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CHAPITRE II

L'ouvrier belge.

L'ouvrier belge est laborieux, mais il manque d'initiative. — II obéit sans discussion. — L'économie de l'effort. — L'artisan d'autrefois et l'ouvrier d'aujourd'hui. — L'enseignement professionnel. — L'ouvrier belge ne lit pas. — L'emprise du cabaret. — Mœurs populaires. — La morale du bien-être.

— Les salaires. — Les ouvriers des mines et des métallurgies sont les mieux payés parce qu'ils sont les mieux organisés. — La misère des villes. — Le travail à domicile. — L'isolement est une faute. — Le prolétariat en redingote. — Les ouvriers de l'Etat sont mal payés. — Le peuple se nourrit mal.

— Un budget familial : 40 centimes de nourriture par jour et par personne. — Longues journées, maigres salaires. — Nécessité pour les ouvriers de s'organiser pour se défendre.

Quand on étudie Touvrier belge, deux points de vue sont à considérer : le point de vue industriel et le point de vue sociale

Point de vue industriel. — L'ouvrier belge est labo-

1. Quand nous parlons de l'ouvrier belge, nous créons dans notre pensée Vétre fictif imaginé par Quételet, pris .comme un résultat moyen de multiples observations. De façon générale, quand nous parlons du Belge dans cet ouvrage, nous procédons de même : nous cherchons toujours Vhomo-mœdius analogue en quelque sorte au centre de gravité dans les corps. De deux nombres existants, 2 et 3 par exemple, nous établissons une moyenne fictive, une proportion qui serait 2 Vs- Entre un homme qui est 2 et un homme qui est 3, l'homme 2 Vj inexistant apparaît comme le type commun de relativité. Entre le Flamand existant, entre le Wallon existant, apparaît de même le Belge inexistant comme type parfait, mais dont nous faisons ici une individualité moyenne.

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rieuxi, mais généralement lourd. Peu habitué à faire travailler son cerveau, il manque d'initiative spontanée. Aussi, quoique les salaires soient inférieurs en Belgique, les frais généraux d'une entreprise quelconque seraient-ils souvent au moins égaux, et peut-être plus élevés qu'en France, par suite de la nécessité d'une main-d'œuvre plus nombreuse et d'une surveillance plus étroite, si le fisc français était moins tyrannique *.

La petite industrie, qui réclame autant d'initiative que d'application de la part de l'ouvrier, ne peut guère prospérer en Belgique dans de telles conditions, et par là s'explique, dans une certaine mesure, le développement de la grande industrie.

Nous connaissons deux usines analogues, deux distilleries de bois, l'une en France, l'autre en Belgique. Les procédés de fabrication et la production sont les mêmes. Dans l'usine française, l'état-major comprend : un directeur, un chef de fabrication et deux surveillants. Dans l'usine belge il y a : deux directeurs, un chef de fabrication, deux contremaîtres et quatre surveillants. Cette surveillance, en Belgique, n'est pas excessive : elle est commandée par la désorientation de l'ouvrier belge lorsqu'un changement quelconque se produit dans sa besogne courante.

Dans une manufacture belge, reliée au chemin de

1. Un gouvernement préoccupé des intérêts économiques du pays devrait avoir pour préoccupation de mettre à môme l'industrie nationale de tenir tête à la concurrence étrangère. En France, il n'en est pas ainsi. Les prix de revient s'augmentent de charges fiscales de toutes sortes. Nous avons sous les yeux une lettre d'un industriel belge très significative à cet égard :

« Je possède, écrit cet industriel, deux établissements dans lesquels se fabriquent les mêmes produits. L'un est situé en Flandre, l'autre est situé en France, à proximité de la frontière belge. Les procédés de fabrication sont les mêmes, l'organisation du travail est identique. Il n'y a que cette différence : quand ma fabrication belge rapporte du 20 p. 100, la fabrique française en rapporte 6 ou 7. La différence est mangée par les taxes. »

fer par une ligne spéciale et possédant sa locomotive, le service de raccordement est fait par un mécanicien et un manœuvre, commandés par un contremaître. Un jour la locomotive déraille; le mécanicien a sur la machine un vérin, des madriers, etc., tout le matériel nécessaire pour la remettre sur rail. Mais cet accident le déroute : il envoie son manœuvre chercher un contremaître et attend patiemment. Un ouvrier français, surtout un mécanicien, aurait au moins commencé, en attendant le contremaître, à disposer ses madriers, à soulever sa machine, et Taurait peut-être même remise sur rails avant l'arrivée de son chef. L'ouvrier belge n'a pas, ou du moins n'a pas autant que le français, l'amour-propre de son travail. Très discipliné, il sait obéir. Il fait ce qu'on lui commande, strictement. Il ne cherche pas à se distinguer. Il trouve volontiers que tout est difficile ou pénible.

Mettez enjeu, au contraire, l'amour-propre de l'ouvrier français, surtout du parisien, vous obtiendrez de lui tout ce que vous voudrez. Dites lui : « Je vous confierais bien telle tâche; mais elle est peut-être audessus de vos forces », — vous pouvez être certain que la besogne sera faite vite et bien. Le Belge se contenterait d'approuver. Quant à l'ouvrier allemand, il ne répondrait rien et ne ferait rien, n'ayant reçu aucun ordre.

Ce dernier est l'esclave de la consigne. Peut-être travaille-t-il un peu plus vite que le Belge. En tout cas, c'est avec cette même idée que l'homme est un organe de la machine, et n'a qu'à bien remplir sa fonction de rouage pour être un bon ouvrier. Il faut dire que les chefs ne demandent pas autre chose à l'ouvrier belge ou allemand, et peut-être, habitués à cette soumission passive, n'admettraient-ils pas un zèle qu'ils trouveraient intempestif.

L'obéissance sans discussion est la grande supério-

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rite de l'ouvrier belge sur le français. Le français est raisonneur et volontiers frondeur. Quand il obéit — pas toujours — c'est quand il a compris le pourquoi et le comment de Tordre reçu.

Un industriel français qui visite une usine belge ou allemande est avant tout frappé du calme, du silence qui y régnent : pas de cris, pas de bousculades, pas même de conversations. Chaque ouvrier se rend et se tient à son poste, sans bruit. Les ordres sont nets, précis, définitifs et toujours exécutés sans murmure, dans un ordre admirable.

La « forte tète » n'existe guère en Belgique. L'ouvrier français, plus turbulent, moins ordonné, est-ij pour cela plus difficile à conduire? La chose est discutable. Pour un chef belge ou allemand, oui, parce que ce chef ne saura pas le prendre ; pour un chef français, non, parce qu'il saura manier l'ouvrier suivant son caractère comme on manie un outil suivant sa forme, et souvent il lui arrivera d'obtenir de ses hommes le double de ce qu'un chef belge obtiendra des siens, surtout dans les moments de presse, quand il faut donner « un coup de collier ».

Il est à remarquer encore que l'ouvrier français, beaucoup plus malléable, prend assez vite les qualités d'obéissance de ses collègues, quand il est entouré d'un personnel belge. Le Belge, au contraire, n'acquiert que difficilement les qualités d'initiative et de promptitude du Français.

On dit de l'Italien, fluctuant et souple, qu'il n'a pas d'épine dorsale. Le Belge, lui, en a une; mais elle est massive. N'ayant rien d'impulsif, il a peu de sensibilité. Dire qu'il est peu sensible, c'est dire qu'il est peu nerveux. On ne voit guère de neurasthéniques en Belgique. Le Belge est l'être calme et passif par excellence. Son imagination ne bat pas la campagne; elle est, en quelque sorte, rassise.

Dans sa Théorie de VEryolution, M. de Molinari,

exposant révolution économique depuis son origine jusqu'à nos jours, montre qu'une grande loi la domine : celle du moindre effort. Tous les êtres vivants travaillent pour éviter une souffrance et se procurer une jouissance, et ils déploient toute leur ingéniosité pour arriver à ce résultat en dépensant le moins de forces possible. L'ouvrier belge semble toujours préoccupé de suivre à la lettre cette loi de l'économie de l'effort. Il a, d'instinct, l'horreur des peines inutiles. Il ne voit aucun intérêt à se faire plus « artiste ».

Il s'est ainsi créé en Belgique une sorte de mercenariat industriel. Pour tant d'heures par jour, l'ouvrier loue son corps et son intelligence dans des conditions déterminées. Il ne veut plus du travail aux pièces. Il réclame l'égalité du salaire, le droit à la vie étant le même pour tous. Le salarié est ainsi devenu de son propre gré le mercenaire, et il semble que le mercenaire ne veuille plus être dans l'avenir qu'un automate.

L'artisan, autrefois, possédait des connaissances techniques qui en faisaient souvent un véritable artiste en sa spécialité. L'ouvrier d'aujourd'hui s'est d'autant plus incorporé au machinisme que le machinisme a révolutionné les conditions du travail en le divisant à l'infini. Plus le travail s'accroît dans une usine, plus il est partagé. Le producteur cherche le bénéfice dans la quantité et il a intérêt à ce que ses produits, jetés en masse sur le marché commercial, n'aient pas de durée, pour qu'il y ait un renouvellement fréquent. Dans le travail de l'artisan, il y avait au contraire, la préoccupation de la solidité, de la résistance à l'usure.

L'ouvrier automate ne fait donc, en somme, que subir l'influence dirigeante des temps et des milieux.

Il faut cependant le reconnaître : les Belges pratiques ont fait beaucoup pour l'enseignement professionnel. Les ateliers d'apprentissage, les écoles-manufactures se sont multipliés en Belgique en ces

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dernières années. Il y a même des écoles communales, à Schaerbeck notamment, où Ton apprend un métier à Tenfant en même temps qu'on lui apprend à lire et à écrire. Dans le Hainaut, on compte 200 établissements d'enseignement technique.

En 1891, il ny avait à Bruxelles que trois écoles professionnelles : il y en a vingt-quatre actuellement. Ce qui est remarquable, et M. Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles, Ta justement fait observer, c'est que ces écoles sont nées spontanément en quelque sorte de Teffort de comités pratiques composés de patrons et d'ouvriers, c'est-à-dire d'éléments professionnels. L'enseignement doit s'adapter aux nécessités des métiers et nulle administration officielle ne peut connaître mieux que les professionnels euxmêmes, ouvriers et patrons, quels sont les besoins auxquels il y a lieu de satisfaire. Ces comités ont eu la plus grande liberté d'action et d'organisation sous la surveillance et le contrôle de l'autorité communale, et grâce à ce régime, on a vu surgir et se développer de nombreuses écoles techniques que l'Etat encourage par des subventions, car, fidèle au système essentiellement belge de la liberté subsidiée, il ne veut pas risquer de provoquer une organisation purement artificielle en se substituant à l'initiative individuelle.

L'effort accompli jusqu'ici est considérable : il fait notre admiration. Seulement, on se demande si les Belges ne mettent pas la charrue avant les bœufs. Dans un substantiel rapport, rédigé au nom de la commission de l'enseignement technique du Brabant, M. Marins Renard exalte cet enseignement en termes élevés et fait éloquemment ressortir la plus-value de l'ouvrier instruit dans notre évolution économique ; mais il signale incidemment qu'il y a encore dans le pays 121.000 enfants de 6 à 14 ans qui ne fréquentent aucune école.

Point de vue social, — Les qualités d'action intelligente de Touvrier français sont inhérentes à son tempérament; mais elles sont dues aussi à son instruction incontestablement supérieure à celle du Belge et de TAllemand. Nous avons dit combien les statistiques sont humiliantes, pour une nation de civilisation intensive comme la Belgique, quant au nombre des illettrés. Mais ce que les statistiques ne révèlent pas, c'est le degré de culture de ceux qui savent lire et écrire.

En France, l'ouvrier lit. Il lit au moins son journal. Ce n'est pas beaucoup, ce n'est pas toujours de la haute littérature; mais quand cela suffirait à Tempècher d'oublier ce qu'il a appris à l'école, ce serait déjà quelque chose. Le nombre est grand d'ailleurs des ouvriers français qui empruntent des livres aux bibliothèques gratuites que l'on trouve aujourd'hui un peu partout.

En Belgique, l'ouvrier ne lit pas. Il n'a pas le goût de la lecture. L'ouvrier qui lit est l'exception. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer des ouvriers qui, ayant appris à lire et à écrire dans leur jeunesse, ne savent plus à trente ans que tout juste signer leur nom.

L'ouvrier belge socialiste n'a pas les idées révolutionnaires du Français : les grandes conceptions abstraites, où l'imagination tient une large place, ne sont pas son fort. Une Confédération générale du Travail serait impossible en Belgique ou, si elle existait, son esprit serait tout autre. Mais si l'ouvrier belge est plus discipliné, et si par là même sa puissance de travail est plus considérable, il est aussi moins cultivé. L'ouvrier belge est resté en retard en tout, en bien comme en mal.

N'ayant pas la distraction de la lecture, il n'a qu'un plaisir : le cabaret. Les kermesses et les ducasses sont surtout des beuveries. L'industrialisme a créé des agglomérations qui sont fatalement devenues des foyers de corruption et de décomposition sociales.

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Les besoins se sont accrus avec les convoitises, un luxe de mauvais goût s'est implanté chez des gens qui ont perdu toute notion de leur primitive simplicité. Avec leurs lumières étincelantes et leurs enivrants orchestrions, les cabarets attirent les foules et les foules s'y ruent dans une sorte de délire.

Les cabaretiers pullulent autour des usines. La Belgique est le pays qui compte le plus de cabarets ; il y en a un pour 66 habitants en comptant les femmes et les enfants^.

Dans les grandes batailles mercantiles qui se livrent aujourd'hui, le cabarelier apparaît comme une sorte de Thénardier. L'industrialisme fait des victimes dont il est le détrousseur patenté. Aussi ne faut-il pas s'étonner si la plus forte augmentation de criminalité se constate dans les centres industriels où les salaires sont le plus élevés et où même l'instruction est plus répandue 2.

L'une des coutumes les plus déplorables de l'ouvrier belge est celle du lundi. Dans toutes les industries, grandes ou petites, le nombre des ouvriers qui chôment toute la journée du lundi ou la demi-journée est de 37 p. 100 environ. Ce chômage se comprendrait s'il avait pour raison des devoirs de famille» 11 n'est pratiqué malheureusement que pour de lon-

1. Grâce aux mesures prises — à l'inteMiction de l'absinthe notamment — la consommation de l'alcool diminue cependant en Belgique. Le Belge consommait 10 litres 62 grammes d'alcool en moyenne en 1895 ; 9 litres 91 grammes en 1901. Depuis 1902, une décroissance sérieuse est constatée : 5 litres 58 grammes par tête en 1908 et 5 litres 47 grammes en 1909.

2. La statistique des tribunaux de simple police accusait, on 1880, 106.142 inculpations et 94.010 condamnations ; en 1906 le nombre des inculpés était de 179.579 et celui des condamnations de 157.523. Pendant la même période, le chiffre des affaires instruites par les tribunaux correctionnels passait de 41.651 à 56.528 et celui des condamnations de 34.106 à 46.806.

Pour les cours d'assises, au contraire, il y a diminution :

gues haltes dans les eslamiDets. Le lundi est le jour béni des cabaretiers.

Un autre usage, plus humiliant, plus dégradant encore, est celui du «lundi perdu». C'est le premier lundi de janvier qu'on désigne ainsi. Les ouvriers vont ce jour-là chez tous les fournisseurs se faire « régaler », et les cabaretiers eux-mêmes oiîrent force tournées à leurs clients. L'ivresse est bientôt générale et Ton assiste à des scènes écœurantes qui suffiraient à montrer combien il reste encore à faire pour le relèvement moral de l'ouvrier.

Cependant, plus solide et moins nerveux que le Français, le Belge ne s'enivre pas davantage. Il ne boit pas moins, au contraire, mais il supporte mieux l'alcool. On voit moins souvent qu'en France un ouvrier venir à son travail en état d'ivresse. Les patrons belges sont d'ailleurs plus sévères que les patrons français sur ce chapitre, et l'ouvrier, sachant qu'il risque d'être renvoyé, s'il se présente à l'usine en état d'ébriété, a soin de rester chez lui.

L'abondance de la main-d'œuvre permet à l'industriel belge une sévérité plus grande. Il sait qu'il pourra facilement remplacer une mauvaise tête ou un ivrogne. Il n'hésite pas à sévir dans bien des cas où le Français serait forcé de fermer les yeux pour ne pas perdre un ouvrier.

181 accusés et 137 condamnés en 1880, 126 accusés et 97 condamnés en 1906.

Le nombre des assassins diminue ; mais celui des voleurs et des malfaiteurs de toutes sortes augmente considérablement.

De môme, le chiffre des aliénés en Belgique n'a cessé de monter depuis 1858. A cette époque, il y en avait 6.475 en tout, 1 sur 714 habitants. En 1878, 10.020, un sur 547 habitants. En 1900, 17.065 ou un sur 399 habitants. Le nombre des aliénés alcooliques a quintuplé depuis 1876 ; il était alors de 312 dans les asiles, il est en 1900 de 1.560.

D'autre part, la population des dépôts de mendicité ne cesse de s'accroître. En 1900, il y avait 3.800 entrées dont 255 femmes ; il y en a maintenant 4.884 dont 260 femmes.

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L'ouvrier belge aime boire : il aime aussi manger. Pour lui, l'heure du « manger », comme il dit, est sacrée. En Belgique, manger est la fonction nécessaire, primordiale, qu^on ne retarde en aucun cas. Si pressé que soit son travail, l'ouvrier belge l'interrompra pour aller prendre son repas. Un Français resterait une heure de plus, au besoin, pour être libre ensuite.

L'ouvrier, en Belgique, mange, boit, fume, dort, et pense peu. Son éducation est encore très rudimentaire : elle explique le fond de grossièreté qu'on trouve chez lui. Sa misère morale est plus grande encore que sa misère matérielle.

Dans la vie ordinaire, il ignore les égards, les prévenances. Il ne soupçonne pas les délicatesses qui sont comme les parures de l'âme. Il se dérange ou se dévoue par devoir, rarement par simple empressement à être agréable ou utile, pour la satisfaction de rendre service à son prochain.

Pour bien se rendre compte de cette particularité de son caractère, il faut voir le peuple belge dans les tramways ou dans les trains. Les dimanches d'été, quand il y a foule, nous avons vu dix, vingt personnes se précipiter à l'assaut d'un tramway, jouant des poings et des coudes, en une mêlée furieuse ^

Cette brutalité déplorableest la conséquence-logique de l'esprit pratique du Belge qui ne voit pas, puisqu'il y a, par exemple, vingt places dans un omnibus.

1. Des interpellations se sont produites à ce propos au Conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode, un faubourg de Bruxelles. Le bourgmestre, qui présidait, répondit : « La question a fait l'objet de pourparlers avec l'administration des Tramways et je vais ordonner à la police une surveillance particulière. Mais le vice principal, c'est la brutalité du public et son manque total d'éducation. Il se passe journellement à certains arrêts des scènes de sauvagerie révoltante. La police fait et fera l'impossible pour les empêcher, mais son rôle est souvent dillicile. »

pourquoi il ne serait pas l'un des vingt favorisés lorsque cent voyageurs se présentent.

Nous nous sommes trouvé dans un train, un jour, avec deux ouvriers belges. L'un, qui était en sueur, s'empressa de tirer les glaces des portières. L'autre prétendit avoir besoin d'air et les fit retomber. Le premier les releva, le second les rebaissa. Le manège pouvait durer longtemps, lorsque, brusquement, le Belge qui voulait librement respirer, un épais Flamand, donna, de toute sa force, dans la glace qui vola en mille éclats, un violent coup de poing. L'autre voyageur pouvait maintenant tout à son aise tirer la poignée...

Dans les centres industriels, les mœurs sont loin d'être bonnes en France; mais elles sont encore peutêtre plus mauvaises en Belgique. La jeune fille s'y émancipe de très bonne heure. Les filles-mères de quinze à seize ans sont nombreuses. La précocité est plus grande chez les filles que chez les garçons. Les parents, le plus souvent, ferment les yeux. Il y a une matérialité de vie qu'ils comprennent, et les promiscuités de sexe ne les choquent pas. Combien finissent par trouver naturel, surtout lorsqu'ils en profitent, que leur fille soit entretenue ! Pour des gens misérables, c'est du pain doré. Et d'une fille qui aura trouvé un « monsieur », la mère dira volontiers qu'elle est sauvée ! Il y a là un des multiples aspects de l'esprit pratique de ce pays qui a sa morale à lui : la morale du bien-être.

Cette même morale fait l'ouvrier belge plus propre que l'ouvrier français dans sa mise, dans sa maison, surtout dans ce qui se voit. Il a davantage le goût du confort et de la toilette. La maison est mieux lavée, mieux peinte, mieux arrangée, mieux tenue enfin. Les enfants sont de même mieux soignés, mieux pomponnés, même dans les familles tout à fait pauvres. La femme est meilleure ménagère et plus ordonnée que la femme française.

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Le peuple belge peut manquer de finesse : il n'en a pas moins un profond sentiment de sa dignité extérieure.

Et pourtant, l'ouvrier n'est pas aussi bien payé en Belgique qu'il Test en France, en Allemagne ou en Angleterre, et Karl Marx a pu dire de la Belgique : « C'est le paradis des capitalistes et l'enfer de la classe ouvrière. »

Une distinction s'impose toutefois. Les ouvriers de rindustrie, ceux des mines en particulier, ne sont plus les parias qu'ils étaient au temps de Karl Marx. Ils sont beaucoup moins exposés au chômage et les salaires ont en même temps une tendance à s'accroître. Alors qu'un ouvrier industriel bénéficiera d'une période de prospérité dans la mesure de 2, son salaire ne i*eculera que dans la proportion de 1, dans une période de dépression.

L'année 1908 a été une année de grande, de profonde crise. Or, le nombre des ouvriers employés dans les charbonnages a été de 2.578 plus élevé qu'en 1907 et de 5.883 qu'en 1906 sans qu'il y ait eu plus de chômage*.

Les salaires seuls ont été atteints; mais la réduction a été relativement peu sensible. Le gain annuel moyen par ouvrier a été de 1.401 francs, soit 4 fr. 67 par jour de travail. Il avait été de 1.475 francs en 1907 ou 4 fr. 92 par jour. Tandis que les bénéfices des compagnies diminuaient exactement de 33 p. 100, les salaires n'étaient abaissés que de 6 p. 100 environ. On voit par là que le salaire industriel est

1. Le personnel du fond comprenait en 1908 : 99.092 hommes et garçons de plus de 16 ans ; 4.426 garçons de 14 à 16 ans ; 2.277 garçons de 12 à 14 ans ; 8 femmes de plus de 21 ans. Le personnel de la surface : 27.921 hommes et garçons de plus de 16 ans; 1.747 garçons de 14 à 16 ans ; 1.734 garçons de 12 à 14 ans ; 1.503 femmes et filles de plus de 21 ans ; 3.580 filles de 16 à 21 ans ; 3.039 filles de 12 à 16 ans.

comme une force que commande le droit à la vie avec ses exigences de plus en plus impérieuses, une force qui veut avancer toujours Ses fluctuations ne peuvent plus, ne veulent plus être que progressives.

Dans les hauts fourneaux, aciéries et fabriques de fer, qui occupent au total 133.997 ouvriers, le salaire moyen a été de 3 fr. 75 par jour, en cette année 1908, de M minimum d'affaires »; il avait dépassé 4 francs en 1907. Il y a vingt ans, il était de 2 fr. 90 à 3 francs.

Le prolétaire agricole, qui vit isolé, est, lui, généralement beaucoup plus misérable. Il travaille de longues journées pour des salaires infîmes. Surmené et mal nourri, il traîne souvent un pauvre corps d'une maigreur effarante. Mais il existe, dans les villes, une autre catégorie de a bimanes » dont la situation est plus pénible encore : celle des travailleurs à domicile. Dans notre société actuelle, Tisolement est une faute, et si l'ouvrier qui travaille chez lui est libre en apparence, combien chèrement il paie cette liberté ! Les enquêtes de l'Office du Travail sur le sweating-systern ont dénoncé l'exploitation odieuse des entrepreneurs qui, par marchandage, peuvent réduire jusqu'à 50 centimes, et môme moins, le gain journalier des ouvriers et ouvrières^.

Aucune « parité de marchandage » pour ceux-ci avec les commerçants qui les exploitent : ils sont contraints d'accepter le salaire qu'on veut bien leur offrir, comme par grâce. Ce salaire est d'autant plus réduit que les innombrables couvents disséminés dans tout le pays font une grande concurrence aux ateliers domiciliaires. Dans ces couvents, on ne fait plus seulement de la dentelle comme autrefois, mais aussi les corsets, les chemises, les pantalons, les

1. A Bruxelles, de nombreuses ouvrières chemisières qui travaillent à domicile gagnent environ 5 fr. 35 par semaine en travaillant de 7 heures du matin à 10 heures du soir.

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jupons, les cols, les mouchoirs, les broderies, la plupart des articles du vêtement féminin. La production est considérable et toujours à des prix infimes. On nous a cité un couvent qui fabrique des corsets et occupe quatre cents ouvrières, dont un grand nombre de fillettes, quelques-unes à peine âgées de dix ans!

Le machinisme tend heureusement — on ne peut pas ne pas dire heureusement — à supprimer l'ouvrier en chambre. Dans les Flandres, on comptait 75.000 dentellières, il y a vingt ans; il n'y en a guère plus que 12.000 aujourd'hui. Les doigts souples de ces femmes activent inlassablement, durant des journées entières, la danse des fuseaux et pour de magnifiques ouvrages — point de Bruxelles, point de Malines — qui se vendent des 2 ou 300 francs, souvent plus, elles touchent un salaire dérisoire qui représente à peine 75 centimes par jour. Tout le bénéfice du précieux travail, apprécié comme une œuvre d'art, revient aux intermédiaires. Aucune protection légale. Vivant isolé, le travailleur à domicile est considéré par la loi non comme un ouvrier, mais comme un entrepreneur particulier. Le sweating-system, c'est ainsi, pour beaucoup, le bagne à domicile.

A côté de ce prolétariat ouvrier, non organisé, il en est un autre également digne d'intérêt que nous appellerons le « prolétariat en redingote ». La foule devient énorme des employés, hommes et femmes, dont la profession se caractérise par l'absence de travail manuel. Ils forment déjà une nouvelle classe sociale. Or, tandis que le salaire de l'ouvrier n'a cessé de s'élever en ces dernières années, celui de l'employé n'a cessé de baisser. Il est inférieur de 30 à 40 p. 100 à ce qu'il était il y a vingt ans. Nous connaissons des maisons de commerce où les employés gagnent 25 francs par mois la première année, 50 francs la deuxième. 75 francs la troisième, et les quatrième et suivantes

100 francs. A parlir de là, l'avancement se fait au fur et à mesure des vacances aux emplois mieux rémunérés et au choix, suivant les capacités des postulants. Il s'ensuit qu'un employé peut rester de longues années aux appointements dérisoires de 100 fr. Il existe des banques même, des banques qui gagnent des centaines de mille francs tous les ans, où des employés, des pères de famille souvent, ne reçoivent pas plus de 150 francs par mois, sans perspective de retraite ou autres avantages de prévoyance sociale. Des caissiers et comptables, dont la responsabilité est énorme, doivent s'estimer heureux quand on leur alloue 200 francs.

Trop « messieurs » pour s'organiser en syndicats corporatifs comme les ouvriers, les employés ne se défendent pas. Ne se défendant pas, ils ne sont pas défendus. Il y a le contrat de travail pour les ouvriers ; pour les employés rien, — rien que Tincertitude et la misère inavouable.

La loi de l'offre et de la demande s'affirme ici dans toute sa rigueur. Alors que les patrons cherchent de bons ouvriers, ce sont les employés qui cherchent de bons patrons. Le jeune homme qui sait lire et écrire, et qui ne sait malheureusement pas autre chose, s'oriente vers la maison de commerce ou l'administration, vers les bureaux. C'est alors la course à l'emploi et souvent un véritable assaut.

L'ouvrier agricole fait de ses fils des ouvriers industriels; l'ouvrier industriel fait de ses fils des employés de commerce. Et l'on voit là une progression! La marche ascendante, s'il en est une, nous paraît être surtout dans le costume : l'ouvrier des villes s'habille mieux que le paysan; l'employé s'habille mieux que l'ouvrier. Si Ton examinait de très près « l'élévation » de certaines familles, on trouverait dans la plupart des cas la même misère sous de nouveaux aspects.

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Un récent procès, venu devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, a révélé toute l'étendue du nouveau mal social. Un ingénieur escroc offrait des places pour des travaux d'écritures à toutes personnes qui lui enverraient au préalable une provision de 3 fr. 95. Les bons de poste affluèrent. Il en recevait cent cinquante par jour.

Encore une fois, ce sont ici les classes moyennes qui sont les plus atteintes. Entre les ouvriers qui ont un métier -dans les doigts et trouvent toujours à gagner leur vie, et les enfants des bourgeois riches ou aisés dont la vie est en quelque sorte toute faite, les enfants de la petite bourgeoisie, qui n'ont pour toute fortune que leur demi -instruction, ont la vie la plus dure et Tavenir le moins certain.

Les employés et ouvriers de TEtat ne sont pas mieux partagés que ceux des grandes administrations. On pourrait même dire qu'ils le sont moins. La grosse majorité des agents des chemins de fer touchent des salaires qui varient entre 2 fr. 50 et 3 francs pour des journées de douze heures et plus. Après vingt ou vingt-cinq ans de service, les chauffeurs de locomotive ne gagnent que 120 francs par mois. Les mécaniciens arrivent à; 160 francs : c'est une exception.

M. de Curel, dans le Repas du Lion, a montré l'ouvrier vivant du patron comme le chacal du grand fauve — de ses restes. Le grand fauve, aujourd'hui, ce n'est pas seulement le patron, c'est aussi l'Etat. Les ouvriers et employés de l'Etat ont, il est vrai, des retraites et ils ne connaissent pas le chômage; mais ils ne bénéficient pas, comme les ouvriers de l'industrie, de la prospérité générale du pays ; leur salaire reste immobile, et il se trouve qu'établi depuis vingt ou vingt-cinq ans, alors que le coût de la vie était de 20 p. 100 moins élevé qu'aujourd'hui, il ne correspond plus aux besoins actuels. Les mêmes traitements ne donnent plus le même pouvoir d'achat.

Dans ses études sur les salaires, M. Levasseur prétend que le niveau des objets de consommation demeure stationnaire et que des besoins nouveaux, sources de dépenses inconnues jadis, font seuls l'augmentation du coût de la vie. Cette augmentation ne serait donc qu'apparente. L'observation n'est pas tout à fait juste, en Belgique au moins.

Il y a, dans le pays, un renchérissement évident. La vie à bon marché n'est plus qu'une légende. Le pain, la viande, les légumes, le charbon, ont subi des hausses sensibles et les loyers suivent le mouvement*.

L'Institut de sociologie, dénommé Institut Solvay, du nom de son fondateur, a ouvert une enquête sur l'alimentation de la classe ouvrière en Belgique, et des données recueillies, M. Emile Waxwreiler, le directeur de l'Institut, a tiré cette conclusion que, dans une même région, à mesure que le revenu s'élève, il

1. Le conseil d'administration de la Maison du Peuple, à Bruxelles, a dressé une sorte de Tableau des augmentations principales en ces dernières années.

En boulangerie, le prix des farines est passé de 19 fr. 50 a 27 fr. 50, soit un renchérissement de 8 francs par sac. Les levures ont augmenté de 12 p. 100. Les corinthes ont vu majorer leurs prix de 20 p. 100. Les raisins de 40 p. 100. En épiceries, les riz ont haussé en moyenne de 12 p. 100 ; les chocolats, de plus do 20 p. 100; les fromages, 20 p. 100; les petits pois, 15 p. 100^ les haricots, 50 p. 100 ; les savons mous, 20 p. 100 ; l'huile d'oeillette» 40 p. 100 ; la brosserie, 10 p. 100 environ. Les sucres, chicorées, amidons, semoules, biscuits sirops, sels, etc., ont haussé dans les mCmes proportions. En outre, le prix du café a augmenté de 5 à 6 francs la balle.

Dans les magasins de nouveautés, les cotons écrus ont été majorés de 40 p. 100; les cotons anglais de 20 à 25 p. 100. La paire de chaussures est de 1 franc plus chère. D'autres objets, tels que les bas, les parapluies, les doublures, etc., ont subi une augmentation de 3 p. 100.

11 y a une dizaine d'années, les 1.000 kilogrammes de charbon valaient 28 francs ; aujourd'hui, 35 francs. La hausse de la viande est plus sensible encore.

De façon générale, les articles de consommation nécessaires à la classe laborieuse ont augmenté de 20 p. 100 au minimum.

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y a une augmentation relative dans la consommation de la viande et une diminution correspondante dans celle du pain. « L'individu, dit Téminent sociologue, se dirige spontanément vers une nourriture déterminée, la viande, qui répond aux exigences de l'organisme, en raison de ses propriétés spécifiques : digestibilité, compacité, assimilation plus parfaite et surtout action excitante sur le système nerveux. Les conséquences de cette dernière constatation dont capitales : elles expliquent les rapports entre la productivité de l'ouvrier adapté au machinisme moderne et le régime carné de ce travailleur qui est obligé de dépenser taon pas du travail de forces, mais du travail d'attention ». Et M. Waxweiler termine en dénonçant avec énergie la campagne anti-scientifique, anti-démocratique et antiéconomique de ceux qui, au nom des doctrines outrancières, dissuadent l'ouvrier de donner à la viande, dans son alimentation, la place que commande sa prestation en travail.

Sans vouloir en rien diminuer la valeur des arguments de M. Waxweiler, nous devons dire ici que nous avons consulté de nombreux ouvriers sur leur façon de se nourrir, et qu'un peu partout les intéressés nous ont fait cette réponse : « Nous mangerions plus souvent de la viande; mais la viande coûte trop cher ». Ce n'est donc pas toujours la faute des ouvriers s'ils se bourrent de pommes de terre et de tartines margarinées. M. Waxweiler le reconnaît lui-même quand il dit que, d'instinct, l'ouvrier se'dirige vers la nourriture forte.

Bien placé pour être exactement renseigné, le secrétaire de la Bourse du Travail de Bruxelles, M. Ch. de Quéker, s'est livré, de son côté, à une enquête, très significative à cet égard, et il a bien voulu nous en communiquer les résultats. Ecartant toutes familles improprement appelées ouvrières, en réalité indi-

gentes, il a établi le compte des recettes et des dépenses de 100 ménages bruxellois.

Ces 100 ménages ont ensemble 256 enfants : 26 p. 100 ont un enfant, 26 p. 100 deux, 22 p. 100 trois, 10 p. 100 quatre, 7 p. 100 cinq. Ils paient en tout par mois 1.245 fr. 50 de loyer, de sorte que la dépense moyenne est de 12 fr. 45 par mois ou 149 fr. 45 par an.

La nourriture de ces 100 familles revient par jour à 182 fr. 64, ce qui ne fait que 1 fr. 82 par famille. En supposant qu'il y ait dans chaque famille deux parents (ce qui n'est pas le cas pour les familles de veufs ou de veuves), ces 182 fr. 64 doivent servir à nourrir 200 parents et 256 enfants, soit 456 personnes. La dépense par tête pour la nourriture n'est donc en moyenne que de 40 centimes par jour!

A la colonie ouvrière libre de l'OEuvre du Travail, le prix de la journée de nourriture varie entre 28 et 35 centimes par homme, mais les denrées y sont achetées et préparées en gros.

Pour les 100 familles consultées. la dépense pour le mobilier n'est que de 3 fr. 94 par an ! Afin d'occuper le moins de place et de payer le moins de loyer, le mobilier est réduit au strict nécessaire dans la grande majorité des ménages. Dans certaines familles de 5 à 8 personnes, on ne trouve que 3 ou 4 chaises, quelques bancs en bois, en dehors de l'armoire et du poêle, les deux meubles de <' résistance » qui se transmettent de génération en génération.

Pour 100 familles, le coût du chauffage par jour est évalué à 25 fr. ^^5 ou fr. 26 par famille. Ce chiffre est calculé pour les six mois ou 180 jours de l'hiver.

Calculé sur les mêmes bases, l'éclairage nécessite une dépense annuelle de 15 fr. 28 par famille ouvrière.

Pour les vêtements, la dépense par mois pour les 100 familles est de 758 francs, soit par an 9.096 francs, ou, en moyenne, 90 fr. 96 annuellement par famille.

Pour la literie, la dépense est de 148 fr. 25 par mois.

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soit par an 1.779 francs, ou 17 fr. 79 par ménage.

Pour le blanchissage, M. de Quéker établit une dépense totale de 162 fr. 30 par mois, ou 1.947 fr. 60 par an, soit 19 fr. 47 par famille annuellement.

Quant aux dépenses pour les œuvres de mutualité, de coopération, pour la lecture et l'épargne, il n'a été relevé que 45 fr. 75 par mois de dépenses, pour 100 familles toujours, soit 5 fr. 40 par an et par famille.

En résumé, les dépenses annuelles moyennes d'une famille ouvrière sont :

Nourriture Fr. 666,63

Loyer 149,46

Mobilier 3,94

Chauffage 47,17

Eclairage 15,28

Vêtements . . 90,96

Literie 17,79

Blanchissage 19,47

Association, épargne, lecture .... 5,49

Fr 1.016,19

Le revenu des 100 familles consultées est de 2.496 fr. 55 par semaine, soit 24 fr. 96 par famille.

Quoiqu'il n'existe aucune statistique générale du chômage en Belgique, le chômage moyen, par famille ouvrière, est évalué à 5 semaines par an, le revenu moyen annuel par famille ouvrière étant ainsi établi par 47 fois le salaire moyen par semaine, le total est donc 1.173 fr. 12, soit entre la recette moyenne et la dépense moyenne une différence de 156 fr. 93.

Que devient ce « boni » ? La plupart des mères de famille, consultées à ce sujet, ont d'abord répondu qu'il n'y avait pas d'excédent dans leur budget. Devant la démonstration chiffrée, résultant de leurs propres données, elles ont presque toutes confessé que le surplus était employé, pour la plus grosse partie, par leurs maris ou par leurs fils, pour leurs distractions, et, pour la plus petite partie, par elles-mêmes ou

leurs filles, pour les besoins de toilette ou d'agrément. La proportion des dépenses s^établit donc ainsi :

Nourriture 36,82 %

Loyer 12,74

Vêtements. . 7,65

Chauffage 4,02

Blanchissage 1,66

Literie 1,51

Eclairage 1,31

Mobilier 0,33

Association, épargne, lecture. . 0,46

Plaisirs, jeux, amusements. . . 13,50

Total 100 »

Sur le total de la dépense hebdomadaire pour Talimentation de 100 familles ouvrières, soit sur 1 .280 fr. 15, la proportion des aliments est la suivante :

Pain Fr. 297,14 ou 23,22 o/o

Café 90,90 ou 7,10

Chicorée 28,54 ou 2,23

Lait 28,26 ou 2,21

Sucre 6,63 ou 0,32

Beurre 178,98 ou 13,98

Margarine 29,45 ou 2,30

Graisse 22,05 ou 1,72

Viande 290,80 ou 22,73

Lard 9,26 ou 0,72

Pommes de terre . . . 156,95 ou 12,24

Légumes 41,70 ou 3,26

Sel 6,05 ou 0,47

Divers 93,42 o u 7,30

Total. ... 100 »

Sur les 7 fr. 30 p. 100 de produits divers, il ne paraît pas exagéré d'affirmer qu'il y a 3 p. 100 de genièvre et de tabac. Le reste passe aux plaisirs, jeux, amusements et boissons diverses, sauf Ofr. 46 p. 100 de cotisations syndicales, épargne et lecture, dont fr. 20 p. 100 pour les syndicats, mutualités, coopératives, fr. 20 p. 100 pour l'épargne et fr. 06 p. 100 pour la lecture sous la forme du journal. Quant aux dépenses pour l'instruction, sous la forme du livre, ou

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celle d'abonnements à des revues ou périodiques, elle est nulle ou tellement minime que sa proportion dans le budget ouvrier échappe pour ainsi dire à Tappréciation. Quelques femmes ou jeunes filles abonnées à des romans populaires, c'est tout ce que Ton a pu découvrir !

Si l'on établit une comparaison entre le coût de la vie en Belgique et en Angleterre, on constate que la dépense d'une famille ouvrière anglaise aux prix ayant cours en Belgique, est, aux prix d'Angleterre, toutes taxes déduites, comme 94 est à 100. Un ouvrier anglais vivant en Belgique, de la même façon qu'en Angleterre, avec le même régime alimentaire, verrait ainsi son budget de dépenses réduit de 6 p. 100. Par contre, ses ressources diminueraient sensiblement Les salaires des ouvriers belges sont à ceux des ouvriers anglais comme 63 est à 100. Le nombre moyen des heures de travail par semaine des ouvriers belges est à celui des ouvriers anglais comme 121 est à 100. Le taux des salaires par heure des ouvriers belges est donc à celui des ouvriers anglais comme 52 est à 100 ^

Sans doute, — et ce sera là notre conclusion — une tendance à l'uniformité s'affirme de plus en plus dans la moyenne des salaires payés en Angleterre, en Allemagne, en France et en Belgique; mais cette tendance ne s'accuse guère que dans certaines corporations organisées, les ouvriers mineurs et métallurgistes particulièrement. Pour tous les autres métiers ou industries qui sont moins bien organisés, les ouvriers étant plus éparpillés, la Belgique est encore le pays des maigres salaires et des longues journées.

Il y a là, à de certains égards, une supériorité pour l'industrie, mais il y a aussi une infériorité pour la race dans son développement physique et intellectuel.

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