CHAPITRE III
La désagrégation des moyennes propriétés.
Les petites exploitations agricoles progressent, les grosses exploitations progressent, les moyennes exploitations diminuent. — Morcellement et grande culture. — Le faire-valoir direct tend à disparaître. — Le petit paysan est rejeté dans le prolétariat. — L'organisation défensive. — L'entrée du monde rural dans le syndicalisme et le coopératisme. — Les lignes de défense, d'achats, de crédit, etc. — L'intervention de l'Etat. — L'enseignement agricole. — Admirables résultats de l'association.
La même transformation que nous avons observée en politique et dans le commerce et l'industrie s'opère dans l'agriculture. Le nombre des grandes et des toutes petites propriétés s'accroît; celui des moyennes propriétés diminue.
Ces propriétés moyennes, de 10 à 50 hectares, étaient au nombre de 41.402 en 1895, chi£fre à peu près égal à celui de 1846; en 1906, il n'y en avait plus que 38.086, soit une diminution de près de 7 1 /2 p. 100. Le chemin parcouru en onze ans est plus rapide que celui parcouru de 1846 à 1895, en un demi-siècle.
En même temps, le nombre des exploitations inférieures à dix hectares ne cessait de progresser. Cette progression est de 7 p. 100 environ pour la même période.
Le morcellement des terres est donc allé toujours croissant au fur et à mesure que la propriété moyenne diminuait. La statistique des cotes foncières est à cet égard très concluante. En 1845, il y avait
914.937 cotes foncières en Belgique ; en 1880, 1.181.177; en 1907, 1.302.737. En 1845, il n'y avait que 194 parcelles cadastrales par 100 hectares; il y en a 232 aujourd'hui : la progression est sensible.
La grande culture, de son côté, s'est étendue quoique moins sensiblement. Non compris la province de Namur (dont les chiffres ne changeraient rien au résultat final) le nombre des cotes foncières de plus de cent hectares — représentant la grande propriété — est de 297.632 alors qu'il n'était que de 285,839 en 1845.
Le morcellement s'est donc effectué au seul détriment de la catégorie intermédiaire.
Mais où se précise surtout la transformation de Tagriculture et la déclmationde la propriété paysanne, c'est dans le recul du faire-^valoir direct. Le nombre des hectares cultivés par les propriétaires eux-mêmes est tombé, en ces quinze dernières années, de 1.434.446 à 1.287.155. Par contre, les cultures en location sont passées, dans la même période, de 1.270.512 à 1.320.359 hectares.
Dans les Flandres, où pourtant l'amour du sol est plus profond que partout ailleurs, le nombre des exploitations en faire-valoir direct n'est plus que de 15 p. 100. En 1880, sur 100 hectares de terres arables, il y en avait 36 qui étaient exploitées par le propriétaire lui-même, et 64 par des fermiers. Le fairevaloir direct est tombé depuis à 31 hectares sur 100, contre 69 en location.
Nous assistons donc à un double phénomène :
d'une part, la propriété du sol échappe de plus en plus aux propriétaires cultivateurs, et passe aux propriétaires rentiers entre les mains desquels les exploitations se concentrent, et, d'autre part, les domaines se morcellent pour être attribués à un nombre de plus en plus considérable de petits cultivateurs locataires ou propriétaires.
La plupart des petits cultivateurs propriétaires ne vivent pas uniquement du rendement de leur « mouchoir de poche » ; ce sont des petits commerçants ou des ouvriers qui voient dans la culture d'un lopin de terre un appoint à des ressources modestes ou une distraction.
Fatalement, la propriété se scinde ainsi en deux catégories bien distinctes : la grosse exploitation agricole industrialisée et le « mouchoir de poche » insuffisant pour faire vivre une famille.
C'est la propriété paysanne, celle du petit producteur, qui paie les frais de l'évolution. Elle ne se maintient quelque peu que dans des régions éloignées et pauvres, le Luxembourg, la Fagne et la Campine limbourgeoise.
« Quant à ceux qui possèdent réellement une exploitation paysanne indépendante, pouvant fournir des moyens d'existence à un cultivateur et à sa famille, nous dit M. Vandervelde, c'est nous montrer très larges que de considérer comme tels tous^ ceux qui exploitent en faire-valoir direct plus de 2 hectares dans l'ensemble du pays. D'après le dernier recensement agricole, 66.452. De ce chiffre, il y a lieu d'éliminer un certain nombre de grandes exploi>tations, quelques centaines de fermes de plus de 50 hectares qui sont cultivées par des propriétaires capables, avec l'aide d'ouvriers agricoles. Il nous reste donc 50 à 60.000 exploitations cultivées par des paysans propriétaires et qui peuvent, bon an mal an, leur fournir une subsistance plus ou moins sufii santé. Vous voyez que dans notre population, de plus de six millions d'âmes, le paysan propriétaire constitue une catégorie sociale extrêmement restreinte, restreinte par le nombre et plus restreinte encore par l'étendue du domaine exploité. »
En France même, le pays type de la propriété parceltairè, i> reste i peine^ d'après certains économistes.
300.000 exploitations de 5 à 20 hectares, en fairevaloir direct, sur un ensemble de 1.217.796.
Au fur et à mesure que le travail agricole devient plus intensif, un capital plus important nécessaire grandit et la terre échappe à ceux qui n'ont pour tout avoir que leur bien et leurs bras. Ces bras, les fabriques et les mines les guettent. Elles ont vite fait de les happer. Il s'ensuit un exode de propriétaires ruraux vers la ville, exode plus grave dans ses conséquences que celui des ouvriers agricoles.
Une telle transformation est logique. L'agriculture est entrée comme Tindustrie dans la bataille économique, et la petite culture n'est pas armée. Le paysan, livré à lui-même^ ne sait pas vendre ; souvent môme il ne sait pas très bien cultiver ou du moins ne peut-il, dans son isolement et sa détresse, profiter des perfectionnements du machinisme et de la chimie. Dans certaines petites propriétés flamandes, tout le travail se fait encore aujourd'hui à la bêche, et, dans les environs de Schefdael, où le paysan est resté pauvre et ignorant, les coutumes primitives se sont si bien conservées qu'on peut rencontrer encore, au printemps, de jeunes paysans ou paysannes faisant l'office de chevaux, tirant le lourd rouloir de pierre pour tasser la terre, ou la herse qui recouvre les semailles.
Vis-à-vis des grosses entreprises agricoles, les petits cultivateurs se trouvent, comme le dit M. Gatti, dans la douloureuse condition de malades pauvres; leur misère les prive de la jouissance des découvertes thérapeutiques et le médecin écrit en vain pour eux la prescription régénératrice.
Cependant, il y a une résistance marquée, et, ce qui est mieux, une organisation de la résistance. Gomme la petite bourgeoisie des villes, le petit propriétaire s'arc-boute, et, de toute la raideur de ses solides épaules, oppose une nolition entêtée aux forces convergentes qui s'avancent pour le broyer.
Le paysan aime la terre d'un amour farouche. 11 Taime d'instinct, comme une mère. Il a cherché à la défendre et à se défendre. Il a cherché : et c'est encore dans la coopération que le salut lui est apparu.
L'un des faits les plus caractéristiques qui se soient produits en Belgique en ces vingt dernières années est précisément l'entrée du monde rural belge dans le syndicalisme et le développement extraordinaire de la coopération agricole sous les formes les plus diverses.
Peu de pays sont aujourd'hui plus abondamment fournis d'institutions agricoles. La Belgique possède des assurances mutuelles contre la mortalité du bétail et des chevaux, contre la grêle, contre les accidents du travail, etc.; des caisses Raiffeisen*, des syndicats d'achat en commun, des distilleries, laiteries, sucreries coopératives. Les comices agricoles veillent aux intérêts de leur circonscription; les syn-
1. Les caisses Raififeisen sont des sociétés locales d'épargne et de crédit basées sur le principe de responsabilité solidaire illimitée. Elles reçoivent les dépôts de leurs membres, et, de même que les comptoirs agricoles, fondés en Belgique par le ministre Graux, mettent à la disposition des cultivateurs, à des conditions extrêmement modérées, les capitaux dont ils ont besoin pour le repeuplement de leurs étables et pour l'acquisition de machines et instruments perfectionnés, engrais, matières alimentaires pour le bétail, etc. C'est vers 1850 qu'elles furent fondées par le sociologue allemand Raiffcisen : c'est lui qui conçut et réalisa le premier la décentralisation des sociétés de crédit en l'organisant à base du double principe de la solidarité illimitée et de l'extension territoriale restreinte. Sous l'impulsion géniale de cet homme d'oBuvre dont les catholiques allemands ont le droit d'être fiers, le système Raiffeisen prit en peu de temps un développement considérable.
Aujourd'hui, il n'existe presque plus de villages allemands qui ne jouissent de ses bienfaits. Les statistiques .témoignent d'ailleurs en faveur de la solidarité des caisses Raiffeisen ; aucune n'a eu besoin de modifier la nature de la responsabilité de ses membres ; quelques-unes sont entrées en liquidation : pas une seule n'a fait faillite.
dicats d*élevage travaillent à ramélioration des races bovines. Les unions horticoles, avicoles et autre» apportent la prospérité dans bien des communes.
La plupart de ces institutions sont subventionnées par l'Etat et par les provinces, soit directement, soit indireotemeut par Tentremise de leurs fédérations. Dane chaque province une « Ligue agricole » groupe toutes ces diverses associations, les propage, les développe, veille à leurs besoins, en mettant à la disposition des agriculteurs des agronomes pouvaiit être consultés gratuitement et qui sont chargés de donner sur demande, soit des conférences, pour aider à fonder Tuitô ou Tautre de ces anï¥re& agrîeoleB, soit des cour& peur les cultivateurs désireux de s^instruire à domicile et de développer leurs connaissances^ L'Ëtat offre encore des Ecoles Centrales d'Agriculture pour préparer les jeunes gens aux sciences agronomiques, des laboratoires d'analyses gratuites, des écoles de laiterie, des écoles ménagères ambulantes qui apprennent aux ménagères à tirer tout le parti possible de leurs ressources.
A Louvain, fonctionnent avec succès des écoles d'horticulture pour garçons et pour filles et la popu'lation écolière qui fréquente ces institutions est très importante.
Mais l'initiative la plus intéressante est Torganisation méthodique de l'enseignement agricole avec démonstrations en rase campagne, par des agronomes de l'Etat. Le niveau de l'instruction des petits paysans a été sensiblement relevé par ce procédé si pratique.
Les seules sociétés constituées pour l'achat de semences, engrais, matières alimentaires pour le bétail, etc., sont aujourd'hui plus de 1.000 et comptent 60.000 membres. La valeur des achats de semences, de machines et d'engrais par ces syndicats pour leurs membres était de 5.127.747 francs en 1895; il est
maintenant de 25 millions. Les laiteries coopératives, fieu nombre de 568, Tendent pour 40 millions de lait par an contre 3 millions en 1895.
11 y a 14 comptoirs de prêts agricoles. Le montant des prêts a dépassé vingt millions en vingt ans. Il s'élève actuellement à plus de trois millions par an. Les prêts annuels des caisses Raiffeisen, qui sont aujourd'hui près de 300, dépassent aussi trois millions. Ces caisses ont obtenu des ouvertures de crédit à la Caisse générale d'épargne pour une somme de 1.700.000 francs et elles y ont elles-mêmes effectué des dépôts, soit en comptes courants, soit sur livret d-épargne pour une somme globale de près de cinq millions.
Le nombre des sociétés d'assurance du bétail est de 981; elles comptent ensemble 88.723 membres effectifs et assurent 257.815 têtes de bétail.
Près de Louvain se trouve un village appelé Ter- Banck. Il y a là 1.500 habitants, d'où il faut décompter 500 pensionnaires et orphelins. Cette population, essentiellement agricole, a créé entre elle toutes les organisations économiques et sociales possibles et toutes y fonctionnent admirablement. Il y a : la section pour l'achat en commun des matières premières de l'agriculture (plus de 50.000 francs par an); la caisse d-épargne et de crédit, système Raiffeisen (120.000 francs de dépôt, 30,000 francs de prêts) ; le syndicat d'assurance contre la mortalité bovine (400 animaux d'une valeur d'environ 200.000 francs) ; Pftssurance mutuelle contre la mortalité chevaline (65 chevaux d'une valeur de 40.000 francs) ; l'assurance mutuelle porcine, les sections assurance-incendie, accidents du travail, caisse de retraite. Tout cela dans un village dont la population indigène ne dépasse guère 1.000 habitants !
La plupart de ces associations sont groupées en une vaste fédération, le Boerenbond ou Ligue des
paysans, qui englobe les 40.000 membres de 500 syndicats. Les cultivateurs affiliés s'adressent au syndicat pour toutes les machines, appareils, semences, etc., qui leur sont nécessaires ; le syndicat s'adresse à son tour au Bberenbond qui a son comptoir d*achat.
La valeur des engrais acquis pour les corporations adhérentes se chiffre tous les ans par plus d'un million et celle des matières alimentaires pour le bétail dépasse quatre millions. Au comptoir d'achat est adjoint un comptoir de vente qui procure des débouchés aux produits des membres des associations locales. Le Boerenbond apporte ainsi toute une organisation commerciale à la population paysanne. Et c'est précisément ce qui lui manquait le plus.
Il est à remarquer que le coopératisme agricole est l'œuvre de l'initiative privée. L'aide effective des subventions ne s'est produite que lorsque l'Etajt s'est trouvé en face de forces productives organisées, devenues, il faut bien le dire, de puissantes machines électorales. Les encouragements de l'Etat ont été un précieux stimulant pour les promoteurs du mouvement; mais l'idée de Tapplication pratique de la solidarité pour le relèvement de la petite propriété s'est faite en dehors de lui. Il s'est efforcé seulement d'en recueillir le bénéfice moral quand il a pu se rendre compte et de leur rôle utilitaire et de leur énorme influence.
Les subventions gouvernementales pour indemnité en cas d'abatage du bétail (par suite de maladie) ont dépassé 16 millions en 25 ans. Dans la même période, l'Etat a versé 23 millions pour l'enseignement agricole. Enfin, les subsides aux associations agricoles atteignent aujourd'hui tout près d'un million par an.
Par ces données, on peut se rendre compte de l'importance considérable prise en Belgique par les sociétés a d'entr'aide ». Elles ont apporté quelque
bien-être dans un grand nombre de localités où l'on commençait à désespérer.
La mise en commun des forces productrices et des moyens de production s'est traduite par la mise en commun des capitaux, — ce grand levier, — et des expériences acquises, les idées et les tentatives des uns profitant à tous les autres.
Les ruines consommées resteront consommées; mais le mal ne parait plus irrépressible. Les cultivateurs n'avaient pas d'armes jusqu'ici; il n'en est pas de même aujourd'hui. Aussi, la confiance est-elle revenue, et, avec elle, l'énergie et la volonté. La race robuste des campagnes s'est retrouvée. L'agriculture redevient la déesse bienfaisante. Que des ligues comme le Boerenbond se multiplient, et, dans quelques années, ce n'est plus le petit paysan, c'est le gros propriétaire qui paraîtra isolé et livré à lui-même en face de ces organismes puissants qui tendent à couvrir le pays comme d'immenses toiles d'araignées.