‹ La Belgique sous le règne de Léopold IerChapitre 108 sur 178 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

3> qu'il lui plaisait de lui imposer, et parvenant jusqu'à «envoyer à sa barre des dépulalions audacieuses qui Dlui faisaient rapporter le lendemain les décrets qu'elle »avait prononcés la veille.

» J'ignore le moyen que peut fournir la législation «belge pour paralyser, frapper et anéantir cette auda- »cieuse réunion, si elle ne permet pas de la prévenir, «ce qui serait toujours préférable. On dit que la Con- «stitution belge autorise les associations; mais je ne «sais pas jusqu'où s'étend cette autorisation, et je doute «qu'elle puisse s'étendre, même en droit, jusqu'à au- «toriser la formation d'une assemblée de délégués, «élue sans autorité légale, délibérant, prenant* des «arrêtés , comme des Chambres légalement élues et «exerçant les pouvoirs constitutionnels dont elles sont «investies par la Constitution et la loi du pays. Ce n'est «rien moins, à mes yeux, qu'une convention nationale r>révolntionnair entent constituée ^ puisqu'elle le serait en «dehors de toutes les lois et de l'autorité constitution- «nellede la royauté, et même probablement sans rap- «port avec le gouvernement légal du pays.

«J'en ai entretenu tout à l'heure mes ministres, et «il n'y a eu parmi eux qu'un cri sur Tincompatibilité «d'un tel état de choses avec l'existence du gouverne- «raent légal et constitutionnel du pays. Grâce à Dieu, «cet état de choses n'existe pas encore, au moins dans «ce développement ; mais n'oubliez pas que c'est pré- «cisément de l'absence de toute règle légale dans leur «création que les assemblées révolutionnaires tirent la «force de détruire les institutions légales, et que ces «dernières se laissent intimider par l'audace effrénée «des autres.

bNous ne sommes nullement disposés à lafsser ar- » river la crise belge à de telles extrémités; mais nous Dne lé sommes pas davantage à sortir des limites que »nous tracent les traités et notre respect pour Tlndé- »pendance et la neutralité du royaume belge.

»En voyant devant nous la possibilité de pareils «événements, j'éprouve le besoin de connaître votre » opinion.

»1* Sur ce que vous croyez pouvoir faire pour les «prévenir :

»2» Sur ce que, le cas échéant où votre gouverne- »ment se trouverait impuissant, et encore celui où il «serait débordé, vous croiriez devoir et pouvoir nous «demander. Nous ne devons ni ne voulons rien faire «que par votre initiative; mais il faut prévoir à l'avance «et concerter ce que des orages rapides peuvent inopi- «nément exiger.

«L'heure de la poste ne me permet pas de vous «écrire plus longuement. Gardez bien votre ministère «actuel; soutenez-le le plus vigoureusement que vous «pourrez; rien ne serait plus propre à tout ébranler «qu'une crise ministérielle, et surtout que l'entrée au «ministère des délégués, de leurs adhérents, et de ceux «de leur couleur- politique (1). « — Le danger élail réel; mais ce que le roi Louis-Philippe et les diplomates étrangers oubliaient de mettre dans le plateau de la balance , c'était le bon sens , l'amour de l'ordre et le

(1) La lettre de Louis-Philippe^ trouvée dans le cabiDct du roi pen> dant le sac des Tuileries en 1848, a été publiée dans la Revue rétrospective. Elle a élé reproduite par les feuilles belges et par M. de Gerlache» Etsaif p. 38.

besoin de sécurité qui distinguent le caractère belge. L'heure du premier entraînement passée, un nombre considérable de libéraux modérés ne pouvaient manquer d'apercevoir les inconvénients d'une institution peu compatible avec le jeu normal des rouages constitutionnels. On oubliait que le Congrès libéral était l'expression, non d'un parti homogène, mais de plusieurs nuances politiques momentanément coalisées. Libéraux doctrinaires , libéraux avancés, démocrates, orangistes fraîchement ralliés à la cause nationale , toutes les fractions hostiles aux catholiques s'y trouvaient représentées par leurs mandataires. Il était évident que ces éléments disparates ne pouvaient rester longtemps en présence, sans manifester leurs tendances contraires. Les délégués étaient à peine rentrés dans leurs foyers, l'enthousiasme provoqué par la séance du i4 juin n'était pas encore calmé, que de toutes parts se montraient des symptômes d'antagonisme entre les démocrates et les libéraux modérés. Ces derniers, désignés sous les dénominations peu flatteuses de doctrinaires, de vieux et d'arriérés , se trouvaient en présence d'une fraction remuante et jeune, fatiguée du patronage hautain du libéralisme parlementaire, réclamant sa part d'influence et disant hautement qu'on devait marcher à la conquête du pouvoir, non pour contenter quelques ambitions vulgaires, mais pour se procurer le moyen d'opérer des réformes démocratiques. Malgré les baisers fraternels échangés au sein du Congrès, VAssœdation libérale de Liège, qui représentait l'élément modéré du parti, hésitait à se réconcilier avec YUnion libérale de la même ville, oii dominait la fraction dé*

mocralique. A Bruxelles, M. Devaux, M. Vcrhaegen et tous les représentants de la capitale se retirèrent de l'Alliance et fondèrent, sous le titre d'Association^ un club nouveau destiné à servir de centre ^u libéralisme parlementaire. C'en était assez pour rendre impossible la permanence et même la réunion périodique du Congrès libéral (1).

Mais toutes ces querelles intestines étaient dépourvues d'importance au point de vue des intérêts immédiats des catholiques. Maigre les dissidences, les rancunes et les jalousies qui s'étaient glissées dans

(1) Les causes de cette scissioD fourniront une page intéressante de rhistoire des associations politiques. Les fondateurs de VAlliance avaient admis dans leurs rangs tous ceux qui, électeurs ou non-électeurs, se montraient disposés à lutter en faveur de l'avènement du libéralisme. Il en résulta que, peu de mois après la réunion du Congrès libéral, l'élément parlementaire et constitutionnel se trouva débordé et dépassé par l'élément démocratique. La convocation d'une nouvelle réunion du Congrès, la création d'une rente libérale à 50 centimes, quelques autres incidents plus ou moins significatifs^ mais surtout les tendances démocratiques du bureau, firent surgir des dissidences profondes. M. Devaux, M. Verhaegen et tous les députés de Bruxelles demandèrent : 4 ^ que le droit d'admission fût enlevé à la commission administrative, pour élrc transféré à rassemblée générale des membres effectifs ; S" qu'on n'admît comme membres effectifs que les électeurs pour les Chambres , les Belges majeurs payant cent francs d'impôts, les Belges exerçant une profession libérale et payant au moins 20 florins d'impôt, etc. La majorité rejeta ces conditions, et les auteurs de la demande se séparèrent de VAlliancey pour fonder un nouveau club électoral, sous le titre d'Association libérale de Uruxelles (I" novembre 1846). Les «101407 et les jeunes, les doctrinaires et les avancés se dirent à ce sujet des choses très-peu flatteuses; ils n'avaient conservé de commun que leur animosité contre les catholiques (Voy. l'Observateur du 16, du 20 et du 22 août, du 12, du U, du 26, du 30 et du 31 octobre 1846). — VAlliance n'en ordonna pas moins une nouvelle réunion du Congrès libéral (28 mars 1847). L'assemblée fut loin d'èlre aussi nombreuse que la précédente; Liège, Gand et une foule de districts s'y firent remarquer par leur absence. La rente libérale, votée par une faible majorité, ne produisit aucun résultat digne d'être signale.

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leurs rangs, toutes les fractions dissidentes s'unissaient, comme par enchantement, dès qu'il s'agissait de combattre l'ennemi commun, c'est-à-dire les catholiques et les libéraux restés fidèles à l'union de 1830. Les bras, les cœurs et les efforts de tous les confédérés étaient acquis au triomphe du libéralisme exclusif. La réunion du Congrès fut suivie d'un travail politique dont l'activité rappelle sous plus d'un rapport l'ardeur patriotique des premiers mois de la révolution du dix-huitième siècle. Chaque arrondissement obtint rapidement une société électorale dirigée par les libéraux les plus influents de la localité. Chaque canton fut gratifié d'un comité local, agissant sous la direction de la société du chef-lieu. Divisés par des aspirations inconciliables, mais unis par les mêmes intérêts, exaltés par les mêmes passions, luttant contre les mêmes adversaires, tous ces clubs, obéissant à l'impulsion partant de la capitale, enlaçaient le pays dans un vaste et inextricable réseau. On s'était procuré des centaines de tribunes, où l'on parlait de l'asservissement du pouvoir civil, de l'ambition du clergé, des vues réactionnaires des catholiques. Par un étrange oubli du droit et de la vérité, des centaines d'orateurs se posaient en défenseurs incorruptibles d'une charte dont tous les articles supposent l'union, la transaction , la modération dans les doctrines et dans les hommes. La tête haute, la menace sur les lèvres, ils annonçaient la victoire prochaine du libéralisme exclusif!

Tout ce bruit, toutes ces manœuvres obtenaient chaque jour de nouveaux succès. Les fonctionnaires dévoués au gouvernement concevaient des craintes pour

Tavenir de leurs familles et se condamnaient à l'inaction la plus dangereuse. Les citoyens paisibles abandonnaient la lutte, effrayés de l'exaltation chaque jour croissante de leurs adversaires. Les hommes sans convictions religieuses ou politiques , si nombreux à toutes les époques, se tournaient vers le soleil levant et portaient leurs adulations et leur dévouement servile, là où ils croyaient apercevoir les faveurs de la fortune et les influences de l'avenir.

Alors on entendit professer d'étranges doctrines sur les droits et les privilèges de l'Etat. Reculant brusquement de vingt-cinq années, on se mit à reproduire, à glorifier des théories qu'on croyait à jamais ensevelies sous les débris du trône de Guillaume I". Au lieu de vanter les prérogatives et les bienfaits de la liberté, on parlait avec enthousiasme des droits, des privilèges, des immunités, de la mission, de l'influence civilisatrice de l'Etat. Au moment même où les sommités de la science économique, battant en brèche des préjugés surannés, s'efforçaient de réduire le rôle de l'Etat aux limites fixées par la raison et par l'équité , des hommes qui vantaient leurs lumières s'efforçaient de faire passer tous les éléments de la vie sociale sous le niveau de l'action ministérielle. Oubliant que l'Etat représente la nation tout entière, et par conséquent aussi bien les catholiques que leurs adversaires; perdant de vue que l'intervention du pouvoir central ne peut s'exercer qu'à la condition de puiser dans les coffres d'un trésor alimenté par tous les contribuables indistinctement; oubliant surtout que l'Etat, dans l'intérêt de la civilisatioQ et du progrès, dans l'intérêt de l'ordre et de la liberté.

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