et de Gand défendirent aux milices de ces deux villes d'y prendre part. Quelques centaines de citoyens seulement osèrent braver celte défense. A Cassel, môme abstention de la ville de Gand. Et si Van Artevelde réussit enfin à unir la Flandre entière contre le roi de France, cette union ne dura guère. Lui-même, Artevelde, le fameux rwvaert qui avait porté la Flandre à un degré de

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splenrleur, de prospérité et d'autorité que jamais encore elle n'avait connu, lui-même, devenu suspect, fut impitoyablement abattu à coups de hache.

Non seulement les communes ne s'entr'aidaient pas, mais encore elles se cherchaient querelle pour de misérables questions d'intfrêt. La fabrication et la vente du drap fut le sujet des plus graves désordres. Quand ce commerce périclitait dans une ville, elle armait contre la ville rivale et allait détruire ses métiers. Ainsi Ypres ruina Poperinghe et massacra ses habitants. Au xiv' siècle, Ypres, Gand et Bruges, devenues Indépendantes, offrirent au comte de Nevers de rentrer sous sa domination à la condition qu'il leur accordât le monopole du tissage des laines.

Au sein de la cité même, les métiers n'étaient pas toujours d'accord, et nous avons relaté des épisodes tragiques de ces rivalités.

Les éléments, de leur côté, en traquant les populations du littoral, devaient encore augmenter leur méfiance. L'histoire d'une petite bourgade qui n'est guère plus aujourd'hui qu'un souvenir, Lombardie (ou Lombarlzyde), résume toute celle de ces villes flamandes à qui les flots de la mer du Nord causèrent tant de vicissitudes. Lombardie se trouvait en communication directe avec la mer. Elle avait un port fréquenté. Mais ce qui lui avait valu sa fortune lui valut aussi sa ruine. La mer se mit tour à tour à l'inonder et à l'abandonner. Les habitants durent à la fin s'enfuir, las d'être le jouet des éléments qui tantôt se repliaient et tantôt bondissaient pour tout saccager.

Les vieilles chroniques et les vieux manuscrits sont pleins des angoisses traversées par ces populations maritimes. Les unes se résignaient à ne plus voir les flots de la marée baigner les bases de leurs cités jadis prospères, d'autres faisaient des efforts gi^^anlesqnes et finalement malheureux pour couberver du moins

des passes navigables aux endroits où la mer se refusait dorénavant à revenir. D'autres encore devaient dresser des ouvrages formidables, très coûteux, pour s'opposer aux assauts des vagues dévorantes ou aux ensablements.

C'est ainsi Qu'il y eut autour de la ville même, puis autour de Damme, puis autour de Sluys, des travaux énormes pour sauver le port de Bruges. Des canaux, et, pour la première fois, bien avant que Léonard de Vinci, à qui on en attribue l'invention, en eût introduit en Italie, des écluses furent construits. Mais chaque marée nouvelle apportait un nouvel amas de sable, et la Roia, la majestueuse rivière qui reliait Bruges à la mer, fut ainsi peu à peu rétrécie et finalement à peu près engloutie par les atlerrissements successifs. Devenu inutile, son lit étroit de méchant ruisselet a été voûté au xix* siècle, et le fleuve qui avait jadis porté la fortune de Bruges ne fut plus désormais qu'un égout.

Du Zwin lui-même, du golfe où tant de navires se croisèrent apportant des marchandises de tous les pays et repartant avec de lourds chargements, car « le monde entier s'habillait de laine anglaise travaillée en Flandre », il ne reste plus qu'un immense banc de sable et de limon — le Banc des Chiens — qui a soudé les deux frontières belge et hollandaise. Le Zwin n'est plus que la continuation de vastes dunes peuplées de lapins dont l'agriculture s'empare peu à peu. Une espèce de bruyère que nous n'avons rencontrée que là et qui n'a d'autre nom que celui de « fleur du Zwin » a envahi sur toute leur largeur les terrains encore tout craquelés et fendillés au-dessus desquels circulaient les (loLtes innombrables qui faisaient le trafic de la capitale des Flandres. Au mois d'août, la bruyère du Zwin se couvre de fleurs mauves d'un ton très tendre qui longtemps se conservent lorsqu'on les a cueillies. De tant de gloire disparue, — et

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de tant de guerres, de ruines et de deuils lorsque la mer se fut retirée — c'est la pâle fleur du souvenir.

Ailleurs, la mer avait, au conlraire, des tendances à ronger, et il est curieux de constater qu'Anvers doit sa fortune à une inondation qui élargit considérablement l'Escaut occidental au début du xiv^ siècle, alors que le port de Bruges venait à peine d'êlre enseveli. Cet élargissement fournit aux Anversois une voie directe vers la mer, qu'ils ne pouvaient que difficilement atteindre auparavant en descendant l'Escaut oriental, au nord de l'ile de Walcheren, et l'on sait quel parti ils surent tirer de ce désastre.

Les populations flamandes vécurent ainsi dans les transes durant plusieurs siècles, traquées à la fois par les armées étrangères, par les inondations, par les épidémies après les inondations, sans compter les intempéries d'un climat détestable.

Tout s'est ligué pour tremper leur caractère et le rendre ombrageux en même temps. Il leur faudra de longues années de paix dans la liberté pour qu'elles parviennent à se délivrer de l'espèce d'anxiété soupçonneuse que leur ont valu quinze siècles d'incertitude et de « qui-vive ». Il est encore trop tôt. Depuis 1830 seulement, le pays belge ne connaît plus la servitude et le poids des bottes conquérantes. Encore aujourd'hui sa position d'Etat-tampon entre de grandes puissances toujours prêtes à s'entre-dévorer n'est pas faite pour le rassurer. Dans la paix, cette situation contribue à sa prospérité. Mais dans la guerre ou plutôt après une guerre, que deviendrait la Belgique?

Le Belge même qui ignorerait absolument les enseignements de l'Histoire, ne peut pas ne pas avoir hérité de la méfiance de ses pères opprimés si souvent par tant de peuples divers. On les sent impérieusement revivre dans leur descendance, ces pauvres morts héroïques qui ont tant lutté et tantsoufl'erl pour vivre libres et vivre par eux-mêmes.

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