CHAPITRE I
Y a-t-il une âme belge?
Deux langues, deux races. — La perpétuation du dualisme à travers l'histoire. — Flamands et Wallons: leur hostilité. — Le conflit linguistique. — Ses origines. — L'invention de l'âme belge. — Les événements politiques n'ont rien changé. — L'impuissance de l'Etat à créer une patrie commune. — Unité de convenance. — Mœurs et traits distinctifs. — Le Flamand : obstination, patience, brutalité. — Le Wallon : cordialité, enjouement, souplesse. — Le Flamand gourmand, le Wallon gourmet. — Le Flamand peintre, le Wallon musicien. — Pays et paysans : les habitants moulés sur la nature du sol.
Une question' se pose tout d'abord quand on étudie la Belgique comme entité ethnique.
U y a des Belges. Y a-t-il une âme belge, une race belge? Pour peu que Ton vive ou que Ton voyage en Belgique, on s'aperçoit vite qu'une ligne de démarcation sépare les Belges du Nord des Belges du Midi et qu'il n'existe pas de type uniforme. Tout un monde divise la Flandre de la Wallonie, tout le passé, toute la tradition, — et surtout la langue, qui est Texpression la plus caractéristique d'un peuple, d'une race, d'une civilisation.
Sans doute, il en est de même dans beaucoup d'au-
très pays. Nous voyons des Gascons, des Bretons, des Bourguignons, des Savoyards, des Basques, etc., réunis sous la même appellation de « Français », et des Catalans, des Andalous, des Galiciens, des Biscaïens, etc., groupés sous la même raison sociale : « Espagnols », quoique leurs mœurs et coutumes, et souvent leur langue locale n'aient pas ou n'aient guère de ressemblance. Mais en Belgique, Tantagonisme des deux races frappe plus qu'ailleurs. On comprend qu'un Prussien ne ressemble pas à un Bavarois, qu'un Piémontais ne ressemble pas à un Napolitain, et si le Samoyède avait les goûts et les aspirations du Tartare, il y aurait lieu d'être surpris. Des distances énormes séparent ces nationalités ou provincialités : les siècles ont pu passer sans qu'aucun amalgame se produise.
Pour la Belgique, on se demande comment un peuple enserré en de si étroites limites n'est pas arrivé à se fondre par la force des choses et du temps, comment il n'y a pas eu absorption mutuelle, alors que Flamands et Wallons sont unis par tant de liens et d'intérêts communs, par tant de réseaux de chemins de fer et de canaux, par tant de moyens de pénétration et d'identification.
Certaines matières placées dans un même creuset finissent, sous l'action de la chaleur^ par se transformer en une matière nouvelle où Tidiosyncrasie de chacune semble disparaître entièrement. La Flandre et la Wallonie sont placées dans le creuset d'une même civilisation très condensée. 11 se produit bien comme une fusion sous l'effet du travail collectif^ mais celte fusion ne va pas jusqu'à l'alliage. Chaque race se retrouve toujours intacte. Il n'y a pas agrégation; l'agglomérat est purement artificiel.
Bruxelles, la capitale, et tout le Brabant, réunissent les deux races. Les deux races ne s'y confondent pas« Dans cette province même où les individus ont des