‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 36 sur 61 · L*ESPRIT PRATIQUE DANS LE SOCIALISME BELGE · texte numérisé non relu

L*ESPRIT PRATIQUE DANS LE SOCIALISME BELGE

de la itiasse. Les « manuels » ont conscience de la supériorité morale qui les écrase et se laissent aller parfois à des actes d'hostilité jalouse. Ils se font gloire d'appartenir à la mine ou à l'atelier, et, dans leur orgueil à proclamer qu'ils ne savent pas l'orthographe, on sent percer d'amères rancunes*.

Il faut dire qu'il s^estcréé, dans le socialisme belge, une sorte d'aristocratie que certains « camarades » plus bornés ne supportent qu'avec une sourde colère, et la situation de ces aristocrates du socialisme est assez comparable à celle de ces prêtres instruits, — donc tolérants — que les vieilles dévotes tiennent en suspicion et surveillent étroitement.

Mais si le socialisme belge a ses « vieilles dévotes », ceux-là n'en dominent pas moins le parti de toute la hauteur de leur intelligence, qui pensent que l'égalité des conditions n'est pas et ne sera jamais toute l'égalité, que la maxime collectiviste « à chacun selon ses œuvres » est déjà une doctrine inégalitaire, et qu'il y aura toujours une loi d* airain — celle de la dimension des cerveaux — même lorsque la « concurrence sans frein », dont parle Lassalle, aura disparu.

Quoi qu'il en soit de ces conflits d'individualités, le socialisme belge s'est tracé une ligne de conduite nettement accusée. Elle se résume en ceci : « Pas de politique du tout ou rien. A chaque jour sa tâche et son résultat. » Elle est, on le voit, essentiellement opportuniste.

Dans toutes leurs manifestations, dans tous leurs actes, les socialistes se sont d'ailleurs montrés, dès Torigine, presque toujours opportunistes et possibilistes.

Dès 1884, la question de l'attitude à prendre aux élections ayant été discutée dans un congrès, une

1. Un ouvrier disait au Congrès de Breslau en montrant des mains calleuses : « Regardez bien, ceci est rare dans notre parti ».

proposition des Gantois portant interdiction aux socialistes, sous peine d'exclusion, de figurer sous une liste bourgeoise, était rejetée.

Le parti socialiste, comme parti syndicaliste organisé, est issu du Congrès de la Ligue ouvrière qui se tint à Bruxelles les 5 et 6 avril 1885. L'unique objet à Tordre du jour de ce congrès était « Tutililé de réunir, en un seul parti, toutes les organisations ouvrières du pays ». M. Anseele et les députés flamands déclarèrent qu'il n'y avait qu'une simple adhésion à donner au Parti socialiste belge déjà constitué. D'autres délégués soutinrent que le mot « socialiste » effrayait encore les ouvriers^ et que mieux vaudrait ne pas donner prise à la critique en prenant un titre plus ou moins incolore. Jean Volders, au nom de la Générale ouvrière, dit : « L'idée d'Anseele, de grouper toutes les forces sous le drapeau socialiste, est excellente et je l'approuve. Seulement, je crois que nous ne réussirons pas à avoir avec nous la masse des travailleurs. Ne présentons pas un programme qui puisse effrayer la masse résistante, »

A son tour. César de Paepe intervint : « Le mot « socialiste », déclara-t-il, fait peur à beaucoup d'ouvriers. Ce mot est un obstacle. Si, comme le dit Volders, on mettait de Teau dans son vin, on arriverait plus facilement à la création d'un vaste Parti ouvrier. »

Après un vif débat, la majorité des délégués des groupes socialistes décida di exclure le mot « socialiste » du titre du nouveau parti et l'on décida la constitution du Parti ouvrier belge ^

Le mot « socialiste » était alors synonyme de « révolutionnaire », d' « anarchiste ». Un socialiste était forcément, aux yeux de la masse, un pétroleur, un

1. Louis Bertrand. Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique,

l'esprit pratique dans le socialisme belge 249

agitateur, un exalté. C'était le révolté dans toute la force du terme. Et, sachant dans quelle suspicion ils seraient tenus si on les savait affiliés au parti « rouge », les ouvriers socialistes se gardaient d'afficher leurs doctrines.

En 1887, à l'occasion de la Saint-Eloi, fête des métallurgistes, et de la Sainte-Barbe, fête des mineurs, de nombreux meetings « noirs » furent organisés. Ces meetings « noirs » étaient ainsi appelés parce qu'ils étaient tenus la nuit, sans lumière, et la crainle était telle que la plupart des orateurs parlaient dans des tonneaux vides pour rendre méconnaissable le son de leur voix.

Au cours de l'un des meetings syndicalistes qui furent tenus à cette époque dans la région des terrils et des hauts fourneaux, le romancier Camille Lemonnier, qui avait suivi l'apôtre Jean Volders, fut interpellé par un ouvrier qui lui demanda : « Eh, bien ! ne viendra-t-il jamais nous voir, le citoyen Syndicat? » L'éducation socialiste était si peu avancée encore qu'on prenait — non pas Le Pirée — mais le Syndicat pour un homme, et cet homme pour le chef du mouvement. 11 n'y a pas vingt-cinq ans.

La plus brûlante question qui ait été agitée en ces dernières années au sein du parti est celle de la participation éventuelle des députés socialistes à un ministère libéral. A plusieurs reprises, elle est venue devant le conseil général du parti socialiste et elle a donné lieu chaque fois à des débats passionnés. Malgré l'opposition systématique d'un certain nombre de socialistes intransigeants qui voient dans cette collaboration gouvernementale une capitulation, un mouvement favorable a fini par se dessiner. Le principe s'efface derrière la tactique.

« Proclamons-le, a dit M. Anseele, nous sommes un parti de gouvernement, et si nous recourons parfois à des moyens illégaux, c'est parce qu'on nous

met hors la loi, et qu'on veut nous empêcher de conquérir le gouvernement*. »

Un autre député socialiste, M. Louis Bertrand, a montré, lui, tout le bien socialiste fait par certains membres du parti dans les administrations communales, comme échevins, et il en a conclu « que l'esprit socialiste a changé et qu'avec les méthodes intransigeantes on n'en serait jamais arrivé là ».

C'est la théorie du fait, c'est la justification, par le résultat, des règles formulées par le congrès de Quaregnon, qui n'a point condamné les alliances, mais les a laissées dans le domaine de la liberté et des circonstances. La politique de bloc l'emporta ainsi sur la politique de classe. Et pour montrer la nécessité d'une collaboration avec les partis bourgeois avancés, un député socialiste de Liège, M. Troclet, n'a pas craint d'affirmer que « Tavènement d'un cabinet socialiste intégral en Belgique dans une atmosphère capitaliste européenne serait un danger, les socialistes n'étant pas prêts à prendre seuls le pouvoir y>.

i. Au mois d'avriH882, l'Association des Tisserands, de Gand, fondée en 1857, fêta le 25® anniversaire de sa fondation. M. Anseele prononça, à cette occasion, un discours enthousiaste, dans lequel il prophétisa : « Il y a vingt-cinq ans, les ouvriers luttaient pour avoir quelques centimes d'augmentation de salaire... Dans vingt-cinq ans nous verrons des ouvriers siéger à l'Hôtel de Ville. » M. Anseele ne pensait pas si bien dire. En 1909, vingt-sept ans après, M. Anseele, depuis longtemps d'ailleurs membre du collège communal, était nommé échevin de la ville de Gand. M. Anseele prévoit aujourd'hui l'entrée prochaine des socialistes dans le gouvernement comme en France, avec cette différence qu'en Belgique elle se fera avec le consentement du parti qui aura ainsi sa part de direction dans les affaires du pays. Le directeur du Vooruit osa le proclamer en pleine Chambre : « Nous aspirons au jour prochain où le parti ouvrier belge sera représenté sur le banc des ministres. » Son camarade Smeets l'ayant interrompu en s'écriant : « Avec la République ! » Anseele répliqua : « Même sans elle ! ».

l'esprit pratique dans le socialisée belge 251

Gomme les socialistes de tous les pays, les socialistes belges sont partisans du suffrage des femmes. L'égalité des sexes et des droits est un credo fondamental inscrit en tète de leurs revendications politiques. Cependant, lorsqu'en 1902 les socialistes scellèrent un pacte électoral avec les libéraux, ils souscrivirent aux concessions exigées par ceux-ci : « Représentation proportionnelle, exclusion du sexe féminin^ renonciation à une agitation révolutionnaire. » Le député Anseele justifia cette attitude par ce mot qui rappelle celui de Gambetta proclamant la nécessité de sérier les questions : <* Nous ne pouvons combattre en même temps pour toutes nos revendications. » Et le congrès général du parti se rallia à cette thèse opportuniste que « les femmes étant encore dominées par le clergé, le suffrage universel intégral serait un désastre pour Tidéal socialiste et que mieux vaudrait encore le maintien du vote plural ».

Lorsque la question du remplacement militaire vint, en 1909, devant le Parlement, les socialistes n'hési* tèrent pas à voter les exemptions ecclésiastiques pour obtenir le service personnel. Le service personnel, avec le système d'un lîls par famille, voté également, augmentait le contingent, envoyait plus d'hommes à la caserne, c'est-à-dire renforçait le militarisme en Belgique en faisant une armée plus forte malgré la réduction de dix-huit à quinze mois de service ; mais les socialistes considèrent, selon la théorie du compensatisme, du donnant donnant, que rien ne s'obtient sans une rançon. Ils se cantonnèrent donc dans cette pensée que le service général des familles ne serait qu'une étape vers le service général des individus, et, pour affaiblir le contingent, ils commencèrent par l'augmenter.

Au surplus, leur raison leur montre l'impossibilité de refuser les crédits militaires quand ils sont néces-

saires à la défense nationale. Ils veulent bien le désarmement... mais quand il sera général. Ils n'entendent pas donner l'exemple en livrant à l'étranger leur propre territoire. Ils estiment que la suppression des armées ne sera possible que lorsque se produira un grand mouvement de fraternité internationale et quand l'industrie guerrière aura disparu des continents civilisés. Ils sont ainsi en complet accord avec Texdéputé allemand Bernstein lorsque celui-ci écrit : «Puisque la social-démocratie travaille avec les autres partis à l'élaboration des lois de l'Empire, puisqu'elle veut accroître sa puissance, il est juste que ses représentants à la Chambre déclarent qu'au besoin les socialistes défendraient l'indépendance et Tinlégrité de l'Empire contre une puissance étrangère. » Les socialistes belges s'attestent internationalistes; mais on sent poindre de même dans tous leurs discours — et dans leurs actes — l'idée de la conscience nationale.

M. Vandervelde ayant écrit un livre d'une documentation serrée sur le Socialhme agraire^ on lui demanda de compléter son étude par des aperçus sur l'organisation agricole dans la société collectiviste. Il répondit qu'il ne voyait guère l'utilité de ce genre d'exercices intellectuels^ préférant observer les faits pour en dégager des déductions, et, si possible, des directions générales, plutôt que de laisser son imagination vagabonder. Le socialisme belge entend ainsi rester sur le terrain solide des données scientifiques.

Attendons-nous à le voir pousser sa logique jusqu'à proclamer que Vorganicisme a créé une équivoque, une illusion métaphysique, que l'on a tort de mettre toujours en avant «la conscience collective de l'Etat », qu'il n'y a pas de conscience collective de l'Etat, qu'il n'y a que la conscience des individus qui composent un Etat, que l'Etat n'est rien, et qu'enfin l'individu est tout.

Page 1