‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 47 sur 61 · L*ESPRIT MERCANTILE · texte numérisé non relu

L*ESPRIT MERCANTILE

de tant de guerres, de ruines et de deuils lorsque la mer se fut retirée — c'est la pâle fleur du souvenir.

Ailleurs, la mer avait, au contraire, des tendances à ronger, et il est curieux de constater qu'Anvers doit sa fortune à une inondation qui élargit considérablement l'Escaut occidental au début du xiv® siècle, alors que le port de Bruges venait à peine d'être enseveli. Cet élargissement fournit aux Anversois une voie, directe vers la mer, qu'ils ne pouvaient que difficilement atteindre auparavant en descendant l'Escaut oriental, au nord de l'île de Walcheren, et l'on sait quel parti ils surent tirer de ce désastre.

Les populations flamandes vécurent ainsi dans les transes durant plusieurs siècles, traquées à la fois par les armées étrangères, par les inondations, par les épidémies après les inondations, sans compter les intempéries d'un climat détestable.

Tout s'est ligué pour tremper leur caractère et le rendre ombrageux en même temps. Il leur faudra de longues années de paix dans la liberté pour qu'elles parviennent à se délivrerde l'espèce d'anxiété soupçonneuse que leur ont valu quinze siècles d'incertitude et de « qui-vive ». Il est encore trop tôt. Depuis 1830 seulement, le pays belge ne connaît plus la servitude et le poids des bottes conquérantes. Encore aujourd'hui sa position d'Etat-tampon entre de grandes puissances toujours prêtes à s'entre-dévorer n'est pas faite pour le rassurer. Dans la paix, cette situation contribue à sa prospérité. Mais dans la guerre ou plutôt après une guerre, que deviendrait la Belgique?

Le Belge même qui ignorerait absolument les enseignements de l'Histoire, ne peut pas ne pas avoir hérité de la méfiance de ses pères opprimés si souvent par tant de peuples divers. On les sent impérieusement revivre dans leur descendance, ces pauvres morts héroïques qui ont tant lutté et tant souffert pour vivre libres et vivre par eux-mêmes.

Page 1