‹ La Belgique sous le règne de Léopold IerChapitre 89 sur 178 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

de M. Devaux. Pour lui comme pour ses amis politiques, il s'agissait avant tout d'amener les Chambres à prêter leur appui à un cabinet purement libéraL

Le Congrès national a pris soin de fournir aux élec^ teurs des moyens plus que suffisants pour maintenir la représentation nationale en harmonie avec les idées, les vœux et les besoins du pays. De deux en deux ans, la moitié de la Chambre populaire subit le contrôle du scrutin ; de sorte qu'une période de quatre années suffit pour opérer au besoin le renouvellement intégral de la partie active et réellement influente de la législature. C'est au pays lui-même, et non pas à un ou à plusieurs chefs de parti, que la Constitution reconnaît le droit de dire si le parlement a conservé ou perdu la confiance du corps électoral.

M. Devaux n'avait garde de se placer sur ce terrain. Doué d'un remarquable talent d'écrivain, il se donnait des peines infinies pour défendre et faire accepter une thèse dont on chercherait en vain des traces dans les annales des gouvernements parlementaires. Il voulait que la majorité, abandonnant le pouvoir aux chefs de la minorité, se condamnât elle-même avant d'être condamnée par le pays légal ! « Résignez le pouvoir, conlen- »lez-vous d'un rôle secondaire, devancez les redoutables • arrêts du corps électoral, confiez la direction de vos » intérêts les plus chers à la générosité de vos adver- »saires politiques. Ils seront généreux, à condition » d'être les maîtres. Demain peut-être on vous impo- »sera des conditions plus onéreuses. Le temps presse : » soumettez-vous de bonne grâce. » Nous avons déjà dit que telle élail, réduite à sa plus simple exprès-

sioi) , la doclriiie constilulionnelle de la Revue nationale (1).

Ce langage était tellement étrange, tellement en dehors des fictions légales du régime parlementaire, que M. Devaux lui-même, sans le savoir, fournissait à ses adversaires les arguments à Taide desquels on pouvait comballre sa théorie de la prépondérance nécessaire du parti libéral. A l'heure même où il voulait que les catholiques, pleins de confiance dans les libertés conquises en 1830, cédassent le pouvoir aux représentants du libéralisme, il s'efforçait de prouver que les constitutions les plus explicites, les plus libérales, ne seront jamais qu'une barrière impuissante contre les empiétements des ministres qui disposent de la majorité des Chambres. « Chez nous, » disait-il, « les Chambres, si celles le voulaient, pourraient anéantir nos plus pré- »cieuses garanties sans se heurter à la lettre de la «Constitution. La Chambre des représentants ne pour- »raît-elle supprimer ou rendre illusoire le traitement »des magistrats, et rendre ainsi l'administration delà «justice impossible? Ne pourrait-elle, étendant la me- »sure aux fonctionnaires amovibles, annuler le pouvoir

[{) Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir inventé cet élrange langage^ il suffira de (raoscrire textaeliement quelques lignes de la Revue. « .... Il n'y a qu'un moyen de diminuer l'ardeur de la lutte, c'est de «changer le fond même de la situation, c'est d'ôtcr d'une manière déci- Dsive à l'opinion catholique la prépondérance qu'elle exerce. LaquereUe »des deux partis ne fera que s'aigrir et s'animer de plus en plus, tani »que l'opinion libérale ne sera pas en possession de l'influence prédo- >minante, tant que Vopinion catholiqtM ne sera pas convaincue par les faits vqu'elle doit se résigner au rôle de minorité (T. VIII, p. 290). » Il nous serait facile de reproduire plusieurs fragments où cette pensée se révèle avec la même franchise. Voy. Rev. nat. T. Il, p. 284 et 371 ; T. IV, p. 8S et 87; T. VI, p. 513 et suiv.; T. VIII, p. 286; T. XÏII, p. 507.

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exécutif? Ne pourrait-elle, en soumellanl chaque feuille «imprimée à un timbre de dix francs, confisquer la » presse? Ne pourrait-elle supprimer la liberté des in- »dustries qui n'est écrite nulle part, en les soumettant »toutes à une autorisation préalable (1).» Si M. Devaux avait voulu se donner la peine d'allonger cette liste, il aurait facilement trouvé des solutions analogues pour toutes les libertés chères aux catholiques. Que deviendrait la liberté de l'enseignement, si l'Etat, puisant à pleines mains dans les coffres du trésor public, multipliait et favorisait ses établissements au point de rendre toute concurrence impossible? Que deviendrait-elle, si, au sortir de Técole, du collège et de l'université, le gouvernement forçait l'élève à se présenter devant un jury composé d'adversaires de l'enseignement libre? Que deviendrait ia liberté de la charité, si l'Etat, substituant sa volonté à celle des testateurs, s'emparait des fonds légués et plaçait l'action froide et monotone du pouvoir administratif, là où les bienfaiteurs des pauvres auraient placé l'influence vivifiante de l'autorité religieuse?

Et cependant le publiciste éminent qui traçait ces lignes ne pouvait comprendre que les catholiques, peu rassurés par le texte de la Constitution, voulussent conserver une part d'influence au sein du cabinet et des Chambres 1 Sans doute M. Devaux et la plupart de ses amis étaient animés d'intentions généreuses; ils voulaient être justes et impartiaux à l'égard des catholiques; ils se seraient contentés de l'installation défini-

(I) Revue nationale^ T. IV (ISiO), p. 284 et 28o.

tive du libéralisme au pouvoir central. Mais pouvaienlils répondre de la modération de leurs alliés et de leurs successeurs? Les catholiques étaient en droit de tenir aux libéraux le langage que M. Rogier adressait à ses adversaires, dans la séance du 23 avril 1846. «Nous négocions en ce moment avec la Hollande,» disait le député d'Anvers... « Je suppose que, par aven- »ture, les ministres de S. M. néerlandaise viennent » trouver les nôtres et leur tiennent à peu près ce lan- »gage : «Eh bonjour, MM. les ministres belges. Nous 3> sommes animés pour vous des meilleures intentions. »Les intérêts belges ne peuvent être confiés à de meil- »leures mains que les nôtres. Chargez-nous de ces » intérêts; nous les réglerons pour votre plus grand »bien.s> Nos ministres n'auraient pas, sans doute, la )» bonhomie de céder à ce beau langage et de lâcher » leurs droits. Ils répondraient sans détour à de telles » avances : « Merci de vos services. Vous êtes trop »bons Hollandais pour régler les intérêts belges; nous » sommes décidés à les régler nous-mêmes. » Eh bien! «Messieurs, à notre tour, et sans vouloir porter aucune «atteinte à votre caractère, nous vous dirons : « Merci «de vos services. Ce n'est pas à vous que nous vouions «confier le règlement de nos intérêts. Vous êtes trop «bons catholiques pour cela (1). « Qu'on dise libéraux là où M. Rogier disait catholiques, et son discours sera la réfutation péremptoire de la théorie fondamentale de M. Devaux.

Le directeur de la Revue nationale avait raison quand

(1) Ànn. pari. y p. 1109.

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