CHANTRE VI
déploraient la mutilation du territoire et l'abandon de leurs frères. S'ils proposaient l'acceptation des vingtquatre articles, c'était uniquement pour éviter les humiliations, les périls et les pertes que le rejet des propositions de la Conférence devait amener. M. Nothomb eut le courage d'affirmer que la résistance des Belges ne laisserait à l'Europe qu'un seul parti à prendre : le partage de nos provinces entre la France, la Prusse et la Hollande. « En » dehors de l'existence qui est offerte à la Belgique, » disait M. Nothomb, « il n'y a pour l'Europe qu'un seul » parti à prendre. La réunion intégrale à la France ébranlerait l'équilibre européen. Pour y parvenir, Louis- » Philippe devrait renouveler la lutte gigantesque que la » Convention et Bonaparte ont soutenue pendant vingt •ans. La révolution de Juillet, isolée de l'Angleterre, » devrait se présenter seule, comme celle de 1790, devant •l'Europe conjurée.... La restauration intégrale (et j'en- » tends par là le retour identique à l'état qui a précédé la •révolution) me paraît également impossible. L'union de » la Belgique et de la Hollande renfermait un vice qui est •bien connu aujourd'hui : une éclatante catastrophe en
• a révélé l'existence aux plus incrédules... Le royaume •des Pays-Bas n'avait pas de garanties internes d'exis-
• tence; il n'avait que des garanties externes. On avait •uni quatre millions d'hommes à deux millions. On
• avait dit aux deux millions : « C'est à vous à corn- •mander aux quatre millions ; » et à ceux-ci : « C'est •à vous de servir. » Par un renversement de toutes les
• idées, la minorité devait faire la loi... Cet état de •choses n'était pas durable... Le royaume des Pays- •Bas restauré renfermerait le principe de tiraillement,
»le germe de dissolution qui déjà une fois en a amène »la chulc. — La restauration intégrale et la réunion «intégrale étant impossibles, il y aura, à défaut de » l'indépendance et en désespoir de cause, un seul parti »à prendre : ce sera celui d'une restauration partielle et »d'une réunion partielle, le partage en un mot. Le partage serait alors, et il faut qu'on le sache en ce jour, la » seule combinaison rationnelle : deux millions et non » quatre seraient de nouveau réunis à la Hollande, qui aies gouvernerait, les exploiterait paisiblement, comme aies anciens pays de généralité. Le reste serait donne en » partie à la France, en partie à la Prusse.... La France, » forcée d'opter entre la guerre ou le partage, entre une » grande faute ou un grand crime, consentira à être » criminelle (1). »
Les craintes du député d'Arlon étaient exagérées. À une autre époque, sous l'administration du Régent, l'idée du partage de nos provinces s'était offerte à l'imagination de quelques diplomates ; mais cette idée n'avait jamais pris le caractère d'un projet sérieux. Interpelé à ce sujet par un ami de la maison d'Orange, le prince de Talleyrand avait répondu en ricanant : « Cela ressemblerait trop au partage de la Pologne, et la France n'aime »pas qu'on lui rappelle ce souvenir. Ce plagiat politique ne » serait pas plus honorable qu'un plagiat littéraire (2). » Comment les co-partageants seraient-ils parvenus à se
({) Moniteur du 28 octobre 1851.
(2) Nous sommes en mesure de pouvoir attester l'exactitude textuelle de cette réponse. — Un homme qui affecte les allures du diplomate et ne trouve que les passions et le style du pamphlétaire, raconte que le prince de Talleyrand, quelques heures avant d'expirer , lin t au roi Louis-Philippe le langage suivant : « Il n'y a point de Belges , il n'y en