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CHAPITRE III L'esprit capitaliste dans les coopératives

Les reyendications ouvrières dans les coopératives. — Les ouvriers s'aperçoivent qu'il n'y a rien de changé. — Les coopératives n'acceptent pas le travail syndical. — Elles reprennent la doctrine patronale « selon ses forces et le milieu ». — Le droit de grève méconnu. — La liberté socialiste. — Le socialisme n'admet pas l'intérêt : îl veut le capital sans les capitalistes. — Il se contredit en distribuant des intérêts et dividendes dans ses institutions. — Gomment on peut être rentier et socialiste à la fois. — Les six millions des syndicats de mineurs. — Où placer cet arçent? — Une Banque socialiste doit être créée. — Programme d'organisation. — Protestations timides. — L'appât de^ la fructification du capital. — Les socialistes font de l'agitation en France ; en Belgique, ils font des affaires.

Le parti socialiste a créé des institutions qui constituent comme un fœtus du régime promis. Par les coopératives, il nous fait sortir du domaine des chimères. Nous nous trouvons ici en présence d'un commencement de réalité. Mais une question importante se pose tout de suite, quand on s'occupe de ces intéressantes expériences : Quelle est la situation du personnel employé, ou plutôt quelle est l'attitude des dirigeants vis-à-vis de ce personnel?

La théorie socialiste est celle-ci : « Nous voulons voir plus haut et faire mieux que les partis bourgeois. La question commerciale est secondaire. Nous poursuivons une œuvre de transformation sociale. Notre personnel est notre premier collaborateur : il doit

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bénéficier le premier des résultatsdereffort commun. Les coopératives socialistes se réservent des bénéfices, question sine qua non de la bonne marche d'une société ; ces bénéfices doivent servir à des réformes constantes en faveur du personnel. Nous reprochons aux capitalistes d'exploiter leurs ouvriers en leur payant des salaires de famine, en les faisant trop travailler. Il ne faut pas qu'on puisse nous adresser les mêmes critiques. »

Mais voici : le personnel des coopératives a pris ces belles paroles pour de l'argent comptant et déjà nous voyons surgir des cahiers de revendications. A tel point qu'un organe spécial peut aujourd'hui se demander : « Faut-il céder aux réclamations des employés et par cela grever le budget de frais généraux démesurés ou résister, et par cela risquer de se faire traiter d'exploiteurs? » L'interrogatoire se précise par cette définition : « Qu'est-ce qu'une coopérative de consommation? Une association de personnes dans le but d'acheter des marchandises de première qualité au meilleur marché possible et de les revendre à ses membres dans des conditions avantageuses. »

L'écueil est précisément dans ces conditions avantageuses. Si les salaires des employés des coopératives sont trop élevés, comment vendre à bon marché? La concurrence commerciale devient alors inégale et la coopérative est forcée de faire de mauvaises affaires. Puis quelle sera l'attitude de la foule des consommateurs affiliés, lorsqu'ils constateront que des prélèvements onéreux s'effectuent à leur préjudice? D'une certaine méfiance ne seront-ils pas saisis pour les privilégiés des coopératives qui se taillent des sinécures avec de beaux principes ?

Le problème n'est pas commode à résoudre, et nous comprenons la perplexité des dirigeants. Il existe évidemment un moyen, qui parait tout simple, de fixer les salaires : appliquer le tarif syndical. Mais,

attention ! ce tarif peut être, il est presque toujours, — se présentant comme une revendication, — supérieur au tarif appliqué. Et, quand la question s'est posée de savoir si les coopératives doivent appliquer le tarif syndical, il a été répondu par la négative.

Pourquoi ? Voici le raisonnement tenu :

« Le tarif syndical n*a pas été élaboré de commun accord par le consommateur et le producteur. Sans doute, les organisations professionnelles ont le droit d'établir un tarif; mais le conseil d'administration des coopératives a le droit aussi d'examiner les revendications faites par les syndicats et il peut, à la rigueur, discuter avec eux sur leur opportunité momentanée. Il va de soi que les camarades syndiqués ne doivent lamais exiger plus que ce qu'on peut raisonnablement donner, selon ses forces et selon le milieu dans lequel on vit, »

Voilà bien de l'opportunisme ! Gomme on sent ici percer le bout de l'oreille patronale ! Les patrons ne tiennent jamais un autre langage lorsque leurs ouvriers viennent leur demander de gagner davantage en travaillant moins. «Selon ses forces et selon le milieu » est une doctrine bourgeoise par excellence : le socialisme s'en empare ! Mais que devient alors la fameuse théorie de l'unification en tout et partout?

La vérité est que le personnel des coopératives commence à murmurer. Il trouve qu'il n'y a rien de changé. Son étonnement de voir que travailler pour la coopérative ou travailler pour un patron revient pour lui au itiême, se traduit par une sourde colère dont nous avons pu percevoir déjà les premiers grondements ^ Des incidents graves se sont déjà produits au sein du Parti ouvrier, à la suite de plaintes bruyantes et de violentes accusations formulées dans

1. En 1896, les administrateurs du Vooruit furent poursuivis et condamnés pour avoir contrevenu à la loi de 1887 qui interdit de faire des retenues sur le paiement des salaires.

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un rapport « sur la situation et les revendications des employés de coopératives »•

Ce rapport, rédigé à la suite d'une enquête — car on en est déjà aux enquêtes — fut, en effet, Tobjet de discussions très âpres, desquelles rien ne parait être sorti qu'un peu plus de discorde entre certains militants, et cet ordre du jour très caractéristique, voté par un congrès d'employés, de magasiniers et de voyageurs de coopératives tenu à Verviers en mai 1909 :

Le Congrès, examinant la situation des employés des coopératives, décide le renvoi de la question au conseil général de la Fédération des employés socialistes qui, après l'enquête organisée de commun accord avec la Fédération des coopératives, sera chargé de soumettre au groupe un rapport résumant la situation et établissant un programme minimum de revendications qu'il serait désirable de voir réaliser en faveur des employés des coopératives. Ce programme, étant admis par les groupes, devra faire l'objet d'une réunion spéciale organisée de commun accord par les deux fédérations.

Mais il est un fait plus significatif. Les socialistes revendiquent le droit absolu d'association et le droit absolu de grève pour les employés et ouvriers de l'Etat. Et ils proclament: «dans les coopératives et les institutions du parti, nul ne songe à contester le droit de grève » .

Or, les porteurs de pains de la Maison dû Peuple de Bruxelles s'étant mis un jour en grève à six heures du matin, à sept heures ils étaient remplacés. Pourquoi cette grève? Parce que le conseil d'administration de la boulangerie coopérative avait réduit de trois unités l'équipe des porteurs et réparti sur les autres la besogne des porteurs supprimés. Parce que cette mesure avait été considérée par tous comme une réduction de salaire, puisque le travail était aggravé, sans augmentation compensatrice.

Le jour même, l'organe du parti clouait les grévistes au pilori, en première page, et engageait les socialistes à les boycotter partout. Certes, le droit de

grève n'était pas méconnn à ces « traîtres », mais la Maison du Peuple avait bien le droit de les remplacer. Où serait, sans cela, la liberté socialiste?

Ce qui constitue, d'après M. Vandervelde, l'essence du régime capitaliste, c'est que les seuls individus appartenant à la classe bourgeoise ont le monopole des moyens de production, la propriété exclusive des richesses que Ton peut faire valoir : terres, mines, fabriques, instruments de crédit, tout ce qui engendre l'intérêt des capitaux, la rente des forces naturelles.

Quant aux ouvriers, non propriétaires de ces instruments indispensables à leur travail, ils ne peuvent en obtenir Tusage qu'en abandonnant à ceux qui les détiennent une part de leur produit. Grâce à ce prélèvement — voilà ce qui scandalise le plus M. Vandervelde — quiconque est propriétaire de moyens de production en quantité suffisante peut vivre sans rien faire et même, en vertu des lois successorales, transmettre ce privilège à ses enfants, ses petits-enfants, ses arrière -petits-enfants.

Le socialisme belge ne réclame nullement la suppression du capital. 11 est arrivé à comprendre qu'il en est du capital comme des armées : on ne pourrait le supprimer dans un pays qu'en le supprimant dans tous les pays à la fois. Mieux : nous avons vu des socialistes déclarer que l'argent est un excellent moyen d'échange en ce qu'il constitue un type pratique de w bon à bases multiples ». Le capital ainsi réhabilité, ce qu'ils demandent, c'est « l'instauration d'un ordre nouveau, dans lequel les travailleurs seront maîtres du capital au lieu que le capital soit maître des travailleurs ». Ce qui revient à dire que le capital changera de maîtres.

Seulement, ce que le socialiste, même belge, n'admet pas, c'est l'intérêt. Il se montre ici, généralement, d'une intransigeance farouche. Nous disons généralement, car nous avons trouvé. dans l'organe des ouvriers

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