CHAPITRE I
Les tendances extrémistes en politique.
La fuite du centre. — L'écrasement du parti libéral entre les partis extrêmes, — Les dissensions entre libéraux. — Nécessité d'aller à droite ou à gauche. — Contradictions apparentes du libéralisme. — Les causes d'infériorité pour un parti de juste milieu. — Le libéralisme n'est pas assez « politique ». — Il est formé d'indifférents et de sceptiques. — Il ne flatte pas et n'organise pas les masses. — La concurrence scolaire. — L'enfant enjeu politique. — Les distributions de soupes et de vêtements par les municipalités catholiques et socialistes. — Les libéraux en contestent la légalité. — Le pacte de Gand. — L'action des libéraux paralysée par les socialistes. — L'orien-
. tation du libéralisme. — L'anticléricalisme n'est pas un programme. — L'action libérale avec et non contre le peuple.
Centrifuge : fuite du centre. Ce terme mécanique a pris de nos jours un caractère social nettement marqué. Le phénomène s'observe un peu partout; mais nulle part il n'est aussi frappant qu'en Belgique, à cause peut-être des limites resserrées dans lesquelles se produit l'évolution.
En politique, on s'éloigne du centre; de plus en plus, on se porte aux extrêmes : le catholicisme et le socialisme l'emportent sur le libéralisme. Dans Fin-
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dustrie et le commerce, les classes moyennes tendent à se rétrécir. Les « bonnes petites gens du commun » dont parlent les vieilles chroniques, petits marchands, petits boutiquiers, sont encore une masse compacte; mais une masse qui se désagrège tous les jours.
Enfin, la même oscillation nous apparaîtra si nous examinons les statistiques des cotes foncières : la petite et la grande propriété absorbent de plus en plus la moyenne propriété.
Le parti libéral belge, pris entre le bloc catholique très discipliné malgré de profondes divergences théor riques, et la marée montante du socialisme, est comme écrasé entre les deux partis extrêmes. Il donne Timpression d'un édifice branlant, tantôt penchant à droite, tantôt penchant à gauche, sans qu'on sache de quel côté il tombera finalement.
Dans plusieurs villes, un cartel a été conclu entre libéraux et socialistes. Une môme pensée a fait Tunion provisoire : le renversement du cléricalisme, Tennemi commun.
« Si Tentente ne se fait pas entre libéraux et socialistes, a dit M. Paul Janson, dans un de ses discours, que du moins les deux armées se réunissent sur le champ de bataille, comme celles de Blûcher et de Wellington. »
Mais voici : le w cartel » a des adversaires irréductibles parmi les libéraux. L'Association libérale est pour, la Ligue libérale s'est prononcée contre.
L'Association libérale est progressiste et radicale. Elle considère que les libéraux ayant, dans certaines circonscriptions, à prendre leur point d'appui soit à droite, soit à gauche, il vaut mieux le prendre à gauche. Elle prétend suivre en cela l'exemple de Frère-Orban, l'illustre homme d'État libéral qui, s' étant trouvé en ballottage à Liège, préféra mettre fin à sa carrière plutôt que d'être Télu des cléricaux.
La Ligue libérale, elle, se dit libérale, sans plus.
Elle est doctrinaire et de tendance conservatrice. Elle repousse énergîquement toute alliance avec les socialistes. Elle estime qu'un pareil pacte serait de nature à détacher un grand nombre d'électeurs du parti libéral au profit des catholiques. Elle le juge plus nuisible qu'utile à l'opposition des gauches. Elle proclame la nécessité de l'union libérale, mais l'union contre le cléricalisme et contre le socialisme à la fois. Ni ceci, ni cela. Elle pencherait plutôt à droite. Et elle aussi se réclame de Frère-Orban dont elle rappelle rintransigeance.
La divergence d'idées qui sépare ainsi le parti libéral a pris le caractère d'une profonde dissension. Et, les uns tirant à hue, les autres à dia, les libéraux se sont trouvés, aux derniers scrutins, dans un état d'infériorité flagrante. Ils ont perdu des voix et des sièges.
A différentes reprises, le péril commun a groupé les deux fractions libérales. C'est ainsi qu'il s'est formé, en 1909, sous le nom d'Alliance libérale une organisation mixte calquée à la fois sur celle qui, en 1841, groupa les défenseurs de Tindépendance -du pouvoir civil et les amena a se constituer en parti politique, et sur celle de 1897 dont l'acte essentiel fut l'établissement d'une sorte de Conseil a de conciliation libérale ».
Mais, en 1841, il n'y avait pas de trinité politique, on ignorait le parti socialiste qui parait aujourd'hui devoir jouer le rôle de troisième larron, et, en 1897, il n'existait encore qu'à l'état de fœtus. Les choses ont changé d'aspect. Le socialisme a grandi au détriment du libéralisme et le catholicisme n'a rien perdu de sa vigueur.
L'alliance entre les fractions libérales ne suffit donc plus. Il s'agit, pour les libéraux, de savoir s'ils veulent marcher avec les socialistes ou avec les catholiques. Et c'est là précisément qu'apparaît la faiblesse du modérantisme libéral. Il y a union dans le pro-
gramme : dans la tactique, point. Les libéraux savent ce qu'ils veulent ; mais ils ne savent sur quel groupe extrême s'appuyer pour se conduire. Or, ils en sont arrivés à cette situation critique de ne pouvoir s'imposer et gouverner par eux-mêmes.
Ils sont avec les socialistes pour le suffrage universel simple — un homme, une voix, — pour le service militaire général, pour l'instruction obligatoire, pour la décléricalisation des administrations publiques. Us ne sont plus avec eux pour la nationalisation du sol et des industries, pour l'augmentation des droits de succession, la participation ouvrière aux bénéfices et la journée de huit heures.
Ils sont avec les catholiques pour le maintien des grandes lois constitutionnelles et des principes d'ordre et d'autorité ; ils ne sont plus avec eux pour l'organisation de l'enseignement et les relations entre l'Eglise et l'Etat,
Avec les catholiques, ils veulent former un parti bourgeois; avec les socialistes, ils veulent former un parti démocratique.
Ni révolution, ni réaction : telle est la formule libérale. En cette formule se résument évidemment tous les principes fondamentaux du droit public et toute la justice et toute l'égalité possibles, et l'équilibre nor«mal de toutes les forces en activité dans l'organisme social, et la proportion mesurée des rouages d'un mécanisme compliqué, qui ne doit aller ni trop lentement, ni trop vite, pour être en harmonie avec les lois de l'évolution. Mais les idées intermédiaires ne frappent pas les foules et ne les retiennent pas.
Parmi la masse des électeurs, beaucoup s'effarouchent des conceptions nouvelles, trop hardies à leur sens, et s'abritent derrière un conservantisme intransigeant, obstinément ancrés dans la tradition et la routine. D'autres, — le gros du peuple, — se laissent séduire par le mirage d'une vie meilleure où
le fruit du travail de tous appartiendra à tous. Ceuxlà veulent conserver, et c'est généralement leur intérêt. Ceux-ci veulent détruire, et ils supposent aussi que c'est leur intérêt. *
Au milieu de ces deux grands courants contraires, le libéralisme fait un peu Tefifet d*un dieu Terme. Il semble n'exister que pour la transition, pour marquer les limites entre les combattants et les empêcher de s'entre-dévorer.
Son utilité comme parti-tampon est par là incontestable, et il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il a un caractère d'éternité. Il représente, en effet, une force qui ne sera jamais détruite : le libre arbitre. Un homme politique belge qui fut un éminent administrateur, Emile Banning, a dit : « Le parti libéral est fondé sur l'individualisme. Le parti socialiste et le parti catholique sont fondés sur la collectivité théocratique et populaire. » Banning avait également horreur de la « bannière sophistique et persécutrice » des catholiques et du drapeau rouge qui incarnait à ses yeux le gouvernement de la majorité, c'est-à-dire de la médiocrité. Mais, quand il supputait les chances futures des uns et des autres, quand il voyait combien les classes moyennes étaient « épuisées et avachies », il prévoyait : « C'est d'en bas que viendront les maîtres futurs. »
On a souvent dit que la Belgique est favorable aux opinions moyennes, aux mesures législatives propres à éviter les heurts trop violents et les ruptures brutales des traditions, et que sa politique sait se tenir, comme son climat, dans la zone tempérée. Il est vrai : en Belgique il existe un esprit pratique qui oblige à la pondération les esprits les plus audacieux. Mais le parti dirigeant est le parti catholique et le parti de l'avenir est le parti socialiste. Il y a là des faits positifs.
La grande faiblesse du parti libéral est d'être un
parti de discussion et d'évolution en ce qu'il doit toujours s'adapter aux progrès modernes et aux besoins nouveaux. Du fait même que son axe paraît se déplacer résulte une apparence d'indécision. Il n*a pas à étaler des principes; il est le principe politique môme dans toute l'acception du mot. Or, aux yeux de la foule, il y a là un manque d'orientation. Aux yeux de la foule, l'aiguille toujours agitée de. la boussole paraîtra de même manquer d'orientation.
Les transactions du parti libéral, ou plutôt son adaptation aux nécessités du moment, déroutent et déconcertent. Tant qu'il fut au pouvoir — et ce fut là d'ailleurs l'une des causes de sa désorganisation et de sa chute — il n'admit pas le suffrage universel, même avec le vote plural; sans le correctif de l'instruction, la réforme lui paraissait absurde. En 1883, lorsque les jeunes libéraux, Paul Janson en tète, se soulevèrent contre le privilège du cens, Frère-Orban, doctrinaliste rigide, opposa au mouvement égalitaire toute l'autorité de son prestige immense, ne voulant entendre parler de l'arrachement d'aucune pierre — même vermoulue — à son édifice colossal. Cependant, lorsqu'en 1893 la grève se propagea dans les centres industriels comme les flammes d'un immense incendie, les doctrinaires acceptèrent de voter le suffrage universel dans un accord d'apaisement patriotique que les socialistes ne manquèrent pas d'appeler « l'accord de la colique ». Aujourd'hui le suffrage universel pur et simple figure en tête du programme libéral:
Dans son Discours sur lapremière décade de Tite-Live^ Machiavel a écrit : « Pour empêcher qu'un Etat ne se corrompt, il faut y maintenir sans altération les cérémonies delà religion, car le plus sûr indice de la ruine d'un pays, c'est le mépris pour le culte des Dieux. » Or, on peut lire à la page suivante, dans le même livre du même Machiavel : « C'est à l'Eglise et aux prêtres, que nous autres Italiens, nous avons l'obli-
gation d'être sans religion et sans mœurs, mais nous lui en devins une bien plus grande encore, qui est la source de notre ruine : c'est que TÉglise a toujours entretenu, et entretient incessamment la division dans celte malheureuse contrée. »
Contradiction? Non* Pourquoi la pensée de la nécessité d'une religion ne s'accorderait-elle pas avec la pensée d'une Église détestable dangereusement jetée sur la scène politique? Emile Banning, le grand libéral que nous avons déjà cité, combattit ardemment le catholicisme et pourtant il écrivait : « Tout athée est nihiliste. Nier Dieu, c'est nier l'être dans sa source. L'homme qui croit au néant s'y condamne lui-même. »
Mais la grande majorité de ceux qui approuveront une vérité repousseront l'autre, et c'est pourquoi le véritable libéralisme semble un parti Janus, et c'est pourquoi il est voué à toutes les suspicions.
L'infériorité du parti libéral tient à d'autres causes nombreuses :
i° Il se présente comme un parti d'analyse : la masse du peuple n'aime pas et ne comprend pas l'analyse ;
2** Il est formé d'esprits ouverts, qui ne croient ni à rinfaillibilité de l'Etat, ni à celle de l'Eglise : les autres partis s'affirment orthodoxes et dogmatiques ;
3^ Dans le conflit des langues, les libéraux sont nettement divisés : les catholiques et les socialistes cherchent à exploiter à leur profit le nationalisme flamingant ;
4^ Le libéralisme ne cherche guère à s'imposer que par l'idée ; les autres partis font des prosélytes ; par des œuvres utilitaires et pratiques, ils s'attachent le paysan, l'ouvrier et l'enfant même, qu'ils prennent, pour ainsi dire, à son berceau et ne quittent plus dans la vie.
Première cause d'infériorité. — J'ai cité Machiavel.
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De Tavis de ce philosophe politique, il faut mentir, fatalement, en matière publique, et celui qui parlerait sans prendre parti ne serait écouté par personne. Or, le parti libéral ne veut pas mentir. C'est peut-être ce qui lui nuit le'plus. Il s'affirme un parti expérimental, de libre examen. Il s'attarde à disséquer et ne paraît jamais sûr de tenir la vérité scientifique, alors quelles masses réclament des opinions toutes faites, vraies ou fausses, sophismes ou utopies. Il ne s'attarde pas dans Terreur. Il place Tidée morale au-dessus même de l'idée politique. Le secret de sa débilité comme parti organisé est là : il n'est pas assez un parti politique dans tout ce que ce mot contient de corruptible.
Deuxième cause d'infériorité. — Le libéralisme est surtout formé de demi-croyants, d'acatholiques et d'aétatistes, indifférents aux dogmes religieux, indifférents à l'action gouvernementale, trop clairvoyants pour n'être pas quelque peu désabusés. Les catholiques, eux. ont la foi qui soulève les montagnes. Les socialistes ont aussi leur credo^ et, dans leur démocratie sacerdotale, on remarque déjà des pontifes, des dogmes, des conciles et même des excommunications.
A ce point >de vue, les partis extrêmes sont moins des partis que des causes. Ils luttent pour des convictions, et plus encore que pour des convictions : pour des croyances. Les catholiques offrent le paradis céleste; les socialistes le paradis terrestre. Le parti libéral doute et n'offre rien que la maxime : « Aidetoi, le ciel t'aidera ». Il se dit que les hommes seront toujours des hommies et que la valeur d'un Etat se mesure moins à sa forme qu'à la valeur des individus qui le composent. Le parti libéral est ainsi le parti du scepticisme et de l'effort individuel. Son réalisme effarouche. Il se trouve dès lors atteint d'une sorte d'acra-
tie qui le prive de tous ses moyens d'emprise sur rimagination populaire.
Troisième cause d'infériorité. — Le parti libéral est très divisé dans la question des langues. Les catholiques et les socialistes le sont aussi sur ce point, mais dans de moindres proportions. Les catholiques encouragent le mouvement flamingant : la Flandre est leur grande citadelle. Ils entendent la préserver autant que possible de toute contamination. Or, le français est un « véhicule de microbes ». Les évêques ont poussé le scrupule localiste jusqu'à obliger les prêtres à ne parler que la langue du pays où ils se trouvent : aux gens de Gand, il ne faut parler que Tidiome de Gand et non celui de Furnes ou de Hasselt, ou même le flamand dit « littéraire », adopté par TEtat. S^il y a des catholiques antiflamingants, la raison d'Eglise les fait taire. Ils sont, d'ailleurs, la minorité.
Les socialistes, eux, s'efforcent de pratiquer la politique de l'écuyer. Ils mènent les deux idées à la fois. Ils sont très wallingants, en Wallonie, et très flamingants dans les Flandres. Il leur faut avant tout des adhérents. Ce ne serait pas le moyen d'en recruter que de combattre le nationalisme, si étroit soit-il, du paysan. Le socialisme belge nous fait de ces surprises. Il y a des socialistes loyalistes (qui reconnaissent Tautorité du roi) ; il y a des socialistes antisémites; comment n'y en aurait-il pas de flamingants ? Pour beaucoup, au demeurant, la question est subsidiaire : ils unissent les hommes de toutes les langues dans une même pensée fraternelle.
Chez les libéraux, au contraire, la lutte est âpre, presque violente. Le même dogme du principe peut les séparer aussi bien que les unir. Ici, elle les divise nettement. A Anvers, surtout, flamingants et fransquillons libéraux s*entre-déchirent avec acharnement. Il y a des ligues libérales où Ton ne parle qu'en fla-
mand ; il y en a d'autres où l'on ne parle qu'en français. La lutte électorale est désormais posée sur le terrain des langues, et elle s*est à ce point envenimée que ces ligues se menacent mutuellement d'avoir désormais leurs candidats respectifs aux élections c « Le libéralisme en Flandre, proclame le Libéral Vlaamschebond dans un manifeste, sera flamand ou ne sera pas. La démocratie flamande, qui veut l'émancipation morale et matérielle des provinces flamandes, se détournera du libéralisme, si les libéraux unis d'Anvers se montrent favorables ou indifférents a la destruction du programme flamand. »
Quatrième cause d'infériorité» — Le parti libéral ne flatte pas les masses, il ne les organise pas. Par les syndicats, les socialistes et les catholiques ont enserré le pays dans un réseau qui ne laisse guère de place aux opinions moyennes. Les bannières libérales sont les moins nombreuses. Les ouvriers s'enrôlent dans toutes sortes de fanfares, de gildes, de ligues, de caisses, d'œuvres de bienfaisance et de mutualité, qui leur assurent d'innombrables avantages moraux ou matériels. Ces associations sont presque toutes ou socialistes, ou chrétiennes, même lorsqu'elles n'ont aucune apparence politique.
Il y a, entre socialistes et catholiques, une dispute de l'ouvrier et du paysan. Une ardente concurrence s'est faite peu à peu. C'est à qui promettra et donnera le plus pour attirer la masse des prolétaires qui représente, malgré la pluralité du vote, la masse des électeurs. Les deux partis ont tous deux l'ambition de s'appuyer sur le peuple. Objet de tant de convoitises, le peuple, lui, se laisse gravement aduler, un peu surpris, pas trop. On peut se demander s'il est toujours bien convaincu. Il fait l'effet de ces catholicos chinois qui se déclarent convertis sans trop rien comprendre à la religion qu'on leur enseigne, attirés
seulement par Tappât de certains profits qu'ils perçoivent fort clairement et qui leur paraissent bien valoir une messe.
Il existe, en Belgique, une ligue catholique contre la mortalité des porcs. Que voulez-vous? Le paysan s'enrôle dans la ligue catholique quand on lui explique que, moyennant un simple versement de deux ou trois francs par an, on lui donnera un beau cochon tout neuf, si son cochon vient à mourir.
Les libéraux n'ont pas de ces conceptions géniales qui sont la force des partis socialistes et catholiques, en ce qu'ils s'enracinent dans les couches profondes de la nation et s'appuient sur des intérêts immédiats et privés. Le parti libéral est, de tous, le plus individualiste. Par ce fait môme, ses organismes électoraux sont moins nombreux et moins agglutinés.
Il a été fondé, à Gand, une caisse communale de chômage, qui est un modèle du genre. Tous les grands syndicats ouvriers y sont affiliés, sans distinction de doctrine. Or, voici quel est l'effectif numérique de chaque parti :
Syndicats socialistes .... 7.871 membres
— chrétiens 3.578 —
— libéraux. .... 862 —
— neutres 505 —
Total. . . 12.816 membres
Les ouvriers libéraux, affiliés aux fonds de chômage, ne représentent donc qu'un quatorzième de la totalité des forces syndicales de Gand. Et cette ville est l'une des plus sociétaristes du pays ! On peut, par là, se faire une idée de la situation du parti libéral vis-à-vis des autres partis. Il manque d'assiette. Il a des comités très influents ; mais les comités sont des organismes purement moraux. Ils ne répondent pas, comme les syndicats et les ligues, aux nécessités pratiques et aux petites jouissances de la vie.
Gomme il n'y a pas de ligue ou de syndicat sans fanfares, il y a certainement, en Belgique, au minimum, quatorze fois moins de fanfares libérales que de fanfares catholiques ou socialistes. Cette remarque pourrait paraître puérile. Elle a pourtant son importance. C'est peut-être en classifîant par opinion les fanfares et les ligues contre la mortalité des porcs qu'on pourrait le plus exactement se rendre compte de la puissance de pénétration des partis en Belgique.
Enfermé dans la tour d'ivoire de l'idée, le libéralisme a laissé se créer des conspirations, — dans le sens que ce mot avait autrefois. — qui devaient fatalement lui enlever des partisans ou, sinon des partisans, du moins des électeurs.
Il n'y a pas que la dispute de l'ouvrier et du paysan: il y a aussi celle de l'enfant.
L'enseignement est libre en Belgique. La liberté a naturellement fait naître la concurrence. Cette concurrence a pris un caractère nettement politique. Il s'agit, pour le présent, de tenir les parents par l'enfant; il s'agit, pour s'assurer de lui dans l'avenir, de donner à l'enfant l'empreinte catholique ou libérale, ou socialiste. Libéraux et socialistes s'entendent assez sur ce terrain pour l'instruction purement laïque, et la lutte théorique se trouve ainsi nettement tranchée : d'un côté, l'enseignement confessionnel; d'un autre côté, l'enseignement neutre, avec dispense de religion.
Mais les partis ne perdent pas leurs droits respectifs, et nous assistons à une sorte de match pour l'accaparement des enfants. Les socialistes et les catholiques sont les plus zélés. Leur zèle se traduit par un perpétuel effort, en vue de la captation du futur électeur. Et nous retrouvons encore ici la politique du berlingot. C'est par toutes sortes de douceurs, de gâteries, d'attentions, de promesses que l'on amadoue les familles. L'enfant est devenu un enjeu.
Les socialistes, dans leur programme, demandent l'entretien des enfants fréquentant les écoles, par les pouvoirs publics. Avec le pain de Tesprit, ils disent vouloir donnejr le pain du corps et une bonne assiette de soupe avec. Du moment que la société exige que les parents fassent instruire leurs enfants, n'est-il pas juste qu'elle les dédommage du sacrifice qu'ils font en les envoyant à l'école, au lieu de les faire travailler? Il faut donc obliger les communes à organiser des réfectoires scolaires.
Pour l'ouvrier, on le comprendra, la perspective est tentante de n'avoir plus d'enfants à nourrir. C'est bien cette tentation qu'escompte le parti.
Dès à présent, l'organisation des cantines scolaires est commencée. A Schaerbeek, faubourg de Bruxelles, on distribue tous les jours un repas complet, — potage, viande et légumes, — à plus de 500 enfants qui fréquentent soit les écoles libres, soit les écoles communales. Ceux qui peuvent payer donnent 5 centimes; les pauvres ne paient rien.
A Bruxelles même, l'Œuvre de la Soupe scolaire distribue annuellement 330.000 portions de soupe et autant de portions de pain. Le service a pris une importance telle qu'il a fallu approprier un bâtiment, mis à la disposition du comité par l'administration communale. C'est de là que, chaque matin, partent, pour les trente-cinq écoles desservies, les bidons contenant les douze cents litres de bouillon qui sont consommés quotidiennement. On emploie pour trois mille francs de viande dans une année scolaire et la ration revient à près de quarante centimes.
A Gand, à Louvain, à Charleroi, à Liège, un peu partout, il y a maintenant des œuvres d'alimentation scolaire, entretenues, le plus souvent, par des municipalités ou organisations socialistes ou catholiques.
<c II y a vingt ans, dit un écrivain socialiste, les soupes scolaires commençaient à peine, en deux ou
trois communes, dans la Belgique entière, à distribuer quelques bols de soupe pendant les journées les plus froides ; les colonies scolaires se créaient ; l'inspection médicale dans les écoles n'existait pas ; les œuvres du premier âge, le lait et les soins pour les nourrissons étaient inconnus. La mortalité infantile était effrayante. Aujourd'hui, Tavenir de l'enfant apparaît comme une chose sacrée. »
Ah ! certes, l'œuvre est magnifique et mérite tous les éloges. Les chiffres de la mortalité prouvent combien il est nécessaire d'intervenir, pour les écoles gardiennes surtout.
Ce qui nous gâte malheureusement l'effort immense accompli, c'est que les comités initiateurs de ce beau mouvement ressemblent un peu à ces sectes protestantes, comme on en voit à Londres et à Paris même, qui ouvrent des réfectoires où tout le monde peut manger et boire, mais où il n'est permis d'entrer qu'en chantant des cantiques.
Nous savons bien que tous les enfants sans distinction sont admis aux cantines scolaires; mais nous savons aussi que la concurrence très âpre entre les établissements catholiques et acatholiques a seule créé ce mouvement philanthropique, et nous sommes bien forcé d'y voir l'idée directrice : la chasse à l'élève. La préoccupation essentielle d'un établissement laïque est d'enlever beaucoup d'élèves à l'établissement congréganiste rival, et il y a réciprocité. Les familles sont devenues une clientèle.
Dans certains magasins, lorsque vous faites un achat, on vous donne une prime. Achetez une paire de chaussures et vous pourrez, le soir, sans bourse délier, assister à la représentation d'un gros drame en quinze tableaux. Un autre magasin concurrent vous donnera, en plus, un billet de chemin de fer pour faire le voyage, si vous habitez hors de la ville. C'est la même bataille pour les écoles. Nous avons lu dans le pros^
pectus d'un établissement congréganiste cet appel caractéristique : « On nous dit que Técoie communale est bien plus avantageuse; que, non seulement on n'a rien à payer, mais qu'encore on participe à de généreuses distributions. Nous soutenons hardiment cette concurrence déloyale : beaucoup de nos écoles sont gratuites, nous y. distribuons aussi : soupe, cabans, souliers, et nous organisons aussi des colonies scolaires de vacances. »
Non seulement, en effet, il y a maintenant, dans les écoles, des distributions de soupe et d'aliments divers, mais encore on donne des vêtements aux enfants pauvres. Et, quand vient Tété, des Œuvres de grand air envoient pour rien ces enfants pauvres à la mer ou à la campagne, tandis qu'on ne demande aux familles aisées qu'une insignifiante indemnité.
Or, tandis que les catholiques et les socialistes ne cessent de courtiser le peuple en cherchant à s'emparer de l'organisme distributeur et à se créer ainsi une nouvelle source d'influence, que font les libéraux? Les libéraux discutent la légalité des subventions des collèges communaux catholiques et socialistes aux œuvres scolaires.
Les uns soutiennent que les distributions d'aliments ou de vêtements sont illégales et qu'en tout cas c'est exclusivement l'affaire du bureau de bienfaisance de secourir les enfants qui souffrent de la faim ou du froid. Ils invoquent l'autorité du grand jurisconsulte Laurent pour affirmer que le Conseil communal n'a pas le droit d'employer l'argent des contribuables à faire ainsi la charité.
D'autres, se ralliant au principe socialiste du droit à la vie, déclarent que tous les enfants indigents, — mais réellement indigents, — doivent recevoir l'assistance de la soupe, quel que soit l'organisme chargé de la distribuer, à la condition pourtant que cet organisme soit strictement laïque !
D'autres encore déclarent qu'avant de s'occuper des cantines scolaires, on ferait mieux d'améliorer les conditions hygiéniques des élèves, de mieux aérer les classes et de les mieux chauffer, l'hiver; d'organiser un bon service médical et de distribuer gratuitement les livres, cahiers et fournitures, afin de constituer à chaque élève un bon matériel scolaire.
D'autres enQn, qui se placent au point de vue de l'autonomie communale, voient là une question purement locale que chaque collège doit pouvoir régler à sa guise, suivant que l'initiative privée pourvoit ou non aux besoins des enfants.
Les libéraux s'attardent ainsi sur le terrain théorique de la discussion. A Gand, cependant, ils furent mis au pied du mur. Ce fut dans des circonstances tellement signiûcatives en ce qu'elles marquent leur écrasement entre les deux partis extrêmes, qu'il convient d'en dire ici quelques mots.
Aux élections de 1895, et pendant les douze années qui suivirent, le Conseil communal de Gand fut composé de 14 socialistes, 13 libéraux, 12 catholiques. Durant cette période, les fonctions échevinales appar- ' tinrent uniquement aux libéraux qui s'appuyaient tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche. Ils avaient avec eux les socialistes pour défendre l'enseignement populaire et les droits de la société laïque. Ils étaient assurés du concours des catholiques pour repousser les propositions trop avancées des socialistes.
En 1909, le Conseil communal fut appelé à se prononcer sur l'ouverture d'un crédit de 5.000 francs destiné à fournir de la soupe aux enfants de toutes Les écoles primaires et gardiennes, communales ou libres sans distinction. Les doctrinaires libéraux ne virent là qu'un prétexte à favoriser les écoles libres, c'est-àdire cléricales, et refusèrent catégoriquement la subvention. Les catholiques, eux, considérant qu'il n'y^ avait qu'une chose juste et honnête à donner une
assiette de soupe à tous les enfants, déclarèrent qu'ils voteraient une dépense qui n'exclurait pas les écoles congréganistes dans sa répartition.
Qu'allaient faire les socialistes? Ils n'hésitèrent pas. Au-dessus de l'intérêt des écoles, ils placèrent « le droit de l'enfant », le « droit à l'existence ». Ils démontrèrent avec force que l'intervention des bureaux de bienfaisance ferait des élèves qui participent aux distributions scolaires, des secourus de l'assistance publique, que ce serait là une humiliation pour les enfants pauvres et que, dans ces conditions, au lieu 4e contester la légalité des subsides communaux, il fallait, au contraire, obliger les communes à voter des allocations. Le chef des socialistes gantois, M. Anseele, proclama : « Je préfère les libéraux aux catholiques, mais quand il s'agit de l'intérêt ouvrier, si je trouve quelque appoint du côté catholique, je n'hésite pas et je marche pour les ouvriers contre les doctrinaires. » Et il eut pour les libéraux cette parole arrogante : « Vous suivrez le drapeau rouge ou vous ne serez rien. »
Les socialistes s'unirent donc aux catholiques pour voter les subsides aux cantines scolaires. Et les échevins libéraux ainsi mis en échec durent donner leur démission. Depuis, socialistes et catholiques gouvernent la ville. Ils se sont partagé les diverses fonctions scabinales, et l'on prétend même qu'ils ne font pas mauvais ménage.
Que demain le parti libéral revienne au pouvoir et nous assisterons aux mêmes dissensions et aux mêmes coalitions. C'est l'écueil des Parlements trichotomes. Les socialistes ne pourront évidemment rien faire sans le concours des libéraux; mais les libéraux ne pourront rien faire non plus sans les socialistes. Et les socialistes seront ainsi les arbitres des destinées de tous les gouvernements libéraux: il leur suffira de s'unir avec les catholiques, comme ils
l'ont fait au collège communal de Gand, pour paralyser Faction du parti de juste milieu.
L'exemple de Gand atteste la fragilité du pacte socialo-libéral et du terrain commun — Tanticléricalisme — sur lequel il est établi. L'anticléricalisme n'est pas un ciment assez fort pour agglutiner deux classes dont les aspirations politiques doivent forcément différer du moment qu'elles procèdent d'idées économiques distinctes, hostiles même. L'anticléricalisme est une négation : ce n'est pas un programme. Il ne peut être un motif suffisant de coalition quand de si graves intérêts sont en jeu ^. N'y a-t-il pas d'ailleurs un péril grave pour les libéraux à mécontenter la classe des intérêts, comme on pourrait appeler la bourgeoisie, en se jetant dans l'aventure socialiste? Les libéraux conservateurs, qui sont le nombre, ne préféreront-ils pas toujours un catholique modéré à un socialiste révolutionnaire? Le « cartel rouge » n'esl-il pas de nature à nuire électoralement au libéralisme par la confusion qui se produit dans l'esprit du public et doctrinairement aussi du moment que les théories sortent, forcément étriquées et obscurcies, de ces associations hétérogènes? L'anticléricalisme, enfin, n'est-il pas passé de mode^?
1. « Le parti socialiste est un danger public, il représente la tyrannie, la destruction de la propriété, la ruine de l'industrie. Il se réclame de la Commune de Paris. Tous les citoyens doivent s'unir pour repousser ces nouveaux Barbares qui menacent la liberté et la civilisation. » Manifeste de MM. Neujean, député libéral et Dupont, sénateur libéral, ministre d'Etat. (Liège, 1895.)
2. Un professeur à l'Université libre de Bruxelles, M. Maurice Vauthier, a confessé qu'en faisant appel aux instincts anticléricaux du public, le libéralisme ne trouve plus autant d'écho que jadis. « J'éprouve d'autant moins de scrupule à faire cette déclaration, a-t-il dit dans une conférence, qu'elle n'implique en aucune façon l'aveu de la force grandissante du cléricalisme. La vérité est que l'anticléricalisme du public est devenu moins véhément, moins impressionnable, parce que le public appréhende moins qu'autrefois le cléricalisme. Il a cessé d'avoir peur, »
Certains libéraux modérés ont compris le péril : ils ont essayé de constituer, par la conjonction des centres, une sorte de parti national. Les éléments pondérés des groupes libéraux et catholiques s'uniraient, dans une pensée de défense des intérêts économiques, contre les aventures démagogiques que fait prévoir le socialisme. En face des révolutionnaires et des réactionnaires intransigeants se dresserait un parti modérateur, le parti de la raison et du bon sens. L'alliance n'a pu s'établir. Sur la question d'une politique d'affaires l'accord a été facile. Il n'en a plus été de même dès que celle des principes a été soulevée. L'anticléricalisme ne paraît pas un lien bien solide entre les libéraux et les socialistes, mais il est encore suffisant pour séparer les libéraux des conservateurs.
Un accord de ce genre avait d'ailleurs été conclu déjà en 1883 entre libéraux et catholiques « indépendants », désireux de se consacrer au bien-être général par une politique d'affaires. Ces « indépendants » ne firent pas autre chose que de préparer les voies au catholicisme qui, un an plus tard, s'emparait du pouvoir. Les libéraux n'ont nullement Tintention d'être encore une fois les complices — et les dupes — de leurs adversaires.
Quelle doit donc être rorientation du parti libéral? Gomme parti de gouvernement, il ne lui reste que la ressource de suivre l'exemple du parti libéral anglais. Celui-ci ne s'est pas attardé dans la doctrine non interventionniste du « laissez faire et du laissez passer » qui a fait son temps : il s'est sans cesse rajeuni et sans cesse renouvelé. Il n'est pas seulement resté le parti philosophique par excellence : sans chercher à le précéder, sans ée résigner à le suivre, il s'est tenu dans le mouvement social pour le canaliser et le diriger. Il n'a pas eu à aller aux socialistes : ce sont les socialistes qui sont venus à lui, à cause de
son caractère d'évolution qui est précisément celui du socialisme réformiste.
Du parti libéral allemand, resté figé béatement dans les vieilles formules, que reste-t-il ? Toutes les victoires du socialisme se font en Allemagne aux dépens du libéralisme, et ces victoires se multiplient à chaque élection.
En Belgique comme en Allemagne, le parti socialiste s'est formé en dévorant Tancienne fraction radicale du parti libéral. Celui-ci, drapé en quelque sorte dans ses idées, ne s'est pas défendu. A cet égard, la gérontocratie de la dernière époque de M. Frère- Orban lui aura été funeste. Pour M. Frère-Orban, il n'y avait pas de « question sociale ». Le pays lui a montré qu'il y en avait une. M. Janson était plus avisé quand il préconisait l'action libérale avec et non contre le peuple.
Les catholiques eux-mêmes ont cru à la question sociale, et l'on pourrait dire, sans qu'il y ait là un paradoxe, que c'est M. Janson qui leur a tracé la voie à suivre quand il s'alarmait du doctrinalisme hautain de M. Frère-Orban. Pour gouverner, les catholiques sont allés, en effet, bien au delà de leurs propres doctrines : ils ont fait des lois libérales, ils n'ont cessé de s'inspirer des idées libérales, et déjà une importante fraction de la droite parlementaire réclame avec les libéraux l'unification du droit parlementaire et l'obligation de l'enseignement primaire. Le gouvernement catholique est allé si loin qu'il a fait voler, le 18 décembre 1909, la suppression du remplacement militaire avec la gauche libérale et socialiste même, contre la majorité des conservateurs rangés sous la bannière de M. Wœste, le Frère-Orban du catholicisme.
De sorte que c'est le libéralisme qui a triomphé, en somme, sous la bannière du catholicisme.
Il faut reconnaître que, malgré son écrasement
dans le heurt des partis extrêmes et la dispersion de ses troupes, le parti libéral a conservé sa grande autorité morale. Il représente la moyenne des desiderata de Topinion. C'est lui qui résume le mieux les véritables solutions qui peuvent permettre au pays de suivre le cours pacifique d'une évolution progressive. Mais il est temps qu'il redevienne un parti d'action organisée s'il ne veut pas que s'accomplisse la prophétie lancée en 1851 par le fougueux Donoso Cortès :
« Les jours du libéralisme sont comptés; on voit déjà, aux deux points opposés de l'horizon, se lever l'astre qui annonce Dieu, se former le nuage précurseur des fureurs du peuple. Au jour terrible de la bataille, lorsque Tarène tout entière sera occupée par les phalanges catholiques et par les phalanges socialistes, personne ne saura plus où se trouve le libéralisme. »
L'écrasement du petit commerce entre les grands magasins et les coopératives. — Une hécatombe de «petits bourgeois ». — Le gagne-petit rejeté dans le prolétariat. — La petite industrie diminue, la moyenne industrie diminue, la grande industrie augmente. — Moins d'entreprises, plus d'ouvriers. — L'organisation défensive de la petite bourgeoisie. — L'action par l'association. — Le perfectionnement de. l'outillage mécanique. — L'intervention de l'Etat. — L'enseignement industriel.
— L'effort pour la quantité et non pour la qualité. — Nécessité de la coopération patronale. — Le petit détaillant doit faire un crédit qu'il n'a pas. — Insuffisance des Banques populaires.
— Le boutiquier, cellule de richesse et d'indépendance.
Le petit commerce se trouve aux prises avec deux ennemis qui tendent à Tabsorber en modifiant le fonctionnement de réchange : les grands magasins et les coopératives.
Les magasins géants se multiplient dans les grandes et les petites villes même avec une rapidité extraordinaire. Partout se dressent des installations colossales où Ton débite les marchandises les plus variées à des prix qui, toujours, « défient toute concurrence ». La boutique s'est transformée en magasin ; le magasin se transforme en bazar. Une telle évolution change complètement la physionomie du monde commercial, comme les grandes usines ont changé celles du monde industriel. La Belgique n'a pas échappé à cet égard à rinfluence des pays américains et allemands. Il se produit un courant de « trustation », contre lequel
il est difficile de réagir. Les produits achetés en grande quantité sont débités par les grosses entreprises à des conditions que les petits boutiquiers ne peuvent offrir. L'économie du gros fait ici l'économie du détail.
Le bouleversement des conditions sociales du commerce est particulièrement intéressant dans un pays qui paraissait, de par la conformité de Tesprit mercantile, devoir demeurer le pays du petit marchand. La résistance est plus marquée en Hollande où plusieurs grands bazars ont dû fermer leurs portes après de coûteuses tentatives toujours infructueuses. Le cosmopolitisme de la Belgique, pays de passage pour les Français, les Anglais et les Allemands, ne doit pas être étranger au succès du mouvement qui a fait une si grande hécatombe de « petits bourgeois ».
11 n'y a pas eu que les bazars : il y a eu aussi en Belgique les vastes entrepôts à succursales qui sont de véritables institutions. Ces entrepôts ont des ramifications dans toutes les villes et des centaines de villages. C'est l'idée des bouillons Duval et des bars Biard amplifiée encore. L'épicier n'est plus, avec ce système, un commerçant : c'est un gérant, un simple intermédiaire entre la masse du public et Torganisation monstre dont les produits se vendent partout aux mêmes conditions. Le métier du marchand tourne ainsi au fonctionnarisme.
A côté des grands magasins, en même temps qu'eux, la coopérative s'est dressée. Des consommateurs nombreux sont devenus leurs propres fournisseurs. Un régime économique et social nouveau a été esquissé, un régime qui serait basé non sur le profit et la concurrence, mais sur la solidarité des intérêts et de l'aide mutuelle. La domination du grand magasin s'est trouvée contre-balancée dans certaines localités par ces organismes puissants, et la bataille est dès maintenant engagée entre la grosse société ano-
nyme capitaliste qui édifie de somptueux palais où l'on peut entrer nu et sortir habillé de la tète aux pieds, et la coopérative qui, elle aussi^ habille, meuble, nourrit, et tend à devenir une sorte de chambre commerciale par la division des départements : tissus, meuneries, denrées coloniales, ameublement, etc.
Dans les coopératives encore, nous voyons apparaître le gérant, le fonctionnaire.
Quant au petit patron, sa situation devient difficile entre ces deux grandes forces qui s'avancent à la rencontre Tune de l'autre et ne gagnent du terrain qu'en le broyant. Il est pris entre deux mâchoires énormes. Il ne peut acheter en gros comme les grandes maisons et les coopératives ; les capitaux lui manquent d'abord; puis il ne s'agit pas seulement d'acheter : il faut vendre. Le petit commerçant n'a pas Técoulement des coopératives à clientèle fixe et des grands magasins aux étalages superbes où les foules se ruent. Dans les grandes villes populeuses, c'est surtout le grand magasin qui est pour lui redoutable ; dans les petites villes, c'est surtout la coopérative.
M. Georges Rency a recueilli les doléances d'un petit boulanger de la province qui se plaignait de ne plus pouvoir gagner sa vie :
(( La coopérative, lui disait ce petit commerçant, me fait — à moi et à tous mes confrères — une scandaleuse concurrence. Sur le prix marqué du pain qu'elle délivre à ses clients, elle consent à une ristourne d'un centime : première malhonnêteté! Car, enfin, si elle peut faire un pareil sacrifice, c'est que son pain vaut tout juste un centime de moins que le prix qu'elle indique : n'est-ce pas votre avis ? Quand j'ai vu ça, moi, je me suis dit qu'il fallait suivre ces gens-là sur leur terrain et les combattre avec leurs propres armes. J'ai donc annoncé que désormais
^'accorderai également une ristourne d'un centime par pain. Je diminuais ainsi mon faible bénéfice, mais je gardais mes clients. Qu'a fait alors la coopérative? Elle accentua encore les avantages accordés à ses clients et fit proclamer à son de trompe que pour chaque pain qu'ils lui achèteraient elle inscrirait un centime à leur actif sur le livret des coopérateurs, moyennant quoi, s'ils devenaient malades, ils obtiendraient gratuitement un pain par jour. J'étais battu, monsieur! Un pareil sacrifice nous est impossible, à nous, petits patrons. Naturellement, la plupart de mes clients n'ont voulu voir que le gain immédiat qu'ils réaliseraient en prenant leur pain à la coopérative, et ils m'ont presque tous quittés ».
Qu'arrive-t-il ? c'est que le gagne-petit, fatalement rejeté dans le prolétariat, est contraint au métier de façonnier ou d'employé. Il n'a plus aucune relation directe avec le public. Il devient le salarié des grosses maisons où les marchandises s'engouffrent par camions entiers.
Parla même, s'explique, dans une certaine mesure, la poussée du socialisme. Comment l'ouvrier ou l'employé du grand magasin ne se laisserait-il pas séduire par ridée revendicatrice? Gomment le gérant d'une coopérative ou d'une grosse entreprise ne serait-il pas socialiste, lui qui fait déjà du socialisme appliqué?
A Liège, où domine la moyenne bourgeoisie — la population ouvrière étant refoulée dans les faubourgs — le socialisme a gagné, d'un scrutin à un autre, 2.600 voix et un siège, et son pourcentage électoral est monté de 22 à 27 p. 100.
On connaît la théorie de la concentration des industries que Karl Marx et Engel ont faite dans le manifeste communiste de 1847. Marx et Engel disaient : « De plus en plus la société tout entière se divise en deux camps ennemis, en deux classes directement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. Les classe^
moyennes d'autrefois, les petits industriels, les com*» merçants et les rentiers, les artisans et paysans, tous tombent dans le prolétariat. Leur petit capital succombe dans le commerce avec les grands capitalistes. Les progrès de l'industrie jettent dans le prolétariat des fractions considérables de la classe dominante ou du moins les menacent dans leur existence. » Il faut bien reconnaître que ces prophéties se sont en partie réalisées.
M. Yves Guyot, dans une communication à Tlnstitut international de statistique, étudie la répartition des industries en France, en Belgique et aux Etats- Unis et en arrive à cette conclusion que la grande industrie n'a pas plus étouffé la petite qu'elle ne l'a étouffée en France et aux Etats-Unis.
Or, voici les statistiques que M. Yves Guyot fournit pour la Belgique, en unifiant par supputation les entreprises multiples :