CHAPITRE XXXV
Revue cansislail à prétendre qne le système du député rt'Ârlon était une c«ause permanente d'abaissement pour le pays, de faiblesse pour le gouvernement, de dégradation pour les âmes. Sa modération habituelle disparaissait de ses idées et de son langage, aussitôt que les noms des ministres, et surtout celui de M. Nothomb, se présentaient sous sa plume. Le cabinet de 1841 était à ses yeux une espèce de monstruosité parlementaire, «L où rimmoralitc politique d*une part et la nullité admisnistrativede Tautre se prêtaient un mutuel appui (1).b Issu d'une hypocrisie déloyale, la tendance continue et forcée de ce cabinet élait « la démoralisation des » partis et l'abaissement des caractères (2).» M. Nothomb spéculait ce sur la faiblesse des caractères et j>sur l'absence de moralité politique (3)*» Le symptôme le plus marqué dans la situation, c'était « cet rabaissement incessant de l'esprit du gouvernement, Dcette immoralité presque avouée des moyens , celte » absence si peu déguisée de respect de soi et (h con- Dviction dans les hommes (4). » Le rôle de l'administration dans les débats parlementaires se réduisait « à » renoncer à toute conviction, à se mettre à la piste de » la volonté flottante de la majorité (5). » A cet édifice à proportions imposantes, à franches et nobles lignes, fondé par la Constitution belge, le successeur de M. RO'gier voulait c substituer une étroite construction à l'ui>sage des ambitions vulgaires, reposant sur les petits
(1) Revue nationale, T. VII (1842), p. 275.
(2) Ibid, p. 289.
(3)/6ïd., T. VIII(i8i3),p. 150.
(i) Ibid., p. 357.
(5) Ibid.j 18U, p. 139 (T. X).
ï> mensonges, les petiles hypocrisies, les peliles corrupz> lions (1). » Aux yeux des aniis du pouvoir, « Tesprit »de nationalité était une espèce de bors-d'œuvre frivole, »une plante de luxe, dont l'homme d*Etat, quand elle » existe, tire parti comme de tous les préjugés populaires, »mais dont la culture n'a aucun droit à le préoccuper et ©peut, sans plus de souci, être abandonnée aux décla- »maleurs de la presse et aux rêveurs de la politique ©sentimentale (2).» Etre au pouvoir, rester au pouvoir, faire à ce but tous les sacrifices d'opinions , d'antécédents, de dignité , passer par tous les expédients, se servir de tous les hommes, les gagner par tous les appâts, semer rindifféreuce du bien public dans les masses, exciter l'intérêt cupide et ambitieux chez les individus: voilà les moyens de gouvernement de M. Nolhomb (3) ! Abaissé, déconsidéré, méprisé, le ministère semblait dire à tous les partis : ce Je me résigne à me laisser » mépriser, résignez-vous à me laisser vivre (4)! » Pour sauver son existence, il n'élait pas d'opprobre, pas de degré d'abaissement qu'il n'acceptât sans répugnance! 11 prétendait régir les intérêts de la nation « en prenant »les individus par leurs intérêts isolés et honteux (5). » Tous les inslincls vicieux de la société moderne, toutes les passions cupides qui souillent la civilisation contemporaine, la soif des jouissances matérielles, l'amour de l'or, l'ambition, Tégoïsme, tout cela était le produit d'une politique qui propageait le culte de l'intérêt per-
(i) Revue nationale, T. X, p. 212.
(2) Ibid., iSU, p. 177 (T. XI).
(3)i6id.,p. (83.
(4) Ibid., p. iU.
(5) Ibid., p. 19S.
CRAPITUE XXXV. 191
sonne). « Le dévouement, le patriotisme désinléressé, »Ies instincts nobles et généreux étaient refoulés dans ï>les âmes (1). » Et tout cela parce que M. Nothomb, placé à la tête d'un ministère de conciliation, tenait compte des résistances, des vœux et des intérêts qu'il rencontrait aujourd'hui sur les bancs de la gauche et demain sur les bancs de la droite! Comme si la politique de conciliation ne deviendrait pas une politique exclusive, le jour même où les ministres planteraient franchement leur drapeau dans l'un des camps rivaux! L'ambition, l'égoïsme et l'amour de l'or envahissaient les âmes; les dévouements profonds, les convictions fortes et généreuses , les croyances vives , les pensées viriles, les caractères noblement trempés devenaient chaque jour plus rares. Sous ce rapport le directeur de la Revue pouvait à bon droit se plaindre du présent et s'inquiéter de l'avenir. Mais de quel droit faisait-il remonter à M. Nothomb la responsabilité des maladies morales qui ravageaient tous les Etats de l'Europe? M. Devaux n'avait qu'à porter ses regards au delà de nos frontières. Est-ce que le désintéressement, l'abnégation et l'esprit de sacrifice brillaient parmi les populations françaises? Et cependant, depuis la révolution de Juillet, le libéralisme doctrinaire régnait sans partage sur les rives de la Seine! Là aussi le gouvernement était accusé de semer la corruption à pleines mains, et cependant ce n'était pas une politique mixte, mais une politique exclusivement libérale qui se trouvait personnifiée dans le cabinet des Tuileries!
(!) Betw nationale, T. XII, p. 300.
Quoi qu'il en soitj commentés par Tenlhousiasme des feuilles libérales, reproduits et développés sous toutes les formes, répétés dans les salons, discutés dans les lieux publics, pénétrant rapidement dans toutes les communes du royaume, ces réquisitoires implacables, ces attaques virulentes et sans trêve, se succédant pour ainsi dire de mois en mois^ produisaient une impression d'autant plus vive qu'ils émanaient d'un homme qui» pendant dix années, au milieu des circonstances les plus difSciles, avait constamment prêté à la cause de l'ordre et du pouvoir un concours énergique et désintéressé. On ne tenait pas assez compte de l'irritation que la chute du ministère de 1840, composé de ses amis» organisé sous ses auspices et vivant de ses doctrines, avait jetée dans l'âme de M. Devaux. On oubliait que l'abandon de la politique unioniste par une fraction considérable du libéralisme modéré, fraction conduite, ani-mée, dirigée par le député de Bruges, devait avoir profondément modifié ses idées et ses tendances. On ne scrutait pas assez le mobile qui dirigeait sa plume, les espérances qui animaient sa verve, les rancunes qu'il nourrissait à l'égard de M. Nothomb. On acceptait comme autant d'axiomes les exagérations d'un pubticiste écrivant dans Tardeur de la lutte (1).
Mais il ne suffisait pas de lancer des traits acérés contre le ministère et contre son cher. La retraite de M. Nothomb n'aurait pas réalisé toutes les espérances
(1) Nous ferons de nouveau remarquer que nous ne révoquons nullement en doute la sincérité des convictions de M. Devaux. Nous usons simplement du droit d'apprécier la nature elles tendances d'une polémique qui a acquis toute l'importance d'un événement historique.