‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 28 sur 61 · Discours de M. Hellepute^ ministre des chemins de fer · texte numérisé non relu

Discours de M. Hellepute^ ministre des chemins de fer

s'intéresser au sort des mineurs, et les Annales parlementaires rapportent ses paroles ;

La charité chrétienne nous fait un devoir de songer à nos frères qui mangent un morceau de pain saupoudré de poussière au fond de la mine. [Très bien! sur les bancs des socialistes.) En jouissant de la prospérité relative où nous nous trouvons , tous tant que nous sommes, la loi chrétienne nous fait un devoir de partager avec nos frères malheureux. {Très bien! sur les bancs socialistes. Protestations à gauche.) Vous protestez ; mais avant dix ans, nous ou nos successeurs, nous voterons des lois auprès desquelles celles que nous discutons ne sont que de la Saint-Jean. (L'orateur donne un vigoureux coup de poing sur son pupitre. Vive approbation sur les bancs socialistes.)

Et des questions se précisent : u Pourquoi l'impôt sur le reyenu et les monopoles seraient-ils, aux yeux des modérés, Téquivalent de l'expropriation collectiviste, alors que la traditionaliste Allemagne connaît de longue date la première institution, et pratique systématiquement la régie d'Etat en matière d'exploitation de la voie ferrée? Les pays qui, à l'heure actuelle, accusent les tendances gouvernementales les moins démocratiques — l'Allemagne et TAutriche- Hongrie — ne sont-ils pas ceux qui possèdent la législation sociale la plus audacieuse? Bismarck ne fut-il pas l'initiateur du suffrage universel et des lois d'assurance dont bénéficient des millions de travailleurs allemands? En Angleterre, le parti travailliste n'est-il pas directement représenté au ministère, sans que les destinées de l'Etat monarchique courent le moindre danger? En Italie, le roi Victor-Emmanuel II n'a-t-il pas inauguré son règne en rompant avec les traditions conservatrices, et ne vit-on pas aussitôt une partie de l'opposition s'assagir et s'assouplir, en quelque sorte^ aux tâches de collaboration gouvernementale?

Le mouvement réformateur qui s'affirme ainsi en Belgique, marque le triomphe de l'école dite de Liège dont l'abbé Poltier fut le fondateur et le chef incontesté, et dont il a tracé les grandes lignes dans un

livre, publié en 1892, où la religion, la philosophie, la politique et la jurisprudence, s'entremêlent sans trop se heurter : De Jure et de Justitia Dissertationes. M. Pottier parle en apôtre, et, moins qu'une étude, son ouvrage est un Evangile, l'Evangile de la démocratie chrétienne. S'inspirant de la doctrine de Saint- Thomas et de Tencyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers, il propose aux problèmes du temps « des solutions qu'il croit opportunes afin de faire l'union dans le Christ par la vérité intégrale ». M. Pottier part de cette idée — qui justifie le portrait du Christ à la Maison du Peuple de Bruxelles — que le Christ a été le premier socialiste du monde. S'occupant du droit naturel et du droit positif, il professe que le droit de propriété n'est pas de droit naturel, mais de droit des gens, et, de cette doctrine, tire trois conséquences :

1' En cas d'extrême nécessité, tout est commun à tous ;

2** Il y a un régime légal de la propriété, c'est-àdire que l'Etat a le droit de faire telles ou telles lois qui assurent toujours — et rétablissent en cas de violation — le respect de la fin immédiate et intrinsèque des biens possédés. Toute une classe sociale est dans un état d'infortune et de misère immérité causé par une organisation défectueuse du droit positif humain ;

S^ Il y a obligation grave pour les riches de subvenir, par leur superflu, aux besoins des pauvres qui, accidentellement, ne peuvent, par leur travail, gagner suffisamment pour vivre.

M. Pottier explique que l'évolution de la justice légale ou sociale, doit se produire pour et vers le bien commun. « Il n'y a pas, dit-il, de lois économiques invariables, et la société a pour devoir, non seulement de favoriser une production abondante, mais surtout une équitable répartition des produits ». Et cette répartition des produits, M. Pottier la comprend ainsi : « Qui

donc a, en premier lieu, le droit de vivre des produits de la terre? Est-ce le propriétaire quija possède légitimement sans Texploiter, ou est-ce le locataire? A mon avis, c'est celui qui arrose la terre de ses sueurs, qui la féconde, qui peine toute Tannée en vue d'en retirer sa subsistance. Le fermier a le droit de tirer de la terre qu'il exploite ce qu'il lui faut pour subsister honorablement : si après cela^ il lui reste de quoi payer son propriétaire, il le doit, en conscience, conformément au contrat ».

L'école de Liège, fondée sur ces principes, réclamait encore, au point de vue politique, le suffrage universel, l'instruction obligatoire et l'impôt progressif sur le revenu et les successions.

Un programme aussi hardi ne manqua pas — faut-il le dire? — de produire une profonde émotion dans les milieux conservateurs. Il fut aussitôt dénoncé comme subversif. On le qualifia de « socialiste », d' « anarchiste » même.

Cependant, l'école de Liège avait réuni de nombreux adeptes. Dans le jeune clergé surtout, ses idées avaient eu de l'écho. Il y eut un grand mouvement qui amena la fondation de la Ligue démocratique belge et fît surgir un autre apôtre, une grande figure : l'abbé Daens. M. Potlier avait écrit les doctrines nouvelles : M. Daens en fut l'ardent propagateur. Dans les campagnes et les centres industriels, aux paysans, aux ouvriers, à tous ceux qui croyaient et surtout à ceux qui ne croyaient pas, il alla prêcher à tous « la bonne parole » . Il parlait du Christ et des lois ouvrières, du bonheur sur terre en attendant le bonheur éternel, et il y avait tant de conviction chez l'abbé Daens, il s'exprimait avec une éloquence si « brave homme » , que les masses l'écoutaient et le suivaient. Les vieilles croyances endormies se réveillaient. On savait gré à ce prêtre de parler du bon Dieu, sans proclamer, comme tant d'autres, la nécessité des misères sociales.

La religion leur paraissait plus douce qui n'en voulait plus faire des résignés.

Mais M. Daens ayant été élu député aux élections de 1894, à Alost, tandis que M. Woeste, le chef du parti catholique, se voyait ballotté dans la même circonscription, une guerre terrible fut déclarée à l'école de Liège et au prêtre « révolutionnaire ». L'évéquede Gand lui défendit de dire la messe dans une église ou un oratoire publics. L'abbé Daens obtint alors de la célébrer dans la chapelle privée de Thôpital d' Alost; mais l'accès même de cette chapelle lui fut bientôt refusé. L'épiscopat alla plus loin dans ses rigueurs : il lui signifia Tordre de ne plus s'occuper d'élections et de ne plus mettre les pieds dans les auberges et leurs dépendances. C'était ne plus lui permettre aucun contact avec les ouvriers! Aux élections de 1898, défense lui fut notifiée de se présenter, et comme il refusait d'obéir, il fut d'abord suspendu, puis définitivement interdit peu après quand il accepta de figurer, pour une élection communale à Alost, sur une liste qui comprenait des libéraux et des socialistes.

Entre temps, l'abbé Pottier, quoique soutenu par son évêque, avait dû lui-même interrompre sa propagande. On Tavait nommé chanoine et envoyé à Rome. C'était la fin. L'abbé Daens n'eut plus l'autorité et le prestige qu'il avait auparavant lorsqu'il pouvait parler au nom de l'Eglise. Il était le prêtre interdit, et les paysans ont la superstition de tout ce qui touche à l'hérésie. Privé de ressources, un petit groupe d'amis dut lui venir en aide : dans le nombre, il y eut des socialistes, aux côtés desquels il avait combattu à la Chambre. Quand il mourut, en 1907, dans la plus profonde détresse morale et politique, il avait fini par se soumettre. Soumission bien inutile : elle en fit un vaincu sans cesser d'en faire un suspect.

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