LA BELGIQUE, LABORATOIRE SOCIAL
La Belgique fut appelée par Napoléon P' « le chahp de bataille de TËurope ». Les temps de gloire meurtrière sont révolus, et, très justement, Elisée Reclus a pu, depuis, surnommer la Belgique « le champ d'expérience de l'Europe ». Il est certain qu'il n'est pas de pays au monde où, en de si étroites limites, pareille activité d'initiative soit dépensée. La nation belge s'est placée peu à peu à l'avant-garde dans la marche des idées sociales, et c'est par là surtout qu'elle est intéressante, par la poussée persistante ; d'un progrès réfléchi.
^ Tous les grands problèmes qui agitent à peine ou
1 n'agitent que passagèrement les grands peuples prot Yoquent en Belgique une ébuUition incessante, et, dans les tentatives d'ordre économique qu'engendre cette fièvre perpétuelle de réformes, des indications précieuses peuvent être trouvées.
Avec sa vie concentrée, sa double force intérieure et d'expansion, son activité lente en apparence, mais féconde parce que continue, son courage entêté, sa santé robuste, son gros bon sens enfin, la Belgique ! est devenue une sorte de laboratoire social.
La mission est belle. De passagères intoxications peuvent en résulter. On ne joue pas impunément avec le poison expérimental. Mais le peuple belge est doté d'un assez riche organisme pour supporter sans crainte tous les essais. On peut d'ailleurs être certain d'une chose : c'est qu'en passant dans le creuset du cerveau belge, l'idée la plus hardie prendra des formes raisonnables 6t s'appropriera à des besoins réels. On ne fabriquera pas du diamant en Belgique, mais le diamant brut y sera patiemment taillé et deviendra le bijou « de vente » dont on fera des rivières. La Belgique est un pays de hauts-fourneaux, de laminoirs, d'usines transformatrices, aussi bien pour les idées que pour les minerais.
Telle quelle, toutes proportions gardées, la Belgi<)ue est la contrée la plus industrielle, la plus commerçante et la mieux cultivée de toute la terre: c'est dire qu'elle est l'une des plus riches.
Sa situation géographique est exceptionnelle, entre la France, TAngleterre et l'Allemagne, ces trois grands foyers de civilisation dont elle est comme le Irait d'union et l'expression commune; mais c'est surtout par la fécondité et la variété de son sol qu'elle surpasse les autres pays et qu'elle étonne.
Sa constitution géologique est miraculeuse. Les géologues ont eu souvent à le relater : dans un territoire de trois millions d'hectares, se trouvent accumulés, concentrés et distribués admirablement tous les terrains avec leurs ordres et sous -ordres. Les stériles plutoniens et sept insignifiants étages des autres terrains manquent seuls dans la constitution à fleur de terre du sol belge. A une profondeur généralement faible abondent presque tous les minéraux. D'où l'intensité de l'agriculture, de l'industrie et du commerce de ce pays privilégié.
Des écrivains ont fait de l'Andalousie le jardin Ûoral de TEurope. On pourrait, par l'aspect utilitaire de tout
AVAWT-PBÔPOS S
ce qu'elle produit, dire que la Belgique en est le potager. Mais il n'y a pas que l'utile en Belgique. Il y a l'agréable aussi. Â côté de la Belgique du IraTail apparaît celle du tourisme. La Belgique pittoresque est d'une Tariété d'aspect extraordinaire : les Ardennes montagneuses ont des perspectiTes de petite Suisse, avec une joliesse et une fraîcheur de tons qu'on ne trouve que là. Les bords de la Meuse ne sont qu'un long défilé de sites agrestes d'une poésie intense. La lande Campinoise est d'une beauté sauvage qui rap^ pelle les puitas mélancoliques des bords du Danube. Les campagnes nourricières flamandes, d'une fertilité grasse, respirent la santé et la force. Une mer farouche baigne une longue théorie de plages coquettes. Il y a, près de Bruxelles, la forêt de Soignes — débris de la vieille Forêt charboanière — où les hêtres sont des colosses. Il y a, à Anvers, l'Escaut qui s'étale avec majesté comme un grand fleuve. 11 y a surtout, pour le touriste, des merveilles artistiques : peinture, sculpture, architecture. C'est en Belgique qu'il faut aller pour bien connaître Rubens, Jordaens, Van Dyck, et les Quentin Metsys, et les Van Eyck, et les Memling, et les Breughel. C'est la Belgique qui a les plus beaux hôtels de ville du monde — Bruxelles, Bruges, Louvain — sans compter les cathédrales, les béguinages et bien d'autres curieuses et émouvantes survivances.
Sur un territoire resserre qu'on franchit en trois heures, que de sensations variées I Habitez Bruxelles, vous serez dans l'une des plus belles capitales de l'Europe; installez-vous à Anvers, vous vous trouverez dans l'un des plus beaux ports du monde, qui est en train de devenir le premier ; égarez-vous dans les polders de la Gampîne anversoise, vous vous croirez revenu de plusieurs siècles en arrière. On va d'étonnements en étonnements.
L'autre Belgique, c'est comme l'autre France que
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le passant étranger ne voit pas ou ne voit guère, c'est la Belgique laborieuse qui peine sans relâche, en un mouvement régulier de machine, la Belgique des grosses métallurgies, de la houille, des mines de zinc, des ateliers de construction, des établissements électriques et des petites industries innombrables, — la Belgique des ouvriers et des marchands, de la plèbe et du haut négoce.
Celle-ci est peut-être la plus caractéristique par le mélange qu'elle offre de petits salaires et de fortunes considérables, par Tàpreté du conflit, qui existe là comme partout, mais plus ramassé qu'ailleurs, entre le capital et le travail; par les efi'orts accomplis pour endiguer le torrent des revendications ouvrières; par l'organisation de Farmée des travailleurs de plus en plus conscients de leurs droits et de leur puissance; par l'espèce d'association qui s'est faite entre l'agriculture et l'industrialisme, malgré leur vieille rivalité née delà dispute des bras; enfin par la convention tacite qui groupe tous les efforts individuels coalisés dans une même pensée de productivisme dans la liberté.
^ Productivisme et liberté : voilà les liens communs. Ils rallient et soudent des intérêts divergents; ils établissent des parentés entre des industries concurrentes ; ils créent, à défaut d'autre, une sorte de patriotisme pratique : le patriotisme de la raison.
Nous voudrions étudier ici cette manifestation à la fois psychologique et matérielle d'un peuple qui a su attester que la véritable puissance n'est pas dans le nombre, mais bien dans les qualités énergétiques des citoyens, et, puisque c'est sous cet aspect qu'elle présente le plus grand intérêt scientifique, essayer de montrer Tactivité de la Belgique dans sa mission expérimentale.