CHAPITRE IV
La liberté et renseignement.
La tentative de monopolisation de renseignement par les libéraux. — Les catholiques protestent au nom des principes de la Réyolution friançaise. — Le réveil du sentiment communal. — La victoire des catholiques fut une victoire de la liberté. — Destitution de TEtat en matière d'enseignement. — La liberté subsidiée. — Les subventions communales profitent aux écoles laïques. — Des catholiques réclament à leur tour la réglementa^on de la liberté. — La liberté de l'enseignement ne peut aller jusqu'à la liberté de l'ignorance. — Les tristes résultats de « toute la liberté ». — 150.000 enfants sans instruction. — Les analphabètes sont plus nombreux dans les Flandres qu'en Wallonie. — L'infériorité de la Belgique vis-à-vis des autres pays d'Europe. — L'élément congréganiste dans l'enseignement : les réfugiés français. — La Belgique pèche par excès de libertisme. — Excès vaut mieux que restriction.
C'est la grosse question de la liberté de renseignement qui causa la perte des libéraux en 1884. Les libéraux voulaient renseignement laïque, neutre, sans rinstruction religieuse. Us voyaient un danger à abandonner au premier venu la liberté d'ouvrir une maison d'éducation et de la diriger à sa fantaisie. Ils firent donc voter en 1879 une loi qui interdisait aux prêtres l'entrée de l'école pendant les heures de classe et leur déniait toute autorité dans leurs rapports avec le personnel enseignant. Les communes ne pouvaient plus avoir d'écoles privées échappant au contrôle de r£tat : celui-ci se réservait le monopole de l'enseignement normal. Le nombre d'écoles et de classes était fixé par Fautorité supérieure dans chaque commune.
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Le gouvernement arrêtait enfin le programme d'enseignement et la loi déterminait les matières obligatoires : la morale y était comprise, mais non le catéchisme. L'école devenait ainsi essentiellement laïque et se trouvait directement placée sous la surveillance tutélaire de TËtat.
Cette loi suscita une violente émotion dans le clergé qui chercha par tous les moyens possibles à en entraver l'exécution. Une opposition redoutable s'organisa. Les instituteurs publics et les parents qui envoyaient leurs enfants à l'école furent impitoyablement excommuniés. M. Frère-Orban, qui avait décidé la suppression de l'ambassade belge au Vatican, consentit alors à la maintenir, espérant que le pape Léon XIII amènerait le clergé à plus de modération. Mais ce fut en vain. Bien que le pape, dans sa correspondance officielle, fît preuve d'une attitude très conciliante, il résulte des documents publiés par M. Frère4)rban lui-même que le Vatican approuvait au fond les mesures prises par les évoques et notamment l'excommunication du personnel enseignant et des écoles communales avec refus d'absolution.
Malgré la loi d'interdiction, des écoles libres, dirigées par un personnel laïque ou religieux, se créèrent partout; dans presque tous les villages et dans toutes les villes une école catholique se dressa en face de l'école laïque, comme une protestation permanente, et, en quelques mois, 190.000 élèves passèrent des écoles communales aux écoles libres, tandis que 1.340 instituteurs et institutrices quittaient l'enseignement officiel pour professer dans les écoles concurrentes.
Le gouvernement, obligé de vaincre l'hostilité d'un grand nombre d'administrations communales, devait recourir constamment à des mesures de rigueur, imposer d'office des dépenses. La loi atteignait ainsi les communes dans leur autonomie locale. Les communes
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s'insurgèrent contre la loi. On vit se manifester de nouveau, dans toute sa violence, le sentiment qui avait prévalu lors de la réaction antihollandaise d'avant 1830. L'opposition fut d'autant plus forte que l'Etat obligeait les communes à de lourdes dépenses pour la construction d'écoles, et, bien qu'il les subsidiàt largement, des administrations communales furent contraintes d'emprunter et d'aliéner des. biens communaux.^ En même temps, conséquence naturelle de telles charges, les impôts augmentaient. L'Ëtat, par ses subsides, les communes, par leur participation dans les frais de construction d'écoles, voyaient leur budget enfler démesurément : c'est à coups de taxes qu'on voulait rétablir l'équilibre. Les Belges se trouvèrent ainsi frappés et dans leur liberté et dans leur bourse. C'en était trop !
Par deux fois encore, les élections furent favorables aux libéraux; mais, à la troisième fois, en 1884, ce fut l'écrasement complet. Et le parti libéral fut ainsi puni d'avoir touché, pour la restreindre, à la liberté de l'enseignement.
Sous le régime autrichien, avant la Révolution française, tout l'enseignement était sous la direction de l'épiscopat ; les maîtres d'école étaient tenus de faire une profession publique de la foi catholique et restaient sous la surveillance des supérieurs ecclésiastiques. Lorsque Marie-Thérèse avait réformé l'enseignement moyen, elle avait mis un prêtre à la tète de chaque collège ; et quant à l'enseignement supérieur, elle l'avait placé sous la dépendance exclusive de la très catholique université de Louvain.
Avec la liberté de conscience, la Convention s'empresse de proclamer la liberté de l'enseignement et le décret du 19 décembre 1793 qui les place, eux et leurs établissements, sous la surveillance des officiers municipaux, exige seulement des instituteurs la production d'un certificat de civisme et de bonnes mœurs.
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Par la suite, sous l'empire napoléonien et sons la domination hollandaise, toutes les écoles, sans distinction, Tarent de nouveau placées sous le contrôle direct de l'Etat. Puis vint 1830, et la liberté fut rétablie. Comme sous la Convention, il fut permis aux particuliers d'ouvrir des écoles sous n'importe quel patronage laïque ou confessionnel.
Cinquante ans se passent, et voici que, les libéraux ayant voulu continuer, à leur profit, la «tradition d'avant 1830, c'est au nom de la liberté, au nom des principes de 89, sanctionnés par le décret de 1793, qu'on vit alors les catholiques se lever en masse ! Jamais programme plus libéral que celui des conservateurs aux élections de 1884. « Retour aux traditions de liberlé et d'union... Ni l'Etat éducateur, ni l'Etat commerçant, ni l'Etat industriel, ni l'Etat amuseur public, ni l'Etat sacristain. Surtout pas d'Etat intervenant, sous prétexte d'intérêt général, dans les actes les plus intimes de la vie des citoyens. Ce prétexte de l'intérêt général masque tous les despotismes... »
Mais l'objectif principal du parti catholique était la liberté de l'enseignement sans aucune contrainte de l'Etat. Dans son fameux discours de Marche, en 1884, qui sonna la charge contre le gouvernement libéral, M. Beemaert disait : « Le parti conservateur aura à abolir cette odieuse loi scolaire qui est devenue dans tout le pays un brandon de discorde et l'occasion de divisions telles que jamais, depuis le xvi* siècle, notre pays n'en avait connues. L'enseignement n'est plus communal à aucun degré ! Il est tout entier entre les mains de l'Etat et des agents de l'Etat. Et l'idéal du régime actuel serait que toutes les écoles du pays fusisent à ce point semblables que d'une extrémité à l'autre du pays on tournât à la même heure la même page du même livre. »
La loi de 1879 attentait aux vieilles libertés communales ou provinciales. C'est en faisant appel au
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vieil esprit communal et provincial que les catholiques se présentèrent, et ce n'est pas en vain qu'ils firent vibrer la fibre la plus sensible des Belges, communiers dans Tâme. Les libéraux eurent beau invoquer rintérèt supérieur qui commande à l'Ëtat de ne permettre à quiconque aucune emprise sur son droit régalien, et de préparer seul chaque apprenti-citoyen à être un citoyen dans le sens de TEtat. Ils eurent beau faire valoir cette raison qu'avoir mis au monde un être humain, ne confère pas le droit de le mettre en travers de la marche de Thutoanité. Ils eurent beau proclamer qu'il n'y a de liberté que sous la loi, que la loi est l'expression de l'Etat, et qu'il n'y a pas de liberté du citoyen contre l'Etat. Au dogme infaillible de l'Etat, affirmé par le parti libéral, les catholiques eurent beau jeu d'opposer le libre arbitre, la liberté non légalisée, la pure, la simple liberté. Niant à l'Ëtat le droit de se charger seul des semailles intellectuelles, ils revendiquèrent le droit de l'individu de distinguer lui-même 1 ivraie du bon grain. L'Ëtat assurait aux citoyens qu'il pouvait voir pour eux; ils répondirent qu'ils avaient d'assez bons yeux pour se diriger euxmêmes. Contre les tentatives de monopolisation, ils se . dressèrent aux cris de : « Liberté ! Liberté ! »
Le premier soin du parti catholique, lorsqu'il arriva au pouvoir, fut donc de jeter bas l'édifice réglementîste. Le 11 juin 1884 avaient eu lieu les élections qui renversaient la majorité libérale; dès le 16 juin paraissait l'arrêté qui supprimait le ministère de Finstruction publique et rattachait ce service au ministère de l'intérieur. Et le 20 septembre, le Moniteur publiait la loi nouvelle organique de l'enseignement primaire.
Par cette loi, comme il est dit dans l'exposé des motifs, l'Etat consommait « sa destitution » en matière d'enseignement. La direction des écoles était rendue aux communes qui pouvaient adopter des écoles privées ou en subsidier. Les écoles gardiennes
et les écoles d'adultes pouvaient être créées, supprimées ou réduites au gré des communes. Le programme primaire était réduit. L'enseignement de la religion et de la morale pouvait y figurer ; mais si la commune se refusait à l'inscrire, il suffisait d'une demande signée par vingt chefs de famille pour que l'Etat adoptât d'office des écoles privées, à leur convenance. Les communes étaient libres de choisir leurs instituteurs, soit dans les écoles normales de l'Etat, soit dans les écoles normales libres mises sur le même pied que celles de TEtat. En même temps, pleine liberté était donnée aux initiatives particulières pour la propagation de l'enseignement laïque ou confessionnel.
Pour le catholique, remarquons-le, l'école neutre est une école athée; Técole sans Dieu, c'est Técole anarchique. La loi sur la liberté de l'enseignement n'en reconnaît pas moins la dispense du cours de religion ^ Elle permet aux communes — ce point est très important — de subventionner tels ou tels établissements d'éducation à leur choix.
Or, les villes, où la population est généralement plus radicale que dans les campagnes, ont, pour la
1. L'article 4 de la loi scolaire de 1895 qui compléta la loi de 1879 contient les dispositions suivantes ;
10 L'instruction primaire comprend nécessairement l'enseignement de la religion et de la morale... :
2° La première ou la dernière demi-heure de la classe du matin ou de l'après-midi est consacrée chaque jour à cet enseignement ;
30 Sont dispensés d'y assister, les enfants dont les parents en font la demande expresse dans les termes suivants ; a Le soussigné... usant du droit que lui confère l'article 4 de la loi sur l'enseignement primaire, déclare dispenser son enfant d'assister au cours de religion et de morale. »
Lorsqu'il y a dans une école des élèves dispensés du cours de religion, fût-ce un seul, l'enseignement des autres branches du programme doit nécessairement revêtir un caractère de neutralité.
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plupart, des municipalités libérales ou socialistes. Qu'en résulte-t-il? Il en résulte que renseignement dans presque tous les centres et dans un très grand nombre de communes est surtout laïque et neutre. A Bruxelles, Tille libérale, l'enseignement dans les écoles communales, y compris celles des faubourgs coûte près de 4 millions par an pour 75.000 élèves. De sorte que chaque élève coûte à la ville tout près de 54 francs par an. Pour les écoles libres, les sacriiSces consentis par les organisations spéciales et les particuliers ne dépassent pas 14 francs par tète, d'après les calculs établis par l'un des chefs du parti catholique, M. Woeste. A Ixelles, les écoles communales comptent 2.500 garçons, contre 350 dans les écdies libres. La proportion est à peu près la même dans les autres communes de l'agglomération bruxelloise.
La province de Liège a 740 écoles officielles — c'est-à-dire neutres — et ne possède que 185 écoles catholiques. Elle compte 80.000 élèves des écoles officielles et 22.000 élèves des écoles libres La ville de Liège a 439 écoles d'adultes officielles et 91 libres. Les premières sont fréquentées par 13.800 élèves, les secondes par 4.800 seulement.
La liberté des subventions devait, croyait-on, ne profiter qu'aux écoles libres . Elle profite aux écoles libres, en effet, dans les communes catholiques. Dans les autres, non. Or, celles-ci, si elles ne sont pas la majorité, sont du moins celles qui englobent le plus de tètes d'enfants. Le clergé a vu le péril et les orateurs extrémistes du parti catholique réclament l'égalité de toutes les écoles dans la répartition des subsides publics. Ils voudraient obliger les communes à subventionner aussi bien les institutions libres que les institutions neutres. Ils prétendent qu'il n'y a pas de liberté là où la concurrence ne peut pas être soutenue, là où il n'y a pas assez de cathçliques riches
pour mettre les écoles libres sur le même pied que les écoles communales où le cours de religion n'est pas organisé. Ils contestent aux communes le droit de puiser dans la poche de tout le monde pour entretenir des établissements qui ne conyiennent pas à tout le monde. Ils estiment que la commune fait aux entreprises particulières d'enseignement une concurrence déloyale, avec des deniers qui ne lui appartiennent pas. Discours inutiles. Les dirigeants catholiques n'admettent pas une restriction au principe de la destitution de l'Etat qui a fait leur force et ne» veulent* pas faillir « à la pratique virile de la liberté »« Ils ont repoussé de même l'idée d'une appropriation ou plutôt d'une expropriation des écoles normales en vue d'un contrôle effectif de renseignement officiel. Les instituteurs des écoles communales sont recrutés parmi les élèves des écoles normales fondées par les grandes villes elles-mêmes, avec le concours des localités suburbaines. Une sorte de fédération intercommunale s'établit ainsi pour l'entretien de pépinières communes de professeurs et de maîtres d'école. On comprend la pensée des catholiques qui réclament à leur tour la réglementation de la liberté : quand la libre concurrence lèse nos intérêts, la liberté n'est plus pour nous la liberté. Et nous implorons TEtat- Providence: « Etat, protégez-nous! »
Les libéraux, eux, réclament l'enseignement laïque et obligatoire. L'enseignement laïque? Il l'est dans la plus large mesure. Obligatoire? Sur ce point, il faut l'avouer, les libéraux sont dans la vérité. La liberté de l'enseignement peut-elle aller jusqu'à devenir la liberté de non-enseignement?
L enfant appartient à la famille : la famille seule en Belgique a le droit de choisir l'école où il sera instruit. Très bien. Mais la famille a aussi le droit de ne pas l'instruire du tout, cet enfant. Ici apparaît l'excès de la liberté.
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Entre la liberté complète et pas de liberté du tout — comme le réclament en France les partisans de l'abrogation de la loi Falloux — il y a la place d'une intervention bienveillante de TËtat, chaque fois que les parents méconnaissent leurs devoirs les plus stricts. On oblige les parents à nourrir leurs enfants : on doit les obliger de même à les instruire. Les droits impliquent des devoirs. L'Ëtat reste dans son rôle d*Etat lorsqu'il impose le respect de ces devoirs. L'enfant perpétue la nation : il n'y a de nation forte qu'avec des enfants instruits.
La liberté du non-enseignement se traduit — faut-il le dire? — par des résultats absolument déplorables quant au niveau d'instruction du peuple. A la suite du vote de la loi de 1884, les communes supprimèrent plus de 700 écoles. Deux cent cinquante communes furent dispensées du maintien d'une école communale. Un grand nombre d'instituteurs furent mis en disponibilité.
La Belgique se ressent aujourd'hui des conséquences de ces mesures déplorables.
Les enfants privés d'instruction en Belgique se divisent en trois catégories. Il y a : 1"* ceux qui ne vont pas à l'école, et ils sont particulièrement nombreux dans la région flamande (c'est dans le Luxembourg que la situation scolaire est la meilleure); 2^ ceux qui assistent irrégulièrement aux leçons et n'apprennent rien ou presque rien; 3° ceux qui, sortis de l'école depuis deux ou trois ans, ont complètement oublié ce qu'ils avaient appris.
D'après le dernier rapport triennal officiel, on constate en comparant le nombre des enfants en âge d'aller à l'école avec le nombre des enfants fréquentant les écoles, qu'il en est plus de 150.000 sans instruction.
Nous voyons que 25 p. 100 des hommes de 21 ans et plus ne savent ni lire ni écrire; 33 p. 100 des
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femmes se trouvent dans le même cas. Il y a 322.500 hommes illettrés sur 1.630.875 hommes de 25 ans et plus. En 1885, sur 13.300 recrues, il y avait en Belgique 2.000 illettrés et 1.500 en France. En 1905, on en comptait 1.083 en Belgique et seulement 473 en France.
En France, pour les années 1885 et 1905 incluse, le pourcentage des recrues ne sachant ni lire ni écrire a été respectivement pour chaque année de 11,25, 7,82, 5,38, 4,32, 4,38, 3,99, 3,80, 3,46 et 3,56. En Belgique,, pour les mêmes années, le pourcentage des jeunes gens appelés au tirage au sort et ne sachant ni lire ni écrire a été de 14,64, 13,05, 11,54, 10,10, 10,13, 9,39, 9,09, 8,33, 8,12.
Dans l'un des faubourgs de Bruxelles où la population ouvrière est particulièrement importante, à Anderlecht, il y a sur 62.000 habitants 10.671 enfants âgés de 6 à 12 ans. Or, les statistiques accusent 4.600 élèves fréquentant les écoles officielles; 1.754 élèves fréquentant les écoles subsidiées; 500 élèves fréquentant une école libre et 600 enfin fréquentant les écoles particulières. Sur 10.671 enfants, il n'y en a donc que 7.500 environ qui vont à Técole et 3.200 qui n'y vont pas ou qui Font quittée prématurément ; c'est-à-dire que 30 p. 100 de ces enfants se trouvent en état d'infériorité manifeste et sont mal préparés à se défendre dans la vie. De façon générale, on évalue à 35 p. 100 le nombre des illettrés de la masse ouvrière en Belgique.
A Bruxelles même, le taux des illettrés est de 7 à 8 p. 100. Sur 14.569 personnes qui se sont mariées en 1907, 1.023 étaient absolument analphabètes. Pour les miliciens, en 1907, la proportion est la même. Il y a eu, en 1907, 1.390 inscriptions à Bruxelles. Sur ce nombre on compte 195 miliciens analphabètes; 13 jeunes gens savent lire, mais ne savent pas écrire; 25 autres savent tout juste lire et écrire. Ceci, dans la capitale du pays.
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Il est à remarquer que Tiguorance est plus marquée dans les Flandres que dans la Wallonie.
En 1906, parmi les jeunes gens incorporés dont le français est la langue maternelle, le département de la guerre en a compté 17,60 p. 100 qui savaient parfaitement lire, écrire et calculer, c'est-à-dire qui pouvaient être considérés comme ayant fait de bonnes études primaires.
La même année, parmi les recrues dont le flamand est la langue maternelle, il n*y en avait que 8,47 p. 100 dans ces conditions ; donc, moins de la moitié.
Le nombre des citoyens possédant Tinstruction primaire complète à vingt ans était de 6,5 p. 100 en 1880 et de 8,47 p. 100 en 1906. Or, l'augmentation ne dépasse pas 0,08 p. 100 par an dans la région flamande, alors que dans la partie française elle atteint à peu près 0,3 p. 100 par an.
Dans les Flandres, il y a deux fois plus d'écoles privées que d'écoles communales; on y compte 40 p. 100 d'illettrés. Dans les provinces de Liège, de Namur et de Luxembourg, il y a quatre fois plus d'écoles communales que d'écoles privées; on n'y compte pas 25 p. 100 d'illettrés. Le progrès de Tinstruction est quatre fois plus rapide en pays wallon qu'en pays flamand.
Les agronomes de l'État se sont livrés, en 1901, à une vaste enquête sur la fréquentation scolaire dans les campagnes. Partout les enquêteurs durent constater une grande irrégularité et une faible durée. Les raisons? Elles figurent tout au long dans un rapport particulièrement suggestif. Nous en citerons quelques-unes :
Dans le Gondroz :
« L'instruction de l'oi^vrier agricole est peu avancée. Il n'en peut être autrement : l'enfant fréquente irrégulièrement l'école primaire pendant la bonne saison et l'abandonne définitivement dès l'âge de onze à
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douze ans.. Souvent, là où elle existe, Técole d'adultes est peuplée insuffisamment. Si encore Touvrier entretenait ou même augmentait par la lecture les connaissances acquises sur les bancs de l'école, mais il en a rarement le goût, et, souvent, les loisirs et les moyens lui font défaut. Dans ces conditions, le savoir amassé se perd rapidement. »
Dans la région limoneuse et sablo-limoneuse :
« L'instruction des ouvriers agricoles, assez rudimentaire, se résume, en général, à savoir lire et écrire. Il ne peut en être autrement, attendu que les enfants, à partir de onze à douze ans, ne fréquentent plus l'école, si ce n'est pendant la morte-saison. En été, ils sont occupés chez «ux; les parents les préposent à la garde des porcs et de la vache, ou les chargent de ramasser dans les champs des aliments pour ces derniers. A certaines périodes même, ils sont employés à de légères besognes chez les cultivateurs. »
Dans la Campine :
« Les enfants sont employés à de nombreux travaux, tels que la plantation et l'arrachage des pommes de terre, la récolte des céréales et de cer^ tains légumes (asperges, pois), la garde du bétail. Si l'enfant ne coopère pas à tous ces travaux, il est chargé de la garde de la maison et des enfants plus jeunes... Les enfants ne sont envoyés à l'école que pendant la saison d'hiver, et, dès l'âge de dix ou onze ans, ils sont retenus définitivement à la maison. En quittant l'école, les enfants sont dépourvus de connaissances suffisantes pour éprouver le besoin de se perfectionner. Et si parmi eux un certain nombre savent lire, écrire et calculer, ils oublient, au bout de quelques années, le peu de connaissances acquises à l'école. Ils vont alors grossir les rangs des illettrés. »
Dans les Flandres :
« Les parents, peu instruits, souvent illettrés, ne
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se soucient guère de rinstructîoD, et, comme ils sont absents du matin au soir, il ne leur est guère possible de s'occuper de Téducation de leurs enfants. Ceux-ci fréquentent l'école du village jusqu'à la première communion. La fréquentation de l'école est assez régulière de neuf à onze ans. Dans certaines localités, dans le comice de Gand, par exemple, où il y a beaucoup de briquetiers, les enfants de ces derniers quittent tous les jours la classe, vers dix heures, en été, pour porter à manger aux pères et aux frères, et ils rentrent en classe Taprèsrmidi. Dans ces conditions, Tinstituteur est impuissant à inculquer les éléments d'une instruction quelque peu satisfaisante. »
L'infériorité de la Belgique est ainsi manifeste au point de vue de l'instruction vis-à-vis des pays qui l'entourent.
Voici, pour les divers pays d'Europe, le pourcentage, par mille, des conscrits illettrés :
Danemark 0,2 Angleterre 37
Prusse 0,7 France 47
Allemagne 0,5 Belgique 101
Suède 0,8 Italie 329
Suisse 20 Autriche 346
Pays-Bas .'23 Russie 617
Tous les pays protestants sont en avance. La raison en est surtout qu'en pays protestant les dirigeants trouvent intérêt à instruire le peuple, ne fût-ce que pour lire la Bible.
En Belgique, non seulement l'école n'est pas obligatoire, mais les diplômes mêmes ne le sont pas pour le personnel enseignant. La liberté est poussée jusqu'aux extrêmes limites. Malheureusement, le nombre des instituteurs non diplômés, c'est-à-dire la plupart du temps incapables et toujours arriérés, tend à augmenter.
En 1902, il y avait dans les écoles primaires
3.708 instituteurs non diplômés ; en 1905, ce chiffre monte à 4.072; il dépasse aujourd'hui 4.500. L'élément religieux est assez important. De 1902 à 1905, 390 religieux ou religieuses non diplômés sont entrés dans les écoles primaires libres. Au total, diplômés et non diplômés, le personnel enseignant comprenait, en 1902, 8.696 petits frères ou religieuses; en 1905, le nombre en était de 10.351, soit, en trois ans, 19 p. 100 en plus. Ce chiffre s'est encore accru depuis très sensiblement, par suite de l'expulsion des congrégations du territoire français. Ces congrégations émigrèrent en foule en Belgique et c'est dans les écoles surtout qu'elles trouvèrent à s'employer. Nous avons eu personnellement l'occasion de visiter un certain nombre d'institutions et nous avons trouvé presque partout des réfugiés français, religieux et religieuses. Un grand nombre n'enseignaient pas auparavant.
Il est excessif que l'instruction, môme primaire, puisse être confiée à un personnel non diplômé. Le diplôme ne signifie pas grand'chose par lui-même; il est néanmoins la garantie d'un certain degré de culture et d'une vocation.
Mais ce qui s'impose surtout, c'est l'obligation pour les enfants d'aller à une école quelconque, soit laïque, soit confessionnelle. L'enquête des agronomes de l'État constitue un réquisitoire décisif contre toute la liberté.
Le principe de l'instruction obligatoire est appliqué dans les pays les plus libres, en Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Norvège, en France, en Suisse. Nulle part on ne s'en plaint. Il est même question de l'appliquer en Turquie. Il est vrai qu'en Espagne il n'y a aucune obligation non plus. Mais ce n'est pas un grand honneur pour la Belgique que de se rencontrer sur ce point avec l'Espagne. Sans l'instruction obligatoire, la liberté de l'enseignement
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n'est plus la liberté de renseignement : c'est la liberté de l'ignorance.
Quelle que soit à ce point de vue Terreur de la Belgique, empressons-nous, cette critique formulée, de déclarer bien haut qu'un pays a certes plus à gagner aux excès qu'aux restrictions de la liberté. Un peuple peut être grand dans l'oppression : il ne peut être jamais tout à fait grand. L'activité intellectuelle a besoin de liberté comme on a besoin d'air pour vivre. Ce qui fait la grandeur et la beauté morale de la Belgique, c'est précisément qu'on vit dans une atmosphère de liberté. On ne s'y sent pas comprimé. Le citoyen n'est pas gêné dans ses mouvements. Le gouvernement n'y est pas plus infaillible que les hommes qui le composent. Il peut, là comme ailleurs, commettre des fautes et tomber dans l'absurde même. La liberté de non-enseignement est une erreur et peut-être une honte. Il ne faut pas moins lui savoir gré, à ce gouvernement, de ne pas chercher à limiter la sphère d'action de l'individu, de ne pas se substituer à lui.L'eiTort collectif n'est que plus puissant, — et plus glorieux atissi, — s'il n'est fait que de participation^ spontanées.
Le 31 mars 1871, M. Faider, lorsqu'il prit possession du siège de procureur général près la Cour de Cassation, parla de la Constitution belge et du principe volontaire qui l'inspire. Et il disait : « La liberté règne chez nous, indéfectible et sans atteinte. Elle a toutes les formes, elle soutient tous les droits. Ma personne est libre, et le mode des arrestations est établi. Ma maison est libre et mon domicile est inviolable sous la règle légale. Mes biens sont libres et j'ai des garanties contre l'expropriation, la confiscation, l'impôt arbitraire, les conséquences abolies de la mort civile. Mon activité est libre et j'ai la liberté du travail, des professions, des contrats industriels.
Mes opinions sont libres, car toutes les voies de la presse et de la publicité me sont ouvertes. Ma parole est libre, car j'ai la liberté de la tribune, de la chaire, du parquet, du barreau, des langues. Ma pensée est libre, car j'ai l'inviolabilité du secret des lettres, et l'impuissance de la loi devant mes médidations même coupables. Mon culte est libre, car j'ai la liberté de ma conscience, l'indépendance des ministres de ma religion, la faculté de donner à celle-ci toutes ses influences et ses efficacités. Mon instruction est libre, car j'ai la faculté de propager et d'acquérir où je veux et à tous les degrés la science et les doctrines. La circulation est libre, car toute entrave à l'intérieur a disparu et la protection des étrangers est assurée. Le recours, la réclamation, le cri du faible sont libres, car je puis user à mon gré du droit de pétition. Me voilà donc citoyen vraiment libre et paisible. ».
C'est ainsi, par une pratique éclairée de la liberté, que la Belgique, si petite territorialement, a pris place parmi les premières nations civilisées. C'est ainsi que s'affirme sa riche et féconde diversité. Il est grand dommage, en vérité, que des citoyens ne comprennent pas tout le prix du bien qu'on leur octroie avec la liberté et qu'on soit obligé, pour leur montrer le devoir, de réclamer l'intervention coereitive de l'Etat.