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La belle argentière

Ce serait en vain que l'on chercherait à établir le moindre point de repère entre le Paris du dix-septième siècle et celui d'aujourd'hui. La Cité, elle-même, ce berceau du vieux Paris, n'a plus rien gardé de ses anciennes gloires. C'est tout au plus s'il reste trace des cinq ponts uniques qui la reliaient alors aux deux rives de la Seine.

Depuis vingt années surtout, la pioche du démolisseur s'est frayé une si larg3 voie à travers nos vieux souvenirs, qu'il devient difficile à présent de se figurer les rues tortueuses d'autrefois, les maisons élevées les unes à côté des autres, sans le moindre souci del'alig-nement, et les toits si rapprochés, qu'entre les deux gouttières à peine entrevoyait-on un ruban du ciel bleu, lorsque le soleil resplendissait de ses plus beaux rayons.

En ce temps-là deux cavaliers passaient difficilement de front dans les rues et, lorsque deux litières se rencontraient, il fallait que la plus humble cédât le haut du pavé à la plus noble.

Paris lui-même, quoiqu'il commençât à s'étendre sur les deux rives de la Seine, était circonscrit dans un rayon si restreint, que le regard du promeneur pouvait, de chaque côté, en mesurer aisément l'étendue.

i.A in.i-i.K au(;i:ntii:iik

Loiii (Ifiniirclicr les passions (1(! s'y (li'!Vt'l(t|i|M'r, l'itilri^uo d'y lYîfjjnor en iiiailiosse ubsulm', qu'il s'uj^il de polilitiiic, d»' liaiiu! (ui d'amour, il .scnihlait an ruiiliaiit' (jiu' ci'l »'spac(; écourlé, ces rues sombres et élruites, se pr^Hassenl mervt'illeuscinetil à toutes les eulrejuiscs.

Or, aucune des passions (jue n(uis avons évoquées no chômait sous le glorieux rèi;uo de Sa Majesté Henri 111. A cliafpHî pa^e de son histoire, on rencontre le drame, jdus poignant mille fois d.ins l'horreur de sa réalité que ne l'culanlerait la plus leconde imagination.

C'est un de ces drames que nous avons recueilli. Nous n'aurons besoin de rien inventer, il nous sulTira de le raconter.

Le 2C) septembre 1575, vers cinq heures du soir, au moment oîi le soleil déclinait à l'horizon, un gentilhomme, couvert de poussière, taisait son entiéo dans Paris par la porte Saint-Marcel, traversait le pont Saint-Michel, la rue de la Barillerie, le jjont au Change et, tournant brusquement sur sa gauche, descendait le quai de la Mégisserie et se dirigeait vers le Louvre, dont on distinguait nettement la silhouette massive, qu'estompaient déjà les premières ombres de la nuit.

Ce gentilhomme était jeune : on ne lui aurait pas donné plus de vingt-trois ans. Il avait les cheveu.x noirs coupés très courts, des sourcils bien arqués, un grand œil bleu, très doux et très intelligent, une fine moustache noire, soyeuse et crânement retroussée, une bouche parfaitement dessinée, et un menton saillant que coupait par le milieu le duvet d'une royale encore naissante.

Au lieu des chemises à goderons, qui étaient encore de mode à cette époque et dans lesquelles s'emprisonnaient les raffinés de la cour, il portait le col j)lat, à l'itahenne, d'où se dégageait sans effort un col nerveux, bien planté sur deux robustes épaules.

Son équi])age était de médiocre importance, car il n'était absolument suivi que d'un laquais, lequel s'avançait derrière lui, les yeux démesurément ouverts et la bouche béante.

Quant aux habits du gentilhomme, ils étaient de la plus extrême simplicité, et la poussière dont ils étaient saupoudrés était loin d'en relever la modeste apparence. Son laquais, encore plus gris de poussière, avait l'air beaucoup plus modeste, pour ne pas dire plus misérable.

En les voyant, les passants s'arrêtaient, un sourire se dessinait sur leurs lèvres.

— Voici, semblaient-ils se dire, quelque fils de hobereau de province qui s'en vient chercher fortune à Paris...

Mais le sourire, à peine ébauché, disparaissait pour faire place à une prudente réserve, dès qu'on voyait étinceler le regard de ce gentilhomme et qu'on s'apercevait de quelle admirable manière il était équipé.

Une large et longue épée pendait eu effet à son côté, tandis que, des fontes

de sa selle, sortaient les crosses de deux énormes pistolets. Enfin ilétait monté sur un cheval qui ne pouvait pas manquer d'attirer l'attention de ceux-mêmes qui s'y connaissaient le moins.

Ce cheval était un magnifique genêt d'Espagne, entièrement noir de la lête aux pieds, aux jambes fines et nerveuses, à la crinière épaisse, à la queue longue et ondoyante, lequel, bien qu'il eût certainement fourni une longue traite, caracolait et se courbait coquettement, comme pour faire mieux ressortir, en même temps que sa vigueur et ses formes élégantes, l'habileté de sou cavalier.

En outre, détail qui ne pouvait échapper à l'œil le moins clairvoyant, le laquais était presque aussi bien monté que son maître.

Le jeune gentilhomme tenait de la main gauche un papier, sur lequel étaient tracés quelques lignes et quelques caractères. C'était probablement un plan, car il n'avait pas manqué de le consulter chaque fois qu'il avait changé de direction.

Après avoir suivi les quais, il arriva place de l'Ecole et jeta de nouveau les yeux sur le papier dont il s'était muni.

Au même instant, un bourgeois curieux s'arrêtait pour admirer de près le superbe animal sur lequel le jeune seigneur était monté.

Voyant ce bourgeois si près de lui, le gentilhomme se pencha sur l'encolure de son cheval.

— C'est bien ici la place de l'École? demanda-t-il.

— Oui, monseigneur, répondit le bourgeois.

— Alors, reprit le jeune seigneur en jetant les yeux sur son plan et en étendant son bras vers la droite, la rue de Bresec est là?

— Oui, monseigneur.

— Et l'auberge de maître Coquelicot se trouve à gauche, à l'entrée de celte rue?

— Là, fit le bourgeois, un peu avant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois Voulez-vous que je vous y conduise?

— C'est inutile. Maintenant je saurai bien la trouver. Merci, mon ami!

— Dieu vous garde, mon jeune seigneur! fit le bourgeois en s'inclinant.

Le gentilhomme rendit la main à sa monture, traversa la place, et s'axrêta à l'entrée de la rue de Bresec, devant une enseigne sur laquelle on distinguait encore, malgré l'obscurité naissante, une large tache jaune, qui avait sans doute la prétention de représenter le soleil, car on lisait au-dessus ces trois mots écrits en guirlande : Au Soleil levant.

Il mit pied à terre, jeta la bride de son cheval aux mains de son laquais. Il allait pénétrer dans l'auberge, lorsque l'hôte, attiré par le bruit, parut tout à coup sur le seuil.

C'était un gros homme, à la figure réjouie et enluminée, qui n'avait certainement pas volé, tant il était rouge, le nom et le surnom de Coquelicot sous lequel il était connu.

i.A lu.MJ-: An(ii;.\Tii;iiK

— Avoz-vous mio cliainliit' ;i iiir (loiiiici!' lui (Icmaiula le ^nilillnmiinr.

— .Non, iM<iiis('i';iiciir, halljiilia l'ijôh-, cl luulj^ic hi iiicillfiin; volonlû du moiulc...

Il s'arrc'la, voyiiiil (|ii(! le ji-uiio soignciii' Ironrail les sourcils <]"un air mena(;iuil.

— Mémo si je me présentais chez vous de la pari de M. de Montmorency? poursuivit le gentilhomme.

Mailre Coi|uelicot ôla }»reslement son bonnet.

— De la part de iM. de Montmorency! s'écria-t-il en saluant pl'is bas quo terre. Oh! c'est dilléreut, monseigneur... et quand je devrais vous donner ma propre chambre...

— A la bonne heure! Maintenant, si vous voulez savoir mon nom, je vais vous l'apprendre : je me nomme Gilbert, baron de Prévalais...

A i>eine achevait-il ces paroles, qu'il entendit un grand fracas et qu'un cri perçant déchira ses oreilles. Il se retourna vivement, car il avait cru reconnaître une voix de femme.

H ne se trompait pas. Les chevaux elFrayés se cabraient entre les mains de son valet, et à côté d'eux, uue femme, que sans doute ils venaient de renverser, gisait sur le pavé.

Celte femme était accompagnée d'une suivante et d'un laquais; mais ils n'osaient pas venir au secours de leur maîtresse, de peur d'attraper à leur tour quelque horion.

Gilbert se précipita, la souleva dans ses bras comme un enfant et la remit sur pied.

Elle le remercia par une légère inclinaison de tète et voulut se dérober à su curiosité, mais elle poussa un petit cri de douleur et s'arrêta court.

— Vous êtes blessée, madame? interrogea Gilbert.

— Je ne le crois pas, monsieur, répondit la jeune femme d'une voix tremblante, et pourtant la cheville gauche me fait horriblement soulfrir.

— Croyez à tous mes regrets, madame. Je suis désolé d'être la cause involontaire de cet accident.

— Oh! ce n'est rien, monsieur. D'ailleurs je demeure à deux pas et je vais... En achevant ces mots, elle essaya ds nouveau de s'éloigner, mais la douleur

l'emporta. Elle chancela et serait assurément tombée, si le gentilhomme ne l'avait soutenue.

Pendant quelques secondes elle demeura immobile, à demi pâmée, sur le point de perdre connaissance, tandis que Gilbert faisait signe à sou laquais d'emmener les chevaux et de les conduire à l'écurie.

Enfin la jeune femme reprit ses sens. Elle rougit en se voyant dans les bras de ce jeune seigneur. Alors, apercevant sa suivante et son valet qui la contemplaient d'un œil eiîaré ;

— Allons, Gilonne! allons, André! cria-t-cUe, Que faites-vous là, plantés comme des cierges, au lieu de me venir en aide?

Ils s'approchèrent. La jeune femme passa un bras sous celui de la camériste. Elle allait de même passer son autre bras sous celui d'André, lorsque Gilbert s'en empara,

— Du tout, madame, dit-il vivement. C'est mc4 qui suis cause de ce qui vous arrive et je ne souffrirai pas qu'un autre...

— Mais, monsieur, je vous l'ai dit : je demeure à deux pas, fit-elle observer.

— Raison de plus, insista Gilbert.

Elle n'osa pas se défendre plus longtemps d'accepter un secours si utile et si naturel.

— Yenez donc, monsieur, dit-elle avec le plus aimable sourire que la douleur lui permît d'esquisser.

Elle se mit en marche, ou plutôt elle s'appuya avec force sur le bras du gentilhomme, mais ne put avancer qu'avec une extrême lenteur. Cependant, au bout de dix minutes, elle s'arrêta.

— C'est ici, monsieur, dit-elle en quittant le bras de Gilbert. Je vous remercie.

— Déjà! s'écria involontairement Gilbert.

— Mais certainement, monsieur, dit la jeune femme avec une dignité hautaine. — Qu'espériez-vous donc? ajouta-t-elle.

— Rien, madame, répondit le gentilhomme, à qui ces grands aii'S commençaient à imposer; mais n'est-il pas tout simple qu'après avoir causé un accident, que je déplore amèrement, je m'informe des conséquences qu'il peut avoir?

— Rassurez-vous, monsieur; cet accident n'aura pas de suites fâcheuses, — une foulure, tout au plus. D'ailleurs n'ayez aucun scrupule : ce n'est pas vous qui l'avez causé, c'est ma sotte frayeur ou plutôt ma maladresse.

— Comment, madame! N'est-ce pas mon cheval qui vous a renversée?

— Non, monsieur. Au moment où je passais, votre cheval a eu peur d'un chien qui aboyait auprès de lui, il s'est cabré, j'ai voulu l'éviter un peu trop précipitamment, mon pied s'est pris dans le bas de mes jupes et je suis tombée. Vous voyez donc bien que je ne saurais m'en prendre qu'à moi de ce qui m'est arrivé.

— Soit, madame, mais vous avez beau dire, c'est moi qui...

Il n'acheva point sa phrase. La jeune femme avait laissé échapper un petit signe d'impatience et avait levé les yeux, avec une inquiétude visible, vers les fenêtres de la maison devant laquelle elle venait de s'arrêter.

Insister eût été indiscret et maladroit.

— Du moins, madame, reprit Gilbert, me sera-t-il permis de savoir en présence de qui je me trouve?

— Je n'en vois pas la nécessité, monsieur.

1 A l!i:i.I,K AIKIKMII IIK

— \'][ os(M'ai-jo sollicilor do vous raiilorisalion do voiiir prendre do vos iiniiNcIli's?

— C'est inutile, monsieur, répondit la jeune femme un peu sèchement.

A ces mots, profitant do la surprise dans laquelle son attitude et ses paroles venaient do plonger le g<>nlilliomme, elle fit signe à André d'apj)rocher, s'empara de son bras et disparut, en boitant Iégl*rement, dans une maison dont GiloMue venait d'ouvrir la porte massive.

Gilbert demeura seul dans la rue, encore tout ébloui de cette rencontre.

C'est qu'en elTet il ne s'éloignait pas sans regret.

Tout d'abord il avait remarqué que celte femme était admirablement belle; ensuite il avait été frappé de la richesse de ses ajustements.

Evidemment c'était en présence d'une grande dame que le hasard l'avait jeté.

Il en avait pu douter dans le principe, mais la suprême distinction de cette beauté vraiment royale, l'élégance de ses formes et la fierté qu'il avait lue dans ses regards, lui avaient aussitôt révélé la naissance et la noblesse de cette femme.

La porte s'était depuis longtemps refermée derrière elle, qu'il demeurait immobile à la place oii elle l'avait laissé, aspirant les parfums enivrants qu'elle avait répandus sur son passage.

Au bout de quelques minutes, il se remit do sa surprise et examina attentivement la maison dans laquelle elle avait disparu, comme s'il avait voulu percer du regard les murs épais qui dérobaient à sa vue cette gracieuse apparition.

Contre son espoir, rien ne bougea. Les fenêtres du premier et du second étages demeuraient impitoyablement closes. Quant à celles du rez-de-chaussée, elles étaient garnies de barreaux de fer, si drus et si épais, qu'à peine était-il possible de passer la main entre chacun d'eux. Encore, comme si cette précaution n'eût pas suffi, un fort grillage de fil de fer les défendait à l'intérieur contre toute indiscrétion.

Il jeta enfin les yeux sur la porte d'entrée et s'aperçut qu'elle était hérissée de fer et de clous, comme la porte d'une citadelle.

— Ah çà! mais c'est une prison que la demeure de cette grande dame, murmura-t-il.

De guerre lasse, il s'éloigna, mais non pas sans s'orienter, car il se trouvait au coin d'une rue qu'il ne connaissait pas et qui ne figurait pas sur le plan qu'il avait longuement étudié.

Il remarqua alors que cette rue était la première qu'il eût remontée sur sa droite, en quittant l'auberge du Soleil levant, vers laquelle il se dirigea d'un pas rapide.

Il remonta la rue de Bresec, qui s'est transformée de nos jours en rue de lArbre-Sec, et à laquelle nous continuerons à donner ce nom moderne pour faciliter l'intelligence de notre récit.

LA BKLLE ARGENTIERE

En les voyant, les passants s'arrêtaient, un sourire se dessinait sur leurs lèvres...

Sur la porte il trouva son laquais qui l'attendait avec une inquiétude manifeste, et qui sondait du regard les profondeurs de la rue déserte.

En effet, il faisait presque nuit lorsque Gilbert franchit le seuil de l'hôtellerie. Depuis qu'il avait quitté la belle inconnue, le sentiment de la vie réelle lui était revenu et s'était manifesté par de violents tiraillements d'estomac. Il s'étaii rappelé tout à coup que, depuis neuf heures du matin, il n'avait rien mangé. Or

LiV. 2. F. ROY, édit. — ReproductioU iûterdile. '*

I, \ MKM.i': ,\ii(;i:.\tii;kk

six licinis allaiiMil soniior : 1(3 hcsoiii d'un soii|t< r rojiicnx so faisait viveinciil soiilir.

— I!h hiiiil (lil-il à son valet, les rliovaux soiil-ils ;i récurie?

— Oui, maîlro.

— Et mon couv(M*t est-il dressé?

— .Non, maître.

— Comment! drôle, tu n'as pas commandé mon souper?

— Non, monsieur (lilbcrl, je n'ai pas osé... je ne savais pas...

— Animal ! cria le gentilhomme en le repoussant. Est-ce que j'ai l'habitude de me coucher le ventre vide?

Il entra dans la salle basse comme l'ouragan.

— Vite à souper, maître Coquelicot, dit-il en humant avec délices le fumet qui s'exhalait de la cuisine.

— Qu'est-ce que je vais servir à monseigneur? demanda l'hôte.

— Ce que vous voudrez, pourvu que ce soit tout de suite, répondit Gilbert, car je meurs de faim.

Maître Coquelicot fit un signe. En un clin d'œil le couvert se trouva mis et un perdreau fumant, bien doré, bien emmitouflé dans sa barde de lard roussi, occupa le milieu de la table.

Le jeune gentilhomme le fit disparaître avec une rapidité surprenante. *

L'aubergiste, le regardant fonctionner d'un air connaisseur, dodelinait de la tète, en suivant d'un œil paternel chacun des morceaux que le gentilhomme enlevait délicatement à la pointe de la fourchette.

Gilbert, dont l'appétit commençait à se calmer, surprit maître Coquelicot dans cette pose extalicjue et lui fit signe d'approcher.

— Gorbœuf ! messire hôtelier, lui dit-il, je m'aperçois que ne loge pas qui veut dans votre maison.

— C'est vrai, monseigneur.

— Et pourquoi, je vous prie, monsieur Coquelicot?

— Parce que, monseigeur, mon auberge, étant située à deux cents pas du Louvre, serait envahie par tous les hobereaux de province, si je ne tenais à la réserver pour mes amis. — Je veux dire pour mes meilleurs clients, corrigeat-il en s'inclinant.

— C'est fort bien penser et très sagement agir, approuva Gilbert. Et ditesmoi... reprit-il avec un peu d'embarras, y a-t-il longtemps que vous tenez cette hôtellerie?

— Un peu plus de vingt ans, monseigneur.

— Alors vous connaissez toutes les personnes qui demeurent dans votre rue?

— Boutique par boutique, étage par étage, oui, monseigneur.

- Et comment se nomme la première rue que l'on rencontre sur sa droite en descendant la rue de l'Arbre- Sec?

— La rue Baillet, monseigneur.

— Ah! dit Gilbert, dont le visage s'épanouit. Qui sait?... continua-t-il en baissant les yeux, vous connaissez peut-être aussi le nom de la personne qui demeure à l'angle de ces deux rues ?

— Certainement, mais auquel des deux angles? Celui de droite ou celui de gauche?

— Celui de gauche.

— J'en étais sûr I fit Coquelicot dont la large bouche se fendit jusou'aux oreilles.

— De quoi étiez-vous sûr? interrogea sévèrement Gilbert.

— Que Votre Seigneurie ne se fâche pas! dit humblement l'aubergiste; mais, comme j'attendais vos ordres sur le pas de ma porte, au moment où vous avez mis pied à terre, j'ai vu tout ce qui s'est passé.

— Et que s'est-il passé, maître Coquelicot? fit Gilbert en fronçant les sourcils.

— Oh ! peu de chose, monseigneur : une femme jeune et belle s'est eiïrayée de la vivacité de vos montures; elle est tombée, vous avez volé à son secours, vous l'avez accompagnée jusqu'à sa porte et...

Au lieu de terminer sa phrase, l'hôte gratta du bout du doigt son nez trognonnant.

— Et... quoi? demanda Gilbert. Continuez, je vous en prie.

— Monseigneur me permet-il de parler franchement?

— Je vous le permets en faveur de la grâce avec laquelle vous m'avez accueilli.

— Eh bien! monseigneur, poursuivit Coquelicot, je parierais que cette jeune et belle dame vous a fermé la porte au nez.

— Et vous auriez gagné, monsieur, dit Gilbert en riant. Ainsi vous savez de qui je veux parler?

— Certes.

— Quel est son âge?

— Vingt-deux ou vingt-trois ans.

— Femme ou fille?

— Femme.

— Ah! diable! murmura le gentilhomme dont les traits se contractèrent légèrement.

Puis, au bout de quelques secondes :

— Et sa conduite? reprit-il.

— Irréprochable, monseigneur.

Cette réponse dérida le front de Gilbert.

— CorbuMif! maîlro (loqnelicol, s'6cria-t-il, vous avez une maniiiro de répondre succincte, mais limpide. Permettez-moi de vous en faire compliment.

— Monseigneur est Ir^)}» indulgent, balbutia l'aubergiste en rougissant, c'està-dire en devenant lii; de vin.

— Muiiilenanl, le nom do celte beauté enchanteresse? demanda Gilbert.

— Mais ce n'est pas un nom, cela, mon ami!

— (ï'e.sl vrai, monseigneur, mais jamais vous ne l'enti'ndrez appeler autremenl, cl à moins que vous ne teniez h savoir celui du mari...

— Je n'y tiens pas, mais cela ne peut pas nuire.

— II se nomme Giuseppe Capricanti.

— El que fait-il?

— Il est argentier de Sa Majcslé Catherine de Médicis, répondit Ihôle en saluant plus bas que terre.

Le ton sur lequel Coquelicot avait prononcé ces paroles fit comprendre à Gilbert que Giuseppe Capricanli était un personnage important.

11 suffisait, du reste, que l'orfèvre jouit de la confiance de la reine-mère pour être un homme redoutable et redouté.

Personne n'ignorait, en effet, que Catherine n'accordait de faveurs qu'à ceux qui la servaient aveuglément. Or, elle exerçait toujours un grand empire sur le roi. Alors qu'il n'était que duc d'Anjou, et bien avant son avènement au trône de Pologne, Henri III était, de tous les enfants de Catherine, celui auquel elle avait donné les marques les moins équivoques de sa sollicitude.

Elle élait donc toule-puissanle à celle époque, bien plus puissante qu'elle ne l'avait été même sous le règne de Charles IX, lequel supportait impatiemment le joug qu'elle faisait peser sur lui.

On n'ignorait pas davantage qu'elle se montrait particulièrement disposée à protéger ses compatriotes, de sorte que ceux qu'elle honorait de sa bienveillance recueillaient indirectement leur part du prestige, du respect et de la terreur que la reine-mère n'avait pas cessé d'inspirer depuis le jour de la Saint- Barlhélemy.

Aussi, comme le nom de Giuseppe Capricanti ne pouvait laisser subsister aucun doute sur son origine italienne, Gilbert devinait pourquoi l'aubergiste avait salué si bas.

Il n'en était pas moins intrigué pour cela. Il aurait donc poussé plus loin l'interrogatoire qu'il avait commencé, si Coquelicot^ prétextant des occupations imporlanles, n'avait sollicité la permission de se retirer.

Était-ce par prudence? L'hôtelier ne se souciait-il pas de répondre à de plus pressantes investigations? Le gentilhomme n'était pas loin de le supposer. 11 ne chercha pourtant pas à retenir son nouveau propriétaire, et acheva son souper.

Il avait résolu de chasser jusqu'au souvenir de cette rencontre.

— Je ne suis pas venu à Paris, murmurait-il, pour m'occuper d'amourettes, ni pour deviner l'énigme qui se cache sous les traits de M""* Gapricanti.

Aces mots, il se leva vivement de table pour s'informer si son laquais avait soupe.

Au moment où il allait s'adresser à la servante, il vit entrer son laquais, qui paraissait savourer encore avec un véritable plaisir le festin qu'il venait de faire.

— Eh bieni mon pauvre François, lui demanda le gentilhomme, es-tu un peu remis de tes fatigues?

— Oui, monsieur, répondit le valet, quoiqu'il y ait loin de Saint-Jean-Piedde-Port à Paris !

— Es-tu fou? fit Gilbert à demi-voix. Est-ce que je te demande d'où tu arrives ?

— Non, monsieur, balbutia François interdit, mais quel mal y a-t-il?... J'ai donc encore fait une bêtise ?

— Eh! tu ne fais que cela, imbécile! dit le gentilhomme avec impatience. Allons, réponds-moi : as-tu pansé tes chevaux?

— Oui, monseigneur.

— Ils ont bu? Tu leur as donné leur avoine? Tu as fait leur litière?

— Oui, monseigneur.

— Et toi, as-tu soupe?

— Admirablement! fit le laquais en se pourléchant les lèvres.

— Bien, dit Gilbert.

11 lui tourna le dos et se dirigea vers la porte de rhôtellerie.

— La Belle Argentière... murmura-t-il. C'est un joli nom!... Ah! par exemple... on peut dire qu'elle ne l'a pas volé...

Puis, comme s'il eût voulu échapper de nouveau à cette pensée persistante, il se mit à siffler un air de chasse.

François l'avait suivi et le regardait avec une sorte d'admiration. Gilbert s'en aperçut et n'acheva point sa fanfare.

— Que fais-tu là à bayer aux corneilles ? dit-il brusquement.

— Je ne bâille pas, monseigneur, répondit le laquais, je vous admire.

— Moi! Et à quel propos?

— Parce que je vous vois aussi tranquille que si vous étiez encore à Aromitz, à la fenêtre du château.

— Pourquoi donc neserais-je pas aussi tranquille? fit le gentilhomme.

— Dame! je ne sais pas, monseigneur... Est-ce que nous sommes arrivés ?

— Sans doute.

— Comment! ces longues rues, sombres,, sales et étroites, ces ponts bordés

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