‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 24 sur 61 · NOMBRE RÉEL DES ENTREPRISES · texte numérisé non relu

NOMBRE RÉEL DES ENTREPRISES

Très petite et petite industrie (0, 1,

2, 3, 4 ouvriers 211.700 au lieu de 215.400

Moyenne industrie (15 à 49 ouvriers) 13.000 — 13.800 Grande industrie (50 à 499 ouvriers) 1.456 — 2.00O

Très grande industrie (500 ouvriers

et plus) 1.844 — 133

NOMBRE d'ouvriers :

Très petite et petite industrie (0, 1, 2, 3, 4 ouvriers) 92.000 — 95.900

Moyenne industrie 15 à 49 ouvriers) 162.000 — 172.700

Grande industrie (50 à 499 ouvriers) ....... 250.000 — 295.000

Très grande industrie (500 ouvriers et plus) 160.000 — 100.000

Il y aurait ainsi 24 p. 100, soit le quart de l'ensemble des ouvriers occupés dans la très grande industrie.

Avec les mêmes chiffres, nous en arrivons, quant à nous, à des conclusions contraires. Sans doute, les grandes entreprises n*ont pas exterminé la moyenne et la petite industrie qui continuent à occuper la majorité des ouvriers ; mais nous sommes bien obligé de le constater :

La très petite et la petite industrie diminuent; la moyenne industrie diminue; la grande industrie diminue; la très grande industrie augmente.

Les ouvriers de la très petite et de la petite industrie diminuent ; les ouvriers de la moyenne industrie diminuent; les ouvriers de la grande industrie diminuent; les ouvriers de la très grande industrie augmentent^ et l'augmentation est relativement énorme.

De la façon la plus évidente, la très grande industrie se développe en Belgique au détriment de Tindustrie petite ou moyenne. 11 en résulte, en même temps qu'une augmentation du nombre des ouvriers et des quantités produites, une diminution du nombre global des entreprises.

Dans rindustrie charbonnière, il y avait, en 1850, 310 mines concédées, avec un total de 47.949 ouvriers ; soit en moyenne, 154 ouvriers par mine. En 1908, il n'y a plus que 124 mines concédées, mais le nombre des ouvriers s'élève à 145.277, soit, en moyenne, 1.174 ouvriers par mine.

Dans les carrières, le nombre des exploitations tombe de 2.319, en 1870, à 1.680 en 1903; par contre, le hombre des ouvriers s'élève de 23.662 à 36.877. Soit, en moyenne, 10 ouvriers par carrière en 1870, et 21 en 1908.

Dans rindustrie sidérurgique, il y avait, en 1845, 91 hauts fourneaux, employant 2.331 ouvriers, soit 25 ouvriers en moyenne, et produisant 134.563 tonnes de fonte. En 1908, il reste 28 usines actives, avec 3.667 ouvriers, soit 131 ouvriers en moyenne, produisant 1.270.050 tonnes de fonte.

En 1845, il existait 105 fabriques de fer, occupant 3.304 ouvriers (soit 31 ouvriers par fabrique) et fabriquant 62.299 tonnes de fer; il en restait, eu 1908, 30 seulement en activité, avec 25.608 ouvriers (853 ouvriers par fabrique), et une production de 989.400 tonnes.

D'autres exemples, non moins caractéristiques, sont fournis par la verrerie et la distillerie.

Dans la distillerie, 598 fabriques produisaient 27.7'74 kilolitres en 1850; en 1900, 257 établissements, qui ont survécii, produisent 65.716 kiloiitres.

Dans l'industrie verrière, il existait 32 verreries, avec 2.337 ouvriers, en 1845; en 1875, 76 avec 11.790 ouvriers; en 1892,57 avec 20.711 ouvriers; et en 1900, le nombre des usines actives tombe à 52 avec 22.780 ouvriers et une production dix fois plus forte que cinquante ans auparavant.

L'importance des grosses entreprises n'a cessé ainsi de s'accroître aux dépens de l'exploitation individuelle ou en collectivité restreinte.

L'écrasement de la classe moyenne, de la <( petite bourgeoisie », comme elle s'intitule modestement, est donc manifeste. Elle est logique. Il n'est pas possible que le haut commerce et la grande industrie d'une part, et, d'autre part, la coopérative, n'atteignent pas les humbles détaillants.

Mais ce qu'il y a de remarquable en Belgique, c'est l'organisation défensive de cette classe opprimée, si laborieuse et si intéressante. Ayant senti son existence menacée, elle est sortie de sa torpeur. Tous ces petits marchands, recroquevillés dans leurs boutiques, se sont levés pour la défense économique, comme ils se levaient autrefois pour la défense de la liberté. L'exemple leur avait été donné par la classe moyenne allemande : ils le suivirent résolument. Le mouvement commença vers 1896.

Suivant la coutume du pays, c'est aux ligues, aux

associations que la petite bourgeoisie belge eut recours. Des congrès furent tenus à Anvers, àNamur, à Verviers, un peu partout, et la ville de Gand prit l'initiative d'une enquête sur la situation des petits bourgeois, secondée bientôt par une commission nationale spécialement nommée pour favoriser le mouvement défensif.

Il fut reconnu que les petits boutiquiers ne pourraient, sans doute, jamais lutter par le bon marché contre leurs terribles concurrents ; mais qu'un champ d'activité très large leur restait ouvert par la qualité, la spécialité, l'originalité.

Les pouvoirs publics s'intéressèrent à ces efforts, et, dès ce moment, le département de l'industrie et du travail accorda des subventions pour la diffusion de l'outillage mécanique dans les métiers et négoces. Il se créa un véritable organisme d'encouragement. Les dispositions en sont ingénieuses.

L'acquisition de l'outillage doit être faite par l'intermédiaire ou avec le concours et l'avis préalable d'un syndicat d'outillage dans lequel l'acheteur doit s'inscrire; le subside est liquidé, au nom du syndicat, lorsque l'appareil est installé et que le syndicat a fait parvenir à l'Office des métiers et négoces les pièces comptables établissant le prix exact auquel l'acquisition a pu être faite ; le subside doit profiter intégralement à l'intéressé ; les subsides sont accordés dans une pensée de propagande; ceux qui reçoivent ces subventions doivent consentir à montrer leurs appareils et machines aux autres artisans et petits industriels.

D'autre part, il est accordé, pour tout achat d'outiiiage ayant une valeur d'au moins 200 francs, un subside de 5 p. 100, avec maximum de 150 francs, lorsqu'il s'agit d'un artisan ou d'un p^tit patron isolé. En ce qui concerne l'outillage d'un atelier central, servant en commun à des artisans et petits patrons,

le subside ne peut dépasser 100 francs par participant, avec un maximum total de 500 francs. Les subsides de TEtat ne sont accordés qu'aux artisans et petits patrons n'occupant pas plus de 5 ouvriers, y compris les membres de la famille du patron.

L'enseignement industriel, ménager et commercial avait pris en Belgique un certain développement; mais l'enseignement professionnel avait été négligé. Un ministre du commerce et de Tindustrie, M. Francotte, organisa cet enseignement sous la forme si simple et si pratique de cours ambulants et intermittents. Il fît venir de l'étranger, des professeurs qui initièrent les tapissiers de Gand et d'Anvers, les coiffeurs, tailleurs, plombiers et bronziers de Bruxelles à tous les secrets et progrès de leur art. Ce furent ensuite les boulangers d'Anvers, de Gand, de Charleroi, de Namur, les patrons des industries du bois, du fer et du plomb, réunis à Charleroi, qui bénéficièrent de conférences, cours, leçons, etc. En même temps, un Office des classes moyennes était créé à côté de l'Office du travail. Il devait se compléter bientôt d'un Conseil supérieur des métiers et négoces chargé d'étudier les nécessités sociales de la petite bourgeoisie laborieuse et d'apporter une aide utile au maintien et au relèvement progressif des métiers traditionnels du pays.

La Chambre de commerce de Bruxelles a constitué, de son côté, une commission de la petite bourgeoisie dont le programme comprend la création d'organismes d'ordre économique, parmi lesquels on peut citer : syndicat d'épargne et de crédit, mutuelle de recouvrements et de renseignements, syndicat d'achats en commun de matières premières, syndicat de fabrication, syndicat de ventes, syndicat d'assurances (accidents du travail, vols, bris des glaces, etc.), syndicat du petit outillage, ligues patronales défensives (grèves, lock-out, comités de conciliation,

tarif de la main-d'œuvre, hygiène et règlement des ateliers, etc.).

De tout ce mouvement est issue une sorte de fédération syndicale qui concentre tous les efforts de l'initiative privée : TAssociation pour l'étude et la défense de la petite bourgeoisie.

Ainsi s'est formée une organisation pacifique d'autant plus forte dans son action qu'au lieu de chercher à engloutir les masses, elle se recrute surtout dans une élite.

Elle comprend aujourd'hui 104 syndicats ayant un caractère commercial et 86 associations corporatives dont l'activité s'étend aux intérêts généraux, tels que l'apprentissage, l'enseignement professionnel, etc.

Le problème économique des classes moyennes, né du développement du machinisme dans l'ordre de la production et de la vente, ne peut avoir de solution que dans la corporation et dans l'organisation corporative. Les Belges l'ont très heureusement compris. En mettant le public consommateur en contact avec la petite production que distinguent tant de qualités sérieuses et durables, ils ont compris que le syndicat montrerait les inconvénients de certaines formules économiques à la mode, ne visant qu'à un bon marché excessif, incompatible avec la qualité, la solidité des marchandises ou produits.

Par la corporation, les petits métiers éviteront la concurrence mutuelle qu'ils se font si souvent entre eux et qui les ruine. Ils se rapprocheront et se solidariseront à leur tour. Dans les pltis petites bourgades on trouve, pour ainsi dire côte à côte, des magasins où Ton vend à peu près les mêmes produits. La conséquence en est une grande dispersion de la clientèle, une circulation irrationnelle, une distribution onéreuse des produits, le renchérissement et la dépréciation des marchandises. Une meilleure organisation est appelée à résulter du mouvement de

résistance dont nous venons d'esquisser le développement.

Et pourquoi, dans les villes, ne verrions-nous pas se créer de grands magasins corporatifs? L'essai en a été heureusement tenté à Berlin où le « Passage Kaufhaus », né de l'union étroite d'une soixantaine de commerçants divers gardant leur propre individualité, mais groupés sous une même raison sociale, est l'image parfaite d'une république fédérative. Chaque marchand a sa spécialité : l'un est bijoutier, un autre chapelier, un autre encore bottier, etc. Chaque marchand est l'associé des autres et touche une part égale des bénéfices communs. Les hardis promoteurs de cette intéressante organisation ont inspiré confiance aux grands établissements financiers tels que la Deutsche Bank. Aussi jouissent-ils d'un crédit de cent millions de francs.

Cette question du crédit est particulièrement importante. Les institutions qui servent au crédit du grand commerce et de l'industrie ne répondent pas aux besoins des classes moyennes. Les Belges ont essayé d'organiser le petit crédit par la création de banques populaires : mais ces établissements, qui ont réussi dans des villes comme Liège et Verviers, n'ont pas répondu dans d'autres villes à l'attente de leurs promoteurs. Sur 32 banques populaires fondées ces dernières années, 10 ont sombré. Nous attribuons les causes de cet échec à ce fait que les intéressés n'ont pas pris une assez large part à leur constitu-? tion. Ce qui devrait être fondé, c'est moins une banque qu'une grande mutualité de crédit, sans but lucratif, entourée de protection et de surveillance comme l'est, à Berlin, la Caisse centrale des syndicats bourgeois.

Les petits commerçants ont d'autant plus besoin de crédit qu'ils sont obligés eux-mêmes de faire cré^ dit. C'est par le crédit qu'ils conservent une partie

de leur clientèle qui n'est pas souvent la meilleure. Les ouvriers ne sont pas rares qui achètent à terme chez les petits boutiquiers et qui vont, le samedi, faire leurs provisions dans les grands magasins et les coopératives.

Car il est à remarquer que ni les grands magasins ni les coopératives ne procèdent par paiement différé. m L'un des plus grands avantages que les coopératives offrent à leurs membres est le paiement comptant. » Cette proposition hardie a été formulée par Torgane du Parti ouvrier qui explique aux ménagères qu'en prenant à crédit elles risquent, si leur mari tombe maladie : 1* d'aller tendre la main, 2** d'abuser de la confiance d'un homme qui se reposait sur leur honnêteté.

« Vous me répondrez : « Mais je me rattraperai », continue l'auteur de l'article; « eh bien, s'il vous est possible de vous rattraper après, vous pouvez d'autant mieux vous préparer avant. Vous êtes en bonne ^anté, votre mari, vos enfants également, c'est le moment de ^e passer de superflu, de rogner sur Tutile même, sur le nécessaire parfois. Quand quelqu'un de la maison aura été malade, qu'il faudra des ménagements, une nourriture spéciale, au lieu de vous rattraper, vous vous enfoncerez de plus en plus. »Il y a une sanction à ces avertissements si sages. Les clients des coopératives socialistes sont prévenus que c'est le camionneur, chargé de livrer les denrées à domicile, qui est responsable de la valeur de son chargement. Il doit en remettre le prix dès sa rentrée. Donc, s'il consent à faire crédit, c'est de sa poche que sort l'argent, et cet ouvrier est aussi intéressant, aussi gêné parfois que ceux qui lui demandent un prêt en lui demandant un crédit. C'est lui qui risque de perdre, car c'est sur sa paie qu'on retiendra l'argent manquant.

On en conviendra : la responsabilité du camionneur est un procédé bien bourgeois ; mais quand on fait

du commerce, comment agir autrement qu'en commerçant?

Les petits boutiquiers, eux, n'ont pas la même ressource du camionneur responsable. Ils ont servi une marchandise; on promet de payer bientôt : ils n'osent refuser, pour ne pas perdre un client, un crédit qu'ils ne trouvent, eux, que difficilement.

Mais la résistance est organisée et l'on peut être certain qu'elle ne s'arrêtera pas aux mesures défensives déjà prises. Si son écrasement devait s'accentuer, le caractère même de cette intéressante population s'altérerait bien vite et ce serait un désastre social.

Avec ses traditions d'ordre, d'épargne, de travail, la petite bourgeoisie condense et résume toute l'histoire et tout le génie du peuple belge. On Ta dit souvent; mais il peut être nécessaire de le redire : chaque fois que par le jeu des phénomènes économiques, un petit bourgeois producteur ferme sa boutique ou son atelier pour se fonctionnariser, lui et sa famille, ou tomber dans le salariat, ce n'est pas seulement une cellule de richesse qui disparaît, c'est aussi une cellule d'indépendance.

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