‹ La Belgique sous le règne de Léopold IerChapitre 110 sur 178 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

ranimer les alarmes et surexciter ropinion libérale. En 1843, des meneurs demeurés inconnus avaient fait frapper des monnaies sur lesquelles un des prélats les plus éminents du pays prenait les titres de prince* évéque de Liège, duc de Bouillon, marquis de Franchimont, comte de Looz et de Horn! Et pour que le public fût d'autant plus sûrement la dupe de cette mystification déloyale, on eut soin d'adresser un exemplaire au directeur d'une revue de numismatique de Berlin, qui s'empressa de décrire la pièce et d'en révéler l'existence à l'Europe (1).

Accusés de prêter les mains aux envahissements d'un clergé ambitieux, soupçonnés de viser au renversement de la Constitution, déclarés incapables de participer au gouvernement du pays, les catholiques furent encore en butte au reproche d'avoir gravement compromis les intérêts matériels de leurs compatriotes. On les accusa d'avoir introduit et propagé le paupérisme dans une partie du royaume!

Un déplorable concours de circonstances fatales, dont nous verrons plus loin les causes et les résultats, avait

(1) La description d'un esealin de Mgr Van Bommel se trouve dans le Ziitschrift fûrMUnz-Siegel'und-Wappenkunde^ livraison de février 1844. — M. Guiolh décrit cette pièce apocryphe dans les termes suivants : « Comel. Van Bommel. D. G, Dans le champ un écusson surmonté d'une couronne. Derrière l'écusson, à droite et à gauche de la couronne, une épée et une crosse épiscopale. Cet écusson est en tout semblable à Tescalin de Jean de Bavière, à l'exception que l'écusson du centre, au lieu de représenter les armes de Bavière, porte celles de Mgr Van Bommel. A gauche de l'écusson, 18; à droite, iZ. Revers. Ep. et. pr. leo. dux. B. M. F. C. L. H. Dans le champ, un lion debout, tenant de la patte droite un glaive, la gauche appuyée sur un écusson couronné, dans lequel se trouve le perron de Liège, à droite et à gauche duquel on remarqne les lellrcs L. G. » {Histoire numismatique de la révolution belge, p. 576).

jeté la misère et la désolation parmi les populations industrielles des Flandres. Grâce à la cherté des subsistances , grâce surtout à la transformation des procédés de industrie linière, des milliers d'ouvriers sans asile et sans pain parcouraient les communes de ces belles provinces, la veille encore si heureuses et si calmes! Non-seulement les feuilles de l'opposition firent remonter au gouvernement la responsabilité de ce désastre, mais leur langage, toujours âpre et dédaigneux, prit cette fois un caractère inusité de violence. Si les ministres ne parvenaient pas à soulager ces elïroyables misères, c'était parce qu'ils n'avaient pas le courage d'atteindre par de nouveaux impôts le luxe inutile des riches : <r ils respectaient trop l'aristocratie de l'argent »pour oser se permettre une telle irrévérence (1)! » Au lieu de seconder les efforts intelligents de l'administration centrale, des publiçistes qui vantaient leur dévouement à la cause de l'ordre parlaient avec colère de « la triste indifférence du gouvernement pour toutes »les questions qui intéressaient les classes pauvres (2).» On disait hautement que le cabinet consacrait à de viles intrigues les heures que réclamaient ses administrés mourant de faim, et un journal influent de la capitale ne craignit pas d'écrire cette incroyable tirade : « Ce »cabinet qui ne possède qu'une existence artificielle et » maladive n'a-t-il pas beaucoup à faire pour se sou- » tenir? Ne faut-il pas qu'il songe à se conserver une «majorité qui lui est attachée par les liens de l'intérêt?

{{) Observateur au !9 novembre 18i6.

(2) Observateur du 6 décembre i846.

»Ne faut-il pas qu'il s'occupe des pélilîons que lui » adressent ses amis? Ce sont des places à donner, des » concessions, des secours, des indemnités, des méïdailles, des brevets, des croix, enfin toutes ces grandes Det menues faveurs qui composent la monnaie éleclo- «rale. Le ministère a ses pauvres. Il ne peut rien faire T>'pour les autres (1)! » Au moment où 300,000 prolétaires étaient réduits au désespoir, un journal libéral de Bruges accueillait dans ses colonnes une série d'articles où se trouvaient les lignes suivantes: « La »famiiie qui dévore des milliers de familles provient des > suites de l'incapacité gouvernementale du parti catho- }!>lique qui, depuis tant d'années, pèse sur la Belgique... )iUn demi-million de malheureux condamnés à mourir » misérablement par l'impéritie et la mauvaise volonté pd'un gouvernement, dont toute la préoccupation est »d'erapécher que le râle des mourants ne vienne trous>bler la douce quiétude de ces faiseurs qui ont fait si »bien leurs affaires en faisant si mal celles du pays (2)! x> Et ces exagérations stupides, ces paroles si dangereuses obtenaient les honneurs de la publicité, à l'heure où des populations entières subissaient les angoisses de la misère, au moment où la cour d'assises du Brabant était appelée à juger les auteurs et les distributeurs présumés d'un pamphlet renfermant ces menaces brutales : «Riches de la terre! Aristocrates! vous »êtes bien à plaindre... Votre dureté, votre rapacité, »votre conduite inhumaine auront pour conséquence le

(!) Observateur du C décembre 1846.

(2) Extrait d'un article publié par le Journal de Bruges et reproduit dans les colonnes de VObservateur du 9 povenibrc 1846.

x>vol, rincendie, Tassassinat et toutes leurs suHes (1)! » Ce n'est pas tout : tandis qu'on faisait aux ministres un crime de ne pas puiser assez largen^ent dans les coffres de l'Etat pour venir en aide aux souffrances des Flandres, on les rendait responsables de toutes les prodigalités des budgets votés depuis la révolution d& Septembre.

Quoique les finances se trouvassent dans une sHuation prospère, elles n*àvaient pas toujours été administrées avec une économie sévère. Mais cette aecusatioa ne devait pas uniquement peser sur les partisans de la politique unioniste; elle atteignait tous les cabinets libéraux ou catholiques qui s'étaient succédé depuis la révolution , ou pour mieux dire , elle devaft s'adresser à toutes les assemblées législatives élues depuis 1830. Chose étrange! c'étaient surtout les libéraux qui avaient poussé l'action de l'Etat au delà des born«s qu'il ne devrait jamais franehir dans les pays libres, et c'étaient leurs journaux qui supputaient les millions que cettd intervention abusive du gouvernement avait enlevés aux contribuables! Ils déclamaient contre l'élévatioa des traitements des fonctionnaires publics, tout en se vantant de ce que leurs amis formaient l'immense majorité des titulaires dans toutes les branches de l'administration nationale! Mais ces contradictions et ces oublis calculés n'étaient pas remarqués au milieu de l'effervescence des passions politiques. A force d'entendre parler d'économies à faire, de dépenses à supprimer, d'abus à extirper dans leur source, une foule

(1) Voy. racte d'accusation de l'affaire dite des pamphlets; Obêervateur du 6 novembre i846, suppl.

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