L.E: ^il^CRIFICE
L'avènement de Henri III au trône avait été pour la France une cruelle désillusion. Elle augurait mieux du vainqueur de Jarnac et de Moncontour. Tout d'abord, on avait été fort surpris que le jeune roi, quittant si précipitamment la Pologne pour recueillir la succession de son frère, eût fait un si long séjour dans les pays qu'il traversait et se fût arrêté si longtemps à Vienne, à Venise et à Turin.
Le désappointement fut bien plus grand encore, lorsque le nouveau roi, arrivé en France avec ses favoris, transforma le Louvre en une salle d'armes, s'exerça avec eux à courir,, à franchir les fossés, à donner prestement un coup de pistolet ou de poignard.
Désormais, il ne fut plus question que de galanterie, de duels, de carnage, d'incendie. Les faits les plus extraordinaires, racontés et commentés à plaisir, trouvèrent créance auprès de cette jeunesse exaltée, dont ils échauffaient l'imagination.
Les femmes partageaient cette singulière exaltation. L'amour n'était plus à
Elle jeta les yeux autour d'elle avec une sorte d'égarement.
leurs yeux celle noble passion qui engendre tous les héroïsmes, mais un moyen de tirer vanité des préférences qu'elles inspiraient à leurs amants.
De même qu'Henri III, écrivant de Pologne à la belle Renée de Châteauneuf et à la princesse de Condé, qu'il aimait, tirait du sang de son doigt, dont Sauvray ouvrait et fermait la piqûre, à mesure qu'il fallait emplir la plume, de même il était beau, au premier signal de sa maîtresse, de se jeter à l'eau sans savoir nager, d'afîronter les bêtes féroces, de faire ruisseler son sang av3C
LiV. 30. F. ROY, édil. — Reproduction iiitordite. oO
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l/i'm]iois(MiiU'iniMiL vl l'assassinai étaiiMil à l'ordre du jour, sans souci d» 1 lii'iiri', suis r"spt'ot du lien. Lm dur, do (iuisn j»oursuivait l'éiMMî à la main, jnsi|ni> dans ranlirliainlire dn roi, nu :^(Milillionini>>, dont il avait à s<; ]daitidr<* ; \ illt'(iuirr, favoii d'Henri III, poii^iiardail par jalousie, dans le Louvre, sa fenune f;rosso do doux onfanls; la doiiioisejle de (!li;\leaun('uf, qui ,i\ail été la maîtresso du roi, assassinait couragojisemout, dit nrantôinc, le l'IurtMiliri Aulinolli, (pii avait eu la complaisance de Tepouser.
llti boulovorsiuiieut significatif s'ûLail opéré dans les esprits. Toute nf)tion de la justice ot du droit semblait perdue. La noblesse faisait bon marclié de reslime publique et ne se respectait pas elle-même. « Le roi, avec toute sa cour, troublait par des scènes tumultueuses les foires qu'il parcourait, chantant, dansant, insultants marchands et curieux, exposé lui-même aux huées d'une populaci; insolente. Ils pénétraient chez les bourgeois, ci l'occasion d'une noce ou d'un baptême, et commettaient des désordres qui devenaient la matière des plaisant(!ries du jour.
« A ces débauches publiques succédaient des actes de religion éclatants, messes solennelles, processions augustes et pompeuses; mais, par un retour profane, ceux qui venaient d'assister à ces dévolions avec tout l'extérieur du recueillement, se transportaient de là chez l'astrologue et le devin, espèces de gens mis à la mode par la crédulité de Catherine de Médicis. Hommes et femmes s'y donnaient des rendez-vous clandestins. On y composait des philtres pour se faire aimer, des charmes pour se venger.
« Cosme Ruggieri passait pour le meilleur astrologue et le plus habile empoisonneur. La reine-mère et les plus grands seigneurs le protégeaient ouvertement *. »
Le vent de désordre et d'intrigue, qui soufflait sur toute la France, n'épargna pas les princes du sang. Les Guise et les Montmorency séparèrent leur cause de celle de la patrie, eurent leur cour et leurs gentilshommes, qui se piquaient d'un dévouement aveugle pour leurs maîtres. Entre les protégés et les protecteurs, éclataient des rivalités qui dégénéraient souvent en querelles. Les femmes se mêlaient à ces bravades, à ces défis, à ces combats, si bien qu'une intrigue d'amour devenait quelquefois une affaire d'Etat.
C'était comme un écroulement général des espérances que la jeunesse du duc d'Anjou avait fait concevoir ; c'était, en même temps, permettre à toutes les ambitions de convoiter une couronne, que déjà l'indignité des Valois n'était plus capable de porter.
Quelque ardeur et quelque animosité que Catherine de Médicis apportât dans
j 1. Anquetil, tome VII, pages 4 et 5.
LA BELLE AllGENTIERE 235
la lutte, elle n'était pas de taille à résister au torrent de boue et de sang- dans lequel devait s'engloutir plus tard sa postérité tout entière.
Ces symptômes alarmants passaient pourtant inaperçus aux yeux de la jeunesse frivole que le nouveau roi ne formait que trop bien à son image.
Les plaisirs, la g-alanterie, la débauche étaient son unique préoccupation. et donnaient naissance aux plus monstrueuses intimités. Par leur aveugle étourderie, on aurait dit que ces écervelés préludaient à cette phrase fameuse du monarque èien-aimé, qui entraîna pour ainsi dire en France la chute de la royauté : « Après nous la fin du monde! »
Dans ce milieu perverti, les événements les plus insignifiants en apparence, prenaient parfois des proportions considérables. Ce fut ainsi qu'au mois de janvier de l'année 1576, on s'occupait encore de la mystérieuse disparition d'une femme, que sa beauté, jointe à l'amitié que lui témoignait particulièrement la reine-mère, avait jadis mise en évidence à la cour.
Cette disparition ramontait pourtant déjà à deux mois et demi, car c'était vers le 25 octobre de l'année précédente que Léona Capricanti, plus connue sous le nom de la Belle Argentière, s'était tout à coup dérobée à l'admiration universelle dont elle était l'objet.
On s'était longtemps demandé avec quel heureux privilégié cette beauté, jusqu'alors inflexible, avait pris la fuite. On savait qu'elle avait ^ klaigneusement repoussé l'amour des plus nobles et des plus riches gentilshommes, qu'elle avait résisté même aux obsessions du roi de Navarre.
La curiosité était donc excitée au plus haut point. On avait juré de trouver le mot de cette énigme. Quel Pygmalion avait fait battre le cœur de cette magnifique statue?
Telle était la question que chacun avait sur les lèvres, quand se produisit cet événement inattendu.
Peut-être^ cependant, cette disparition serait-elle tombée dans l'oubli, où celte jeunesse superficielle laissait tant d'autres faits bien autrement importants, si les apparitions de plus en plus rares de Capricanti au Louvre n'avaient de temps en temps stimulé la curiosité générale.
Le mari de Léona était, en effet, argentier de la reine-mère : son talent de ciseleur et d'orfèvre était incontestable ; chacun avait pu admirer, dans le cabinet du roi, la superbe aiguière qu'il avait fabriquée pour lui, deux mois auparavant, sur les ordres de Catherine. Enfin il n'était pas à Paris une grande famille qui ne tînt à honneur de se fournir chez lui.
Il était fort riche, assurait-on, — d'autant plus riche qu'il possédait déjà une fortune considérable au moment où il était venu s'établir en France.
Tout le monde le connaissait doi.c à merveille. Il est vrai que la beauté de sa femme n'avait guère moins contribué que son propre mérite à faire sa réputation.
LA iti;i.i.i: AiHiivN I ii.iii-:
Or, quand il Iravcrsail 1rs coiilnirs du I.oiivrc, quand il cln!niiiiaiL dans la rui', iiuiiiid il sf icudail cluiz ses luiticijiaux clionls, on avait rcnianiué (jik Uo soniln»' liislcss»' s'élail «Miipari'o de lui, d(ï(iuis <iue Lùuna l'avait «juitlé.
De jour vu jour, celle Irislcssi' auf^nicntail t-L prtMiail un caractère farouclio. 11 marchait, silencieux, le front iieuché v(îrs la terre, les traits horrihleuicnt contractés, essayant de so soustraire aux regards curieux qui rinterrof^eaieiil au iiassaye.
Lin morno désespoir s'était emparé de lui, contre lequel il n'essayait même pas de lutter. Aussi tout se ressentait du découragement auquel il était en proie. Il négligeait ses affaires, ne se montrait presque plus à l'atelier. Ou [irélendiiL même que, sans le dévouement et la surveillance de Claude, son premier ouvrier, Capricanti aurait perdu sa clientèle et se serait vu conlraiiil de fermer sa bouti(jue.
En fuyant, Léona avait em})orté son cœur, sa tête, son talent, sa l'orlune môme, car que lui importait maintenant d'être riche, puisqu'il n'avait plus d'idole aux pieds de qui déposer ces richesses?
On s'était moqué de lui d'abord; mais, peu à peu, à mesure qu'on avait été témoin des ravages que la douleur creusait en lui, on avait fini par le plaindre.
Lorsqu'on le voyait passer pour se rendre chez la reine-mère, qui continuait à lui témoigner beaucoup de sympathie, dans l'antichambre encombrée de joyeux et bruyants gentilhommes, on se taisait aussitôt, on s'inclinait devant lui avec compassion, bien qu'il traversât comme une bête fauve cette foule empanachée, sans daigner répondre aux saluts qu'il recevait.
Catherine, elle-même, avait été touchée de l'affaissement qui s'était subitement emparé de son protégé. C'est que, mieux que personne, elle en connaissait les causes. Pourtant c'était en vain qu'elle s'efforçait de réagir et de ramener ce désespéré à des idées plus raisonnables.
Parfois, elle demeurait longtemps enfermée avec lui^, essayait de le réconforter, de lui rendre pour son art le goût qu'il avait perdu. Il se tenait debout devant elle, immobile, les yeux fixés sur le tapis qu'il foulait aux pieds, écoutant, sans les entendre, les encouragements qu'elle lui prodiguait, cadavre vivant, que l'âme semblait avoir abandonné, machine qu'un mécanisme inconscient faisait mouvoir.
Jamais, du reste, il ne se rendait au Louvre sans y avoir été mandé par la reine-mère. Encore n'y venait-il qu'à contre-cœur. On le devinait à son attitude passive, à l'indifférence ou plutôt à l'inertie avec laquelle il accueillait ces avances.
Catherine s'était piquée au jeu. Était-ce la commisération, était-ce le remords qui la poussait? Elle ne perdait pas courage et ne renonçait pas à ressusciter en lui le talent de larlisle ni les passions fougueuses de l'amant.
— Mon ami, lui dit-elle un jour, prends garde à toi! C'est un jeu terrible que tu joues là ! Il peut te coûter cher plus tard !
Capricanti haussa les épaules et sourit avec amertume.
— Oh! ce n'est pas de ta fortune que je parle, reprit la reine-mère; je sais que tu es au-dessus de ses revers. Ce n'est même pas de ta vie; je. n'ignore pas que tu en as fait le sacrifice.
— Alors que m'importe le reste? lit dédaigneusement l'argentier.
— Plus que tu ne crois, Capricanti, répondit vivement Catherine. Suppose que Léona reparaisse un jour...
— Que dites-vous?
— Suppose qu'entraînée par des circonstances inexplicables, elle te revienne, aussi belle, aussi pure même, que le jour oii elle a disparu...
— Vous savez donc quelque chose? demanda l'orfèvre, qui se redressa brusquement.
— Je ne sais rien du tout, protesta la reine-mère. Je dis seulement que cela peut arriver.
Capricanti fit un geste d'incrédulité.
— Mais enfin, si cela arrivait, que ferais-tu? reprit-elle. Crois-tu que le moyen de la ramener à toi serait de lui montrer cette mine farouche et creusée par des souffrances déraisonnables? Que penserait-elle en voyant ta maison presque abandonnée, ton atelier désert, ton talent perdu?
L'argentier ne répondit pas.
— Elle penserait, poursuivit Catherine, que tu es un homme sans énergie, sans valeur, et peut-être regretterait-elle alors d'être revenue vers toi.
Capricanti secoua négativement la tête. Il n'admettait évidemment pas que les suppositions de la reine-mère pussent se réaliser,
— Mais, loi-même, tu sais donc quelque chose? demanda-t-elle. Tu as donc acquis la certitude que Léona t'a volontairement quitté, qu'elle te trompe, qu'elle a un amant?
— Non, madame, car si j'avais acquis cette certitude, je saurais oii Léona s'estréfugiée, et je ne la laisserais pas vivre impunément dans les bras d'un autre.
— Apprends-moi donc alors se qui s'est passé, fit Catherine, car c'est par mes gentilshommes seulement que le bruit de cette disparition est venu jusqu'à moi. Vingt fois, depuis cette époque, j'ai été sur le point de t'interroger ; mais je te voyais si abattu que les paroles expiraient sur mes lèvres et que je ne me sentais pas le courage de réveiller ta douleur. Tu dois être plus calme aujourd'hui, ce me semble, et tu ne peux pas refuser à une reine, qui t'a toujours trailé en enfant gâté, les explications qu'elle te demande.
— Vous le voulez, madame? fit Capricanti avec effort.
— Certes, je le veux. Soulage ton cœur, mon ami. Raconter ses souffrances, c'est déjà les adoucir.
LA ULLLE AKGE.MJKUL;
— Vax Ci) cas, madame, il fainlr.i (|ii(» mms rrmdiiliuus jï l;i doiniiirc coiiv^tsalioii (|m' nous avons cur iiisi iul)lf. au Louvre?, il y trois mois.
— Il y a liois mois !... IlL (îallu'rim! en jouant rélonnomcnt.
— Oh! ji; m'i'ii s()ii\i«'ns commtîsi c'tHait liici-, dit Iristument l'oili-vic. ('."l'iail lo 2'.i ocloluv, la v(mII«! du jour où Lcona s'i?sl enfuie.
— C'est jiossible, répoiidil la leinc-mi're. De quoi s'a^issait-il donc-?
— 11 s'agissait d'un jrune gentilhomme, nommé (iilbort, avec Icfjutl ma fcnune était en relations secrètes dans un hul (jue je n'ai jamais j)U délinir. Noire Majesté lo connaissait sans doute et avait contre lui, j'en suis à peu pris sûr, certains giiefs semblables à ceux qu'elle reprocluî au roi de INasarre.
— Plaîl-il? lit Catherine avec hauteur. Tu te permets de... l'allé ciiam;ea aussitôt do ton et se j)ril à sourire.
— Eh bien! oui, avoua-t-elle. Avec loi, je serai franche, jmou ami. Je te dirai môme ce que je t'avais caché jusqu'ici.
— Quoi donc? interrogea avidement Ca})ricanti.
— Oh! rien qui t'intéresse personnellement, s'empressa d'ajouter la reinemère. C'est pour moi seule que ces détails ont quelque valeur.
— Tout ce qui vous concerne, madame, a pour moi plus de valeur que ce qui me touche, répliqua l'orfèvre.
— Sache donc que ce Gilbert est l'ami d'enfance du roi de Navarre et qu'il est venu à Paris, chargé d'une mission dont le sens m'échappe, mais qui me fait pressentir pour moi de nouveaux dangers.
— Comment cela?
— Ruggieri, que je consulte parfois, m'avait signalé, dès le 3 septembre dernier, l'arrivée de ce gentilhomme, et m'avait annoncé qu'il allait jouer dans la vie du roi de Navarre un rôle assez important, dit Catherine. 11 ne se trompait pas, car ce Gilbert, le jour même où il faisait sou entrée à Paris, sauvait miraculeusement Henri du piège que nous lui avions tendu.
— Quoi! s'écria Capricanti, ce gentilhomme qui est intervenu si à propos..^ qui lire l'épée avec tant d'habileté...
— C'est lui, interrompit la reine-mère. Aussi, je ne le perdais pas de vue. J'avais formé môme le projet de me l'attacher, afin de le surveiller de plus près. C'est dans ce but que je lui ouvris les portes du Louvre, que je me le fis présenter, que je le fis inviter par le roi à la chasse du lendemain. Je n'insisterai jias sur les détails de cette soirée, où il dansa la chaccone avec Léona, car je ne veux pas raviver tes regrets.
L'orfèvre poussa un soupir douloureux.
— Je comptais donc gariler près de moi ce gentilhomme, poursuivit Calheriiie, lorsque le surlendenia'ii, alors que depuis quatre jours à peine il était à Paris, il vint publiquement faire ses adieux à tous les personnages qui lui
avaient témoigné quelque bienveillance. Tu ne me croiras pas quand je to confesserai que je fus la dupe de ce départ simulé, que je m'ea réjouis et que je traitai de chimères les craintes que j'avais conçues un instant.
— Départ simulé?... répéta l'orfèvre surpris. C'était donc une feinte?
— J'en acquis la preuve, moins d'un mois après, par un billet qu'il adressait à la reine de Navarre, qui me fut remis par erreur, et dans lequel il annonçait son retour. C'était bien, en effet, le 23 octobre, ainsi que tu me le disais tout à l'heure.
« Je compris que j'avais été jouée par Henri, qui l'avait certainement éloigné pour déconcerter mes soupçons.
— Comment! le roi de Navarre...
— C'est un esprit sournois et madré, ne t'y trompe pas I fit vivement la reine-mère. Il avait quelque raison de supposer que je n'étais pas étrangère au danger qu'il avait couru et auquel ce Gilbert maudit l'avait arraché ; il craignait que mon attention ne se portât trop vivement sur ce gentilhomme; je ne serais même pas éloignée de croire que, de son côté, il avait consulté Ruggieri, — quoique le vieux coquin, que j'ai interrogé à ce sujet, n'ait pas voulu en convenir, — il se décida donc à éloigner momentanément Gilbert. Le billet qui tomba entre mes mains et dans lequel il informait Henri de son arrivée, par l'intermédiaire de Marguerite, m'ouvrit les yeux. Je cherchais donc à me défaire de ce gentilhomme, quand tu vins au Louvre, où je reçus tes confidences.
— Ah! je comprends, fit l'orfèvre. C'est moi qui ai servi d'instrument à votre haine.
— En servant la tienne, fit observer Catherine. Je me débarrassais d'un ami douteux, toi d'un rival dangereux ; nos intérêts étaient les mêmes. Eh bien! tu vois que je suis franche avec toi; mais si je ne te cache aucun des motifs qui m'ont fait agir, j'ai le droit d'exiger de toi la même confiance. Donc, parle à ton tour. Qu'as-tu fait depuis que nous avons eu ensemble cet entretien, dont tu as si fidèlement gardé le souvenir ?
— J'ai fait ce que Votre Majesté m'a conseillé, répondit Capricanti.
— Ainsi, demanda la reine-mère à voix basse, ce Gilbert. ,,
— Est mort, j'ai tout lieu de le croire.
— Tu n'en es donc pas certain?
— Jt^ n'ai pas eu le temps de m'en assurer, mais je l'ai vu tomber comme une masse sur les marches de l'église.
— Ah ! fit Catherine qui respira, comme si elle avait été soulagée d'un grand poids. En ce cas, raconte-moi comment cela s'est passé.
— Je vous ai dit que la veille du jour où ce gentilhomme était arrivé à Paris, Léona lui avait adressé une lettre, commença l'orfèvre. J'avais donc chargé Claude de surveiller de près Gilonne, aux soins de qui cette corresjtondance était confiée. Claude me servit avec un zèle irréprochable.
2'iO
i,A HKiJj': Ai{(ii:.\Tii:i{H
(( L(i IiMult'inaiii soir, il la vif monter dans sa rliambrc, tenant h la main nne lettre, (in'elle i,»-|issa, en l'apercevaiil, dans la j»orlie de son tablier. Il fratieliit l'escalier derrière olle; j^rAee à l'obseiirilé, il se hlollil dans un pn-nicM- voisin do la ciiainhre (in'elle ocrnpuit et ohsorva.
« An hont do quelques instants, un coup do sonnelt(i se fil enicndre. ('/était Léona qui appelait sa cam6rist(\
« (îilonno, qui allait se coucher, descendit on toute liAto, sans réparer le désoi'dro do sa toilette.
« Aussitôt Claude pénétra dans sa chamhn^ dont elle avait laissé la porto ouverte, et, sur le marbre de la commode, vit la lettre que (lilonne y avait placée
«( Il l'ouvrit et la parcourut précipitamm(!nt. Léona y donnait rendez-vous à Gilbert pour le lendemain, à sept heures du soir, devant la porte de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, qui s'ouvre sur la rue des Prêtres, sous prétexte qu'elle avait d'importantes révélations à lui faire.
« Il revint immédiatement me faire part de ce qu'il avait découvert. Nous sortîmes ensemble, malgré l'épais brouillard qui nous enveloppait, afin de nous assurer que ce Gilbert était réellement de retour. Cachés sous une porte cochère, nous aperçûmes d'abord ses fenêtres éclairées ; puis quelques minutes après, nous le vîmes paraître à sa croisée et s'accouder sur le balcon.
« Nous ne pouvions pas nous y méprendre. Les cires qui brûlaient dans sa chambre éclairaient en partie son visage, dont nous distmguions les traits.
«Certains désormais qu'il était d'intelligence avec Léona, nous regagnâmes la maison. Le lendemain matin, au petit jour, Claude était aux aguets. Il vit Gilonne sortir un peu avant sept heures et se rendre à V auberge du Soieii levant, d'où elle revint promptement de son pied léger.
«La lettre avait donc été remise. Surexcité par les conseils de Votre Majesté, par ce que j'avais vu moi-même, continua Capricanti, je résolus cette fois de prendre de telles précautions que le misérable fût dans l'impossibilité de se soustraire à ma vengeance.
« J'enrôlai cinq hommes déterminés, je semai l'or à pleines mains ; je les chargeai de se procurer six costumes de pénitents. Quand vint la nuit, j'allai les rejoindre, je m'affublai comme eux de ce costume, dont la cagoule, rabattue, dérobait notre visage aux yeux de notre ennemi. Vers six heures et demie, tenant chacun à la main une cire allumée, psalmodiant un cantique, nous nous dirigeâmes vers la rue des Prêtres.
« Je marchais en tête de la troupe. Ainsi que je l'avais pensé, le gentilhomme avait devancé l'heure du rendez-vous. A notre aspect, il porta d'abord la main à la garde de son épée ; mais, rassuré par la robe dont nous étions revêtus, il s'écarta pour nous livrer passage.
« Je m'avançai du même pas lent et mesuré, jusqu'à ce que je n'eusse plus qu'à étendre la main pour le frapper. Alors je me précipitai sur lui ; mes com-
LA BELLE AllGENTlEliE
— Peut-on entrer? idemanda une voix de femme. -- Certes. — Votre Majesté est seule?
plices rentourërenl et lui plongèrent en même temps leur poignard dans la poitrine... il tomba. Déjà je me penchais sur son cadavre pour m'assurer qu'il était bien mort.. .
« — Sauve qui peut ! crièrent mes cinq hommes.
« Maudissant ce contretemps fatal, j'essayai en vain de les retenir. Ils prirent la fuite, en me montrant avec effroi une lumière, que je n'avais pas aperçue et qui pointait à l'extrémité de la rue des Prêtres.
LlV. 31. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 31
" *•'■. •••■lit' liiiiiiJ'ic rlail iiiic l.iiilcriic, sciiihlalilc à crllcs rloiil se scrvfiit IfS rotules (|iii ciiciilciil loiilc la miit dans les («iivirniis du [.oiivi'o. Saisi dr fravcnr ;\ mon lonr, ««1 ne me soncianl j)as d'èliwî arrêté par l«>s soldats aujtrhs d'un homme assassiné, dont le corps était, encore ciiand, j(5 m'esquivai par la place ; je suivis la rue dos Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, la rue de l'Arbre-Sec, et ](i nMilrai clie/. moi.
" Nid, pas mêmcîCJaudo, n'était dans la confidence du crime que je venais de commellre. Votre Maj(!sté senio qui m(î l'a inspiré, on reçoit l'aveu la première. Mais (|iie de fois je l'ai regretté!... s'écria Capricaiili.
— Hiioi ! loi î un Florentin ! Tu as des remords dtî l'être ven^^é '/ (il la rciiiemère.
— Oui, madame, puisque ma ven^'^eance est demeurée stérile, puisque c'est rc jour-là même que Léona a disparu...
— Que dis-lu? s'écria Catherine.
— La vérité, madame. Aussi que de fois j'ai déploré la pusillanimité dont j'avais fait preuve, en fuyant devant le cri d'alarme que mes hommes avaient poussé !
« J'aurais pu me hlottir dans l'angle d'une porto ou d'un pilier; j'aurais jiu même, sans me cacher, grâce à mon costume, passer impunément au milieu de la ronde que je voyais s'avancer, mais que voulez-vous !... C'était la première fois que ma main s'armait d'un poignard, la première fois que... je n'avais plus la tête à moi !
Il s'arrêta un moment, oppressé par le souvenir de cette soirée terrible.
— Oui, reprit-il d'une voix sourde, je me suis reproché souvent ma sotte frayeur, car si je flotte aujourd'hui dans les incertitudes dont vous êtes témoin, c'est à l'insurùiontable terreur qui s'était emparée de moi que je le dois.
« Sais-je, en effet, si c'était une ronde qui portait la lumière que je voyais poindre dans la rue des Prêtres ? Sais-je si c'est elle qui a ramassé le cadavre de celui que j'avais assassiné? Sais-je même si ce n'est pas une autre qui s'est chargé de ce soin ?
— Une autre? fit Catherine. Qui donc?
— Ah ! vous devinez bien de qui je veux parler, répondit Capricanti, en se voilant le visage de ses deux mains.
— Comment ! tu crois que Léona...
— Pourquoi pas ? demanda l'orfèvre avec une véritable explosion de douleur. Ne devait-elle pas venir à ce rendez-vous ?
— Sans doute, mais on se cache pour aller à un rendez-vous de ce genre. Op n'emporte pas une lanterne.
— Au contraire, madame. On l'emporte ostensiblement, pour laisser croire aux autres sersiteurs de la maison qu'on va bien réellement iaire ses dévolions à l'église.
La reine-mère n'insista pas. En effet, c'était pour Léona le seul moyen plausible d'expliquer son absence à pareille heure aux yeux de ses domestiques.
— Eh bien ! oui, poursuivit Gapricanti d'une voix rauque ; voilà à quels horribles doutes je suis en proie depuis cette soirée fatale. Gilbert est-il mort ? Ne l'est-il pas ? Léona l'a-t-elle sauvé ? Est-ce auprès de lui qu'elle est restée ? Au contraire, a-t-il été recueilli par les soldats du roi ? Léona, arrivant sur ces entrefaites, a-t-elle reconnu son cadavre? M'a-t-elle soupçonné ? Est-elle partie pour me punir? S'est-elle tuée de désespoir? Telles sont les questions qui se croisent dans mon esprit, qui m'assaillent le jour, quand je veux me livrer au travail, la nuit quand je cherche l'oubli dans le sommeil. Quel fol espoir essayez-vous donc de me faire concevoir? De toutes façons, Léona n'est-elle pas à jamais perdue pour moi ?
A ces mots, le malheureux laissa tomber sa tête dans ses mains, tandis qu'un sanglot douloureux déchirait sa poitrine.
Catherine le regarda pendant quelques secondes avec une commisération sincère. Elle sentait qu'elle était pour quelque chose dans les tortures qu'endurait l'orfèvre.
— Sans doute, reprit-elle doucement, tout ce que ton imagination malade a pu concevoir est possible, mais qui t'affirme que cela soit? Chez un esprit moins affecté que le tien, les mêmes raisons, qui t'inspirent ces craintes chimériques, réserveraient du moins, si petite qu'elle fût, une place à l'espérance. Est-ce la première fois que se produisent des faits semblables ? Certaines personnes n'ont-elles pas disparu pendant des mois, pendant des années ? Puis, quand on les avait bien pleurées, au moment oii l'on n'y pensait même plus, ne les a-t-on pas vues reparaître tout à coup ? Ne cherche pas comment Léona pourrait être victime d'une destinée de ce genre; persuade-toi seulement que ce n'est pas impossible et ne te laisse pas aller à des défaillances qui sont indignes d'un homme tel que toi.
L'orfèvre secoua la tête avec incrédulité.
— Va, pauvre ami, contiuua-t-elle, j'ai subi dans ma vie de plus cruels chagrins, moi ! J'ai vu mourrir successivement mon mari et deux de mes fils, — trois rois, entends- tu bien? Je suis menacée de perdre mon troisième fils, encore un roi de France ! celui de tous que j'aime le mieux, et je tremble pour la vie du quatrième !... M'as-tu vue pâlir cependant? Ai-je cessé de lutter contre le sort qui s'acharne sur ma postérité ? Ne suis-je pas toujours sur la brèche, prête à lui disputer, envers et contre tous les oracles, les lambeaux du bonheur et du pouvoir qui vont m'échapper demain peut-être? Allons, relève-toi, Capricanti. Je te le dis, moi, l'avenir est aux cœurs forts. Quand tu auras passé autant de nuits que moi sans sommeil, quand tu auras versé autant de larmes, je te permettrai de te plaindre. Jusque-là, tu n'en as pas le droit.
D'un geste majestueux elle le congédia. Il la salua, cette fois, avec un véri-
1 \ niM.K AIIGENTIKRE
liihlt' r(»s|M'cl., (Mii'lli' MMi.iil i(''i'lli'iiiiiil (le se, iMoiilicr v.'ull.'iiiti', (•('ll(; lionnr (lui (lisjiiiliiil SCS jKUils il riiM'Xdialilf dcsliii.
Accoiidi'»' siii' l;i l.'ilili' .•iii|iir-^ dr l;i(|m'll(^ rlli' rlail assise, la lèlc ajipuyée dans sa main, tdlc le rcL;ai"da séloii^ticr, sans faiiM; un iiioiivciiiciil ; mais, aussiliM «lu'il t'til ri'l'i'iiui' la |iuilr, dit' si' leva, ou j)lulnl, (dlf, hoiidil de son siège.
— Ainsi il ne sei-aiL jias niorl f dilclle à dtinii-voix. Huf^^^ieri ne se lionipait donc pas ^ CvAlù éloih?, qui avait pAli j)endanl deux mois et qui, depuis trois semaines, recommence à briller d'un nouvel éclat, ce serait donc vraiment la sienne? Non, je ne jmis le ( roiie. Un homme ne survit pas à six coujts de poignard assénés en pleine j)()ilrine...
Elle jeta les yeux autour d'elle avec une sorte d'effarement, conmic; si elle avait voulu appeler à son aide le ciel, la terre et jusqu'aux objets inertes qui l'entouraient.
En elTet, elle ne savait plus de quel côté chercher lalumière dans les ténèbres qui l'environnaient. Vainement elle avait exercé la plus active surveillance sur la reine et le roi de Navarre ; elle n'avait découvert rien de suspect dans leurs allures ni dans leurs relations.
11 est vrai que le jeune roi s'absentait de plus en plus souvent et restait quelquefois une journée entière hors du Louvre; mais elle l'avait fait suivre à cinq ou six reprises et avait pu constater que ces fréquentes sorties n'avaient pas d'autre but que des galanteries banales ou un besoin d'activité bien excusable à son âge.
Donc, ni Marguerite ni Henri n'avaient aucun rapport avec le baron de Prévalais ; donc il était mort, bien mort !
Les doutes que les conlidences de Capricanti avaient fait naître dans son esnrit s'évanouirent aussi rapidement qu'ils y étaient éclos. Comment, en effet, avait-elle pu ajouter foi aux divagations de ce malheureux visionnaire?
Léona l'avait quitté le même jour que Gilbert avait été frappé. Soit! C'était une coïncidence et rien de plus.
Assez d'autres gentilshommes, plus riches et mieux nés que le baron de Prévalais, lui avaient fait la cour, pour qu'elle n'eût que l'embarras du choix.
Quelle apparence, d'ailleurs, que cette fière descendante des doges, après être restée pendant des années insensible à tant d'hommages princiers, eût tout à coup abjuré sa dignité au point de se commettre avec un hobereau de province, (jii'elle avait à peine vu, qui, lui-même, n'avait guère passé plus de cinq jours à Paris !
Est-ce dans un si court espace de temps qu'un gentillàtre sans nom et sans fortune aurait pu réduire à mal une aussi robuste vertu que celle de la Belle Argentière? Non. Les craintes que Capricanti avait émises à ce sujet n'étaient qu'un tissu d'invraisemblances. Si, réellement, Léona avait oublié ses devoirs, cela ne pouvait pas être avec Gilbert.
Ce qui élail plus probable, c'est que la Belle Argenlière, fatiguée Je la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle était obligée chaque jour de subir les assiduités et de réprimer les ardeurs, avait fui le domicile de l'orfèvre pour se réfugier dans un couvent,
Tout concluait à corroborer cette pensée dans l'esprit de Catherine. Elle était au courant des dissensions quotidiennes que Famour de Capricanti provoquait dans son intérieur. Si elle n'avait pas reçu de Léona les moindres aveux, l'orfèvre s'était épanché dans son sein et ne lui avait rien caché du supplice qu'il endurait.
De même que la Belle Argentière avait dédaigné de se plaindre, de mémo elle avait dédaigné de prendre un confident avant de réaliser ses projets de réclusion. Ne voulant appartenir à aucun homme, cette superbe déclassée s'était donnée à Dieu.
Ce parti suprême était dans le caractère de l'orgueilleuse Vénitienne, bien plutôt que la faute vulgaire dont on l'accusait. Où était-elle allée? Avait-elle regagné son pays? Quel cloître avait refermé sur elle ses portes impénétrables ? Il était impossible de s'en assurer.
Catherine ne l'avait même pas tenté, bien qu'elle en eût conçu parfois la pensée. A quoi bon cette démarche inutile ? Si Léona avait cherché dans la retraite l'oubli de tous ses maux, pourquoi troubler la tranquillité relative dont elle jouissait ? Nul intérêt capital n'était en jeu. Capricanti soutirait, mais combien d'autres hommes avaient souffert comme lui, jusqu'à en mourir, de la fièvre d'amour dont il était dévoré !
Catherine s'intéressait à lui, mais non pas au point de disputer à Dieu l'admirable recrue qui s'était jetée dans ses bras.
Elle n'essaya donc pas de pénétrer plus avant le mystère de cette disparition.
A l'égard de Gilbert seulement, elle conservait un doute; mais ce n'était pas les craintes de l'orfèvre qui le lui inspiraient, c'étaient les pratiques de Ruggieri qui l'imposaient à sa superstition.
Aussi, lorsqu'un de ses officiers ouvrit la porte pour annoncer la visite du roi de Navarre, la reine-mère réprima difficilement un cri de joie.
— C'est Dieu qui me l'envoie ! murmura-t-elle.
LA niiLLi: AllGI':NTll>JlIi:
LKS IMM'MIKMS HKNSRir.NKMKNTS
Le soiirin» sur los lèvres et d'une allun; très dég-a^'^*'-*', Henri pénétra dans la cliainhre de la reine mère.
— l*ardonnez-moi, madame, lui dit-il, de venir troubler votre recueillement. J"ai unc^ faveur à vous dt;mander.
— Je vous l'accorde d'avance, mon cher fils, répondit Catherine en lui désignant un siège; mais, auparavant, permettez-moi de vous féliciter sur l'état prospère de votre santé. Vos yeux brillent d'un éclat non pareil, votre teint a repris un coloris extraordinaire; il n'est pas jusqu'à votre corps qui ne me semble avoir acquis du développement et de la souplesse.
— Il est vrai, madame, fit le jeune roi, que, depuis quelque temps, je l'exerce un pou plus à la fatigue.
— En ellet, j'ai cru remarquer que vous faisiez de fort longues promenades.
— Votre Majesté ne s'est pas trompée.
— Et que pense de cela votre belle marquise de Sauve? demanda la reinemère.
— Je ne sache pas qu'elle en pense rien, madame. La marquise m'a donné la [)rcmière l'exemple des distractions. Je ne fais que la suivre.
— Ainsi vous lui gardez rancune des bontés qu'on lui attribue pour le duc d'xUençon?
— A Dieu ne plaise, madame ! Il serait grand dommage qu'une femme aussi accomplie ne fût belle que pour son mari et son amant.
— Vous êtes sévère, mon cher fils.
— Je ne suis que juste, madame.
— Je n'insiste pas, fit Catherine. C'est affaire entre vous et cette jolie pécheresse. Dites-moi donc à présent ce qui vous amène.
— Je viens d'apprendre que demain, à dix heures, on célèbre à Notre-Dame une messe solennelle.
— C'est le roi qui en a manifesté le désir.
— On me l'a dit, madame. Je suis allé chez lui pour solliciter la faveur que je viens vous demander, et l'on m'a répondu qu'il était soulfrant. Sachant donc que vous aviez accès à toute heure auprès de lui, j'ai pris la liberté de me présenter chez vous.
— Où vous serez toujours le bienvenu, ajouta-t-elle avec son plus aimable sourire.
— je n'eu attendais pas moins de votre bonté, ma mère. En deux mots, voici donc la supplique que je vous prie de transmettre à mon frère Henri. Ig-norant ses projets, j'avais précisément donné audience pour demain à un gentilhomme de mon pays, qui est à Paris, depuis trois mois, que j'ai jusqu'à présent évité de recevoir, quoiqu'il porte un grand nom et jouisse d'une grande fortunç.
— Quel est ce seigneur ?
— C'est le marquis de La Modane.
— Pourquoi donc ne l'avoir pas encore reçu?...
— C'est que... balbutia Henri avec embarras, le marquis n'est pas en odeur de sainteté dans la Navarre. On n'a rien de grave à lui reprocher, mais il est tellement gonflé de sa vanité qu'il a fini par se rendre insupportable. Enfin, poussé dans mes derniers retranchements, je lui ai permis de venir au Louvre, et je ne voudrais pas... à présent que j'ai donné ma parole...
— Vous avez raison, fit la reine-mère, jugeant d'après cet exorde que le marquis n'était pas un homme dangereux. Accordez-lui votre audience. Je me charge de vous excuser auprès de Sa Majesté.
Henri s'inclina gracieusement avant de prendre congé.
Catherine se garda bien de le laisser partir, avant d'avoir éclairci les doutes qu'elle avait conçus.
— N'avez-vous aucune nouvelle à me donner? lui demanda-t-elle.
— Moi! se défendit le roi de Navarre. Quelle nouvelle pourrais-je vous donner, madame? Des nouvelles de cour? Vous les connaissez aussi bien et mieux que moi. Quant à la politique, vous savez bien que je ne m'en occupe pas.
— Est-ce bien vrai ? fit la reine mère.
— Je vous assure, madame, que, depuis le départ de mon frère d'Alençon, j'ignore ce qui se passe.
— Vons le saviez donc quand il était là?
— Sans doute, il me tenait au courant. Yotre Majesté ne peut pas avoir oublié que si le duc d'Alençon est aujourd'hui à la tête des mécontents, c'est que j'ai refusé de m'y mettre.
On le prétend, en effet, mais ne l'y avez-vous pas un peu poussé?
— J'en prends à témoin le duc lui-même, madame.
— C'est d'autant plus beau de votre part que vous ne manquez pas d'amis dévoués, insinua la reine-mère.
— J'ai cette bonne fortune, je le reconnais, d'avoir laissé de bons souvenirs dans le cœur de quelques compatriotes, répondit Henri ; mais je n'ai jamais songé à faire une armée de ces cinq ou six dévouements,
— Et vous avez sagement fait, mon fils, approuva Catherine. Aussi je m'étonne que ces amis ne restent pas auprès de vous.
— C'est cependant bien naturel, madame. Ils ont en Navarre leurs domaines, leur famille, d'autres amis ; ils ne son! pas, comme moi, assoiffés déplaisir.
248 i.A im;mj-: .\K(;i:.ntii;iu:
— INiuilnnl, (iiiaiid ils soiitjtuinos ot lilwos, la vie do Paris lu» Imr ollViraitellc las pins d(5 dislraclions que la capitale de la Navarre? insista la reinemère. N'aviez-vous pas, par e.xcîinple, anpriis de vons, il y a (piehjne teinj)S, nn t;enlilliuiume accompli, jeune, heau, brave, li»'- avrr vous par la plus élroi'o ami lié?
— Sfiail-ce du haron de (dévalais que Votre Majesté Vful i)arler? demanda Henri.
— <)iii.je nie souviens maintenant... C'est hiiMi ainsi (ju'il s(! nomme. Kli bien! j)ourquoi a-t-il si précipitamment quitté Paris? Pourquoi, après avoir annoncé son retour par un billet, qu'une erreur a jeté dans mes mains, ne l'aije jamais revu au Louvre?
— Ah ! pour cola, madame, je vous jure que je n'en sais rien, répondit le roi de Navarre.
— Comment ! Espérez-vous me faire croire que vous ignorez oii il est?
— Je vous en donne ma parole, madame ! J'ajouterai que c'est en grande partie pour m'en informer que j'ai consenti à recevoir demain le marquis de La Modane.
— Que m'apprenez-vous là, mon lils !
— La vérité, madame. Le marquis, qui s'est fait présenter à moi il y a deux jours, s'est précisément recommandé de Gilbert, avec la mère de qui, a-t-il ajouté, M"" de La Modane est en correspondance suivie.
— Alors vous avez de ses nouvelles...
— C'est ce qui vous trompe, répondit Henri avec agitation. Dès que le marquis a nommé Gilbert, je lui ai naturellement demandé comment il se portait.
« — J'allais vous adresser la même question, sire, m'a répondu le marquis.
« Bref, du peu de mots que nous avons échangés, il résulte que, depuis plus de trois mois, la baronne de Prévalais n'a pas reçu de lettre de son fils, qu'elle est en proie à une inquiétude mortelle, et qu'elle a chargé M. de La Modane de s'informer auprès de moi.
— Est-il bien possible! fit Catherine, en dissimulant la joie que lui causaient ces paroles.
— C'est dans ce but que le marquis s'était décidé à venir au Louvre, continua le roi de Navarre. Vous comprenez, madame, dans quelle inquiétude m'a jeté moi-même l'inexplicable silence que garde Gilbert envers sa mère, une sainte et digne femme pour laquelle il professe une adoration méritée. C'est à ce point, ajouta Henri, les yeux fixés sur la reine-mère, que je me demande si le malheureux n'a pas été victime de quelque odieuse machination...
— Comment! dit Catherine avec une émotion simulée, vous croyez à un crime?
— Je l'avoue, madame. Le poison et la dagne jouent dans nos mœurs un si grand rôle, que je tremble pour mon pauvre Gilbert...
LA IJELLE ARGENTIÈRE
Henri, qui avait écouté avec uue yiaudc alleulion, Ijoudil tuuL à coup de sou siège
— C'est vous exagérer beaucoup l'importance de quelques algarades, mon fils...
— Eh! madame, interrompit le jeune roi avec véhémence, ne suis-je pas payé pour savoir que ces algarades ne sont pas des chimères? N'ai-je pas failli moi-même, il y a trois mois, être assassiné par des bandits?
— Vous, mon fils! et vous n'avez rien dit? Et vous ne vous êtes pas plaint au roi ? s'écria la reine-mère avec une indignation hypocrite.
LlV. 32. F. ROY, édit. ^ Reproduction ioterdite. 32
— Lo roi! lit ll<'iiri av<u'. tiii iiioiivcmciil dédai/^noux tl«|iîuili's. Qu'aiiiviil-il fail roiilro coux?...
Il irac!nn'(i i)oiiil sa i»hraso. La colèn*. l'empoiiait malgré lui; il lo soiilil tl |i,ii\iiil à s»' coiilfiiir ù U'injis.
— Achevez, dit Catherine, qui, du nîslc;, le sominail de s'expliquor.
— Soiiiïroz que je m'arn'^le, madame. J'ai eu tort, faraud tort, d'alaniK r volie solliciludo à propos d'uu accidenl donl je ne jiuis accuser (jue ma luilmliMice et mon incorrif^ihle gniauterie. Qu'aurait |tu, eu eiïel, le roi contre ceii\ (jni m'ont assailli, puiscjue je no les connaissais pas, qu'il m'aurait été impossible! (le les nommer ot d'aflirmcr mAmo que j'étais tombé dans le pi^^^e d'un maii jaloux, ou dans un(5 simphi bande de coupe-jarrets?
— A la houno heure ! lit la reine-mère en riant. Vous m'avez fait peur... j'ai cru qu'il s'aj^issait de quelque complot... Du moment qu'il n'est question que d'une aventure galaute, je respire! Votre ami (iilltert en était-il là par hasard ? Avait-il noué dans la ville quelques relations du même genre.'
— Je ne saurais vous le dire, madame. S'il l'a fait, il a gardé là-dessus la discrétion qui convient à un gentilhomme. Je ne serais, du reste, nullement inquiet de lui, sans cette circonstance extraordinaire qu'il n'a pas écrit à sa mère. Je connais si bien la vénération qu'il a pour elle, que je ne puis pas admettre, s'il est vivant, qu'il la condamne volontairement à des angoisses semblables.
, — Prenez donc tout le temps qu'il vous faudra pour vous renseigner à cet é"ard, dit Catherine avec douceur. Je souhaite que M. de La Modane dissipe demain les craintes qui vous ont assailli. Si cela était, je vous serais obligée de venir me l'apprendre aussitôt, car je m'intéresse, comme vous, au sort de ce gentilhomme. Je me souviendrai toujours que, depuis mon arrivée en France, personne n'a dansé devant moi la c/iaccone avec plus de désinvolture et d'élégance.
Henri la salua avec une grâce parfaite.
— Je n'y manquerai pas, promit-il en s'éloignant,
A peine avait-il quitté l'appartement de la reine-mère qu'il rentra chez lui, où il s'enferma.
Là, du moins, il n'était plus forcé d'imposer un masque à son visage. Les alarmes que le marquis lui avait inspirées, se représentaient plus vivement que jamais à son esprit depuis qu'il avait quitté Catherine.
Pourquoi lui avait-elle parlé de Gilbert, alors qu'il ne faisait aucune allusion à sou absence? Dans quel but s'était-elle informée avec tant d'insistance de ce qu'il était devenu? A quoi rimait l'espèce d'oraison funèbre qu'elle avait prononcée en rendant justice à son talent de danseur?
Henri savait combien de perfidies cachait le sourire de la reine-mère?
— Est-ce qu'elle me l'aurait tué? se demandait-il.
Il ne croyait pas dire si vrai, tout d'abord; mais, à mesure qu'il-se rappelait
LA BELLE AllGENTlEllE 251
comment Catherine l'avait retenu, au moment où il allait se retirer, et pur quelle voie détournée elle en était arrivée à prononcer le nom du baron de Prévalais, il acquit la conviction que ses pressentiments ne l'avaient pas trompé.
— Il n'aurait donc pas eu le temps de quitter Paris?.., murmurait-il. Ce serait dortc le soir même du jour oii je lui conseillais de partir...
Tourmenté par cette idée, qui le poursuivait avec une persistance opiniâtre, il sortit et se dirigea vers l'auberge du Soleil levant.
Il eut la- bonne fortune, en pénétrant dans la salle basse, de se trouver face à face avec maître Miroton qui, reconnaissant en lui l'ami du baron de Prévalais, s'avança, le bonnet à la main, à sa rencontre.
— J'ai deux mots à vous dire, fit Henri en l'entraînant à l'écart.
Il franchit alors le seuil d'un petit cabinet, qui se trouvait au bout de la salle principale et dont il referma soigneusement la porte.
L'aubergiste le regarda faire avec une certaine surprise, mais ne protesta pas.
— Avant tout, dit le jeune roi, permettez-moi de vous rappeler que, M. de Prévalais et moi, nous sommes des amis de M. de Montmorency. Nous savons que c'est à lui que vous devez votre fortune, que vous lui en conservez beaucoup de reconnaissance, et que vous avez toujours en réserve, pour ceux qu'il vous envoie, des attentions que vous ne prodiguez pas au commun des martyrs.
— Vous dites vrai, monseigneur, affirma Miroton. C'est pourquoi j'ai donné au baron la chambre la meilleure et la plus sûre (il insista sur ces trois mots) qu'il y ait dans mon hôtellerie.
— Fort bien, mon ami. Et le baron l'habite-t-il toujours?
— Oui, monseigneur.
— Comment! s'écria Henri. Il est ici!
En disant ces mots, il bondit de joie vers la porte. Il allait se précipiter dans l'escalier, lorsque l'aubergiste l'arrêta.
— Pardon, monseigneur, fit-il observer, nous ne nous entendons pas. Vous me demandez si M. de Prévalais habite toujours chez moi, je vous réponds oui ; mais demandez-moi s'il est chez lui, je vous répondrai non.
— Oii est-il donc? Le savez-vous? dit le jeune roi, tout désappointé.
— J'aurais cru que vous en seriez instruit plutôt que moi, monseigneur, car vous êtes l'unique ami qui soit venu rendre visite à M. le baron pendant le court séjour qu'il a fait à Paris.
— I' n'y est donc plus?
— Je le suppose. Monseigneur l'ignorait-il ?
— Sans doute, puisque je viens me renseigner auprès de vous,
— C'est que... je no suis pas trop en état... balbutia l'hôtellier.
— N'importe, fit Henri avec vivacité. Appreucz-moi toujours ce que vous savez.
LA ItllLlJ-: AllGKNTlKilE
— If
— Je suis aux ordres de iiioiisci^iiciir, dit .Mirolou av(5C respect. Kt il ("omnu'ii(:;i:
— Vous vous raj)|)('le/. ccitaiiifincnl, inoiisflyneur, la soirée dans laijuelle vous avez soupe ici avec M. de i'révalais...
— Je le crois hien ! Il y avait uu lapiu sauté, dont lo fumet m'a poursuivi l)ien lont>tomps, répondit le jeune roi, qui llaltait le talent culinaire de l'auhergisl(» aliu d(^ Nî rendre plus expansif.
[1 y réussit au delà de toute vraisomblance, car la figure rubiconde de Miroton s'épanouissait en un lai'f^o sourire.
— Kn ciïet... dit-il avec nin; feinh^ modestie;, jcî me ra[)nellc ce léguer détail.
« Donc, reprit-il aussitôt, ce soir-là même, c'était le 2t octobre, immédiatement après votre départ, M. le baron lit venir son domestique et lui donna Tordre de tenir ses cbevaux prêts pour le lendemain, à sept heures du malin.
« ]\Ioi-mênie, il me lit apj)eler, et me pria de lui conserver la chambre qu'il lKil)ilail, jus(]u'à ce qu'il m'autorisftt à en disposer.
« Je le lui promis et me relirai.
« Je m'attendais donc à le voir s'éloigner le lendemain, 2o octobre. A sept heures, en cITet, François tenait dans la cour les chevaux sellés; M. le baron, levé depuis une beure, se promenait dans sa chambre. Pendant que j'allumais mon fourneau, j'entendais résonner au-dessus de ma tête ses talons éperonnés, ce qui signifiait qu'il était prêt. Je me dirigeais donc vers la cour pour lui souhaiter bon voyage, lorsque je vis entrer une soubrette qui remit à François un billet.
« François le prit, sans mot dire, confia ses chevaux au garçon d'écurie et monta à son maître la lettre qu'on venait d'apporter. Eile avait probablement une grande importance, car M. de Prévalais ordonna à son laquais de reconduire les chevaux à l'écurie et lui annonça qu'il ne se mettrait en route que le lendemain.
« De toute la journée, il ne quitta pas sa chambre. A plusieurs reprises, je l'entendis marcher avec une sorte d'impatience. Il dîna de bon appétit et sortit enfin, vers six heures et demie du soir, en me disant qu'il ne souperait qu'à son retour.
« Donc il comptait revenir. Une heure, deux heures, trois heures se passèrent... J'attendais toujours, en compagnie de François, et je tenais au chaud le souper de M. le baron.
« Enfin onze heures sonnèrent au carillon de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'étais inquiet. Je regardais de côté François, dont le visage, d'abord satisfait, se couvrait peu à peu d'un voile de tristesse. Evidemment il concevait de son côté quelques inquiétudes.
« Je me décidai à l'interroger. Malgré la discrétion que mit dans ses réponses
cet honnôte serviteur, je compris, ce que j'avais deviné déjà, que c'était une femme qui avait adressé cette lettre à M. de Prévalais.
« Je me rassurai momentanément. Le billet assignait s;ins aucun doute un rendez-vous à M. le baron, — rendez-vous auquel il était allé. — Or, je sais comment finissent en général ces sortes d'aventures. Je patientai donc sans effort jusqu'cà minuit.
« A dater de cet instant je me remis à trembler. Lorsque j'enteudis sonner une heure, je désespérais de voir rentrer M. de Prévalais.
« — Il aura peut-être passé la nuit chez sa belle, me disais-je à moimême.
« Je me levai, je laissai François dans la salle basse pour y attendre le retour de son maître, je montai dans ma chambre et je me mis au lit.
« Je croyais dormir. Ah bien, oui! vous ne savez pas, monseigneur, ce que c'est qu'un aubergiste, qui se couche en laissant sa porte ouverte, et qui confie sa maison à quelqu'un dont il n'est pas absolument sûr. Il me fut impossible de fermer l'œil.
« Lelendemainmatin, à cinq heures, lorsque je redescendis, j'étais donc bien certain que M. de Prévalais n'était pas rentré.
« Je ne me trompais pas. François était toujours à la même place, accoudé sur la table de cuisine, pâle, les yeux roug'is. Sans prononcer une parole, nous échangeâmes un regard rapide... nous commencions à être sérieusement alarmés l'un et l'autre.
« Quand midi sonna, le peu d'espoir qui nous était resté s'évanouit. Décidément il était arrivé quelque chose à M. de Prévalais.
« Nous n'étions que trop bons prophètes, car, hélas! la journée se passa sans que nous ayons de ses nouvelles. Le lendemain, le surlendemain, même silence significatif! Au bout de la semaine, toujours rien!
« François, principalement, était sur des charbons ardents. De jour en jour, il paraissait plus sombre, plus agité. Pas un moment il n'avait quitté l'auberge, si ce n'est le matin, pour conduire ses chevaux à la promenade.
« Il finit enfin par m'avouer que sa fiancée était en service à Paris, chez la comtesse d'Ermilly, ou plutôt chez M'"' Henriette de La Modane, qui était venue de x^avarre passer quelque temps chez sa tante.
« Il avait le plus grand désir de la voir. Il me demanda la.permission de s'absenter pendant une heure. Je n'avais pas plus le droit de la lui refuser que de la lui accorder; je lui répondis donc qu'il était libre d'agir comme il l'entendrait, et je lui promis, au cas où son maître reviendrait en son absence, de témoigner de sa fidélité.
« Il est vrai que nous ne comptions plus guère sur le retour de M. le baron. Un mois s'écoula. Toujours pas de nouvelles!
« François allait tous les jours chez la tante de M"° de La Modane, qui dn-
intMii-f ici prrs, nio des LavHn(li(Tos-S;iiiil«î-()|i|ii)r(iiii«'. Il .-ivail f.iil pnil «lo ses ciaiiilfs à sa liancrc, la(|iM»ll(? les avait Iraiismiscs à sa ji'iim; jnailir-^sc
i« Ccllc-ri l«'s 0()miniiiii(|iia à son tour an man|iiis do J^a Modaiin. .Mù jiar un srnlimiMit d'ri'onoini»' que je ne saurais hlàincr, Ir inarcjuis coiisoiliaà l''raiH;oiH d'aniciuT ios clicvaiix do M. do Provalais clio/. sa sii-nr c^L l(( prit à sou scivicc, jus(|u'à ro (|u'oM sflt ])()siliv('niout ce (jirolait (h^vouu M. lo harou.
« Depuis deux mois, François ost rlioz la coinlosso d'Iilrniilly. il no niatnjuo pas nu seul jour do vtMiir ici, soutenu par la vaf^uo csporance que son niaUn; reparaîtra d'un momont h l'autre.
« Ouanl ;\ moi, acheva l'anbort-islo, je no nourris pinscelle folio (;sj)éranco. Je suis sûr que M. de Prévalais a été victime do quoNjuo accident, sans cela auraitil ahaudouué, sans donner signe de vie, ses chevaux et son domestique?
— iMais la chambre qu'il occupait, qu'on avoz-vous fait? interrogea Henri.
— Je l'ai gardée, ainsi que M. do Prévalais m'en avait donné l'ordre. Kt tant que je n'aurai pas reçu de lui d'ordre contraire, elle restera vide pendant un au. C'est bien le moins que je fasse pour un ami de M. de Montmorency.
— Cette fidélité à votre parole vous fait le plus grand honneur, maître INlirolon, dit lo jeune roi. Vous en serez, du reste, récompensé comme il convieiU. A défaut de Gilbert, c'est moi qui me chargerai de régler son compte.
— Monseigneur est trop bon... balbutia l'hôtelier confus.
— Ainsi celle chambre est libre? reprit Henri.
— Oui, monseigneur.
— Rien n'y a été changé, depuis le jour où Gilbert l'a quittée?
— Absolument rien. J'en ai toujours la clef dans ma poche.
— Voulez-vous m'y conduire?
— Je suis à vos ordres, monseigneur.
L'aubergiste prit les devants, monta l'escalier et ouvrit la porte de la chambre.
Le roi de Navarre y entra. Il espérait sans doute trouver un indice quelconque qui le mît sur la trace de Gilbert; mais ce fut en vain qu'il ouvrit les armoires, vida les tiroirs, fouilla les poches des pourpoints qui éfaiont pendus dans U) cfibinet, il ne découvrit rien!
— Oh! cette Catherine! s'écria-t-il en brandissant son poing fermé.
Il ne doutait plus maintenant. Il était sûr que la reine-mère avait sacrifié son ami à ses terreurs superstitieuses.
Avait-il, en effet un autre ennemi qu'elle? Non. Elle seule avait intérêt à le faire disparaître.
Etait-ce elle qui avait écrit à Gilbert? Ce n'était pas probable. Sa signature, apposée au bas d'une lettre, aurait suffi pour mettre en garde le gentilhomme contre le danger au-devant duquel il avait couru. S'était-elle servie d'un faux
LA BELLE AIIGENTIÉRE 255
nom? Ce n'était pas probable non plus. Sur la foi d'un nom qui lui était inconnu, Gilbert n'aurait pas ajourné son départ.
Il fallait que Catherine eût une complice. Volontaire ou involontaire, celte complice avait attiré le baron dans le piège que la reine-mère lui avait tendu. Mais cette complice, quelle était-elle ?
Quelle femme était avec Gilbert en relations assez suivies pour lui envoyer sa femme de chambre et pour que cette femme fût connue de François, au point qu'il ne lui avait même pas demandé de la part de qui elle se présentait?
Car le récit de Miroton, tout succinct qu'il parût, était très explicite et n'avait rien omis. François avait pris la lettre, sans mot dire, et l'avait remise à son maître. Donc il savait qui l'avait écrite, ou du moins qui l'avait portée. Donc François seul pouvait faire la lumière sur ce point obscur.
Comment' interroger ce valet? Le faire venir au Louvre, c'était éveiller la défiance de Catherine, à qui M. de Nogaret rendait compte de tout ce qui entrait où sortait. Par conséquent, le plus simple était d'aller chez M"^" d'Ermilly.
— Parbleu! fit Henri, je suis d'assez bonne naissance pour m'y prcsenlcr sans chaperon. Oui, dès demain...
Il s'arrêta. C'étaitprécisément le lendemain matin qu'il avait donné audience à M. de La Modane.
— Eh bien ! reprit-il, nous verrons ce que m'apprendra le marquis, et suivant ce qu'il m'aura dit, nous agirons.
Il venait de prendre cette ferme résolution, lorsqu'on gratta doucement à la porte de l'escalier secret, qui correspondait avec l'appartement de Marguerite, placé immédiatement au-dessous du sien.
Il poussa le verrou et ouvrit la porte.
— Peut-on entrer ? demanda une voix de femme.
— Certes.
— Votre Majesté est seule ?
— Absolument seule. D'ailleurs, vous savez bien que pour avoir le bonheur de causer un instant avec vous, je donnerais congé à tout le monde, fût-ce au trésorier de Sa Majesté, qui serait pourtant le bienvenu chez moi.
Moitié sérieux, moitié souriant, il prit alors les mains de la femme qui se tenait dans l'ombre de l'escalier, et l'attira au milieu de la chambre,
C'était sa femme !
11 lui baisa galamment la main et lui fit prendre place dans un fauteuil, tandis qu'il restait debout devant elle.
Il la contempla pendant quelques instants, puis, tout à coup :
— Savez-vous que vous êtes fort belle, ma chère Margot ! lui dit-il.
— Grâce, sire ! fit-elle en riant. Ce n'est pas un compliment que je viens chercher ici, vous ne l'ignorez pas.
LA nKLLK ARGKNTIÈIIE
— Alors quo nu» voulr/.-voiis ? l'st-rc (jn'il v a du iioii\taii ? (Icni.iiKl.i-l-il fi voix liasse.
.Maimn'ril(> lit nu si^iK! (rassciilimcnl.
— l'ailcz, (lil-il cil se, rainnocliaiil d'elle an jioinl <jne leurs visaf^^es so louchuienl piesijno.
— Jo vous disais l'anlrii jour (jui; le duod'Ale-nçoii n<''f;(>ciait déjà avf^c (îallieriue et envoyait ouvnrteiïKMil à (iasiniir des courriers chary^és do relarder sa nn relie, commença Marguerito.
— Oui, et jo vous répondais que je connaissais trop bien mon beau-frhre d Alençon pour admettre qu'il se soumît déjà, sans avoir reçu des garanties sérieuses.
— Vous aviez raison, sire, dit la r(ïine de Navarre. En même temps qu'il sup[)liait en apparence Casimir de no pas avancer, le duc d'Anjou le priait seiM élément de se hâter.
— J'en étais sûr, fit Henri. De sorte que Casimir est entré en France?
— 11 est en Champagne avec Condé et va prochainement passer en Bourgogne.
— Va Mayenne, que fait-il?
— 11 côtoie leur armée sans l'attaquer.
— lU il ne l'attaquera pas, soyez -en certaine. Il a évidemment reçu de la relue-mère des instructions particulières ; sans cela aurait-il permis à celte horde de Suisses, d'Allemands et de Français de se former?
— Mais le duc pourra-t-il éviter le combat? Ce voisinage de deux armées n'esl-il pas un péril de chaque jour?
— Assurément, mais, pas plus que sa mère, votre frère d'Alençon n'a envie d'î voir couler le sang. Les deu.x armées n'en viendront donc pas aux prises avant que Catherine et son fils aient signé la paix.
— Alors, aucun danger n'est à redouter! fit joyeusement Marguerito
— Pardon, il y en a un, dit Henri.
— Pour qui ?
— Pour moi, — c'est-à-dire pour nous, s'empressa d'ajouter le roi dcNavarre.
— Lequel ?
— C'est que notre frère d'Alençon fasse la paix un peu trop tôt.
— Comment ?
— Je vous l'apprendrai plus tard, Margot. Avez-vous confiance en moi ?
— Vous le voyez bien, puisque je suis là.
— Alors ne m'interrogez pas et faites ce que je vais vous dire.
— J'écoute, dit la jeune reine.
— A tort ou à raison, reprit lentement Henri, on prétend que le duc d'Alençjn a pour vous une amitié tout exceptionnelle, — un peu plus violente, affirmet-on, qu'il ne convient à un frère.
ibi
Elle courait se placer devant son miroir et s'y regardait avec une sorte de rage : « Moi aussi,
je suis belle 1... »
Marguerite ouvrit la bouche pour protester.
— Je ne vous interroge pas, dit le roi de Navarre en l'arrêtant d'un geste. Remarquez que j'ai dit : « A tort ou à raison ». Admettons que ce soit à tort. Il n'en est pas moins vrai que cette amitié existe, que vous avez sur lui une influence telle que, si vous aviez voulu le retenir au moment où il a quitté la cour, vous l'auriez fait.
— J'en conviens, mais je vous ferai remarquer, à mon tour, que j'agissais
LlV. 33. F. Roy, édit. — Ueproduclion interdite. 33
LA IJtLLL AIKil.N I II.UK
(rai>rès vos inspiralions, et ])arc:t' (jik) vous lié.silicz vous-iiiùun; à le laisser l>arlir.
— Aussi n'esL-co iminL un n'procluî que je vous adrosso, ma chère Margot. Jr ciiustale le fuit, sans commonlaire. C'est que je nourrissais alors certain projet, aii(|iii[ j'ai renoncé parce (ju'il n'était pas encore mùr.
— Et vous l'avez déliniliveinont aliaiidonné ï
— Au contraire, c'est précisément parce qu'il mûrit que j'ai recours à vous.
— Dans (juel liut?
— Pour empêcher noire excellent frère d'AIençon de signer la [taix avant un mois.
— Et vous croyez ((ue j'y parviendrai? fit Marguerite avec incrédulité.
— Ayez donc en vous plus de coniiance, ma toute belle, répondit Henri. Je vous admirais tout à l'heure ; croyez-vous que je sois seul à connaître que vous êtes à la fois la plus érudite et la plus gracieuse de toutes les femmes? JNon, tout le monde le proclame, et d'Alençon a trop bon goût pour ue pas s'en être aperru.
— Que faut-il donc faire?
— Il faut lui écrire de votre jolie main une do ces lettres charmantes (jue vous tournez avec tant d'art! Il faut surtout trouver un courrier, bien rapide et bien discret, qui remette lui-même cette lettre au duc. Est-ce trop exiger de vous ?
— Non, répondit nettement la jeune reine.
— Ainsi vous écrirez cette lettre ?
— Dès aujourd'hui.
— Et vous trouverez un courrier pour la porter ?
— Je le trouverai.
— Dès demain ?
— Dès demain.
— Décidément, dit Henri en lui baisant de nouveau la main, vous êtes adotable.
Marguerite se mit à rire. Le roi de Navarre lit comme elle.
— Au moins, dil-il, vous pourrez attester à notre bien-aimée mère, ainsi que je le lui affirmais tout à l'heure, que je ne m'occupe pas de politique.
— Ne craignez rien, sire, fit Marguerite on se levant. J'ai promis d'aider de tout mon pouvoir à voire élévation : je vous serai jusqu'au bout une alliée fidèle et dévouée.
— J'y compte bien, répliqua Henri.
— Et moi, je réponds de tout, dit la jeune reine en se dirigeant vers la porte. Il lui prit la main et l'accompagna ; puis, quand elle eut descendu les premiers degrés :
— N'oubliez rien ! lui recommanda-t-il.
— C'est promis, repondit-elle en disparaissant aussitôt.
Il referma la porte et se laissa tomber avec accablement dans son fauteuil.
— Un mois... je demande un mois... murmura-t-il. Gomment vais-je faire, si réellement Gilbert n'est plus là ?
Si les nouvelles que Marguerite venait de lui apporter avaient un instant distrait sa pensée du jeune gentilhomme, on voit qu'elles l'y ramenaient prompte" ment.
Ge fut donc avec une vive impatience qu'il attendit au lendemain. L'audience qu'il avait accordée au marquis de La Modane aurait-elle un résultat satisfaisant? Il le désirait plus qu'il ne l'espérait.
Aussi, le lendemain, dès qu'il fut levé, il donna à son valet de chambre l'ordre d'introduire le marquis aussitôt qu'il se présenterait.
M. de La Modane fut exact. Pour tout l'or du monde, il n'aurait pas voulu manquer à ce rendez-vous.
Etre reçu par le roi I G'était à ses yeux un tel honneur qu'il en avait la bouche pleine rien que d'y penser I Depuis deux jours que cet honneur lui était réservé' il l'avait annoncé vingt fois à Henriette, cinquante fois à sa sœur et cent fois à François.
Ce fut bien autre chose quand, après avoir décliné son nom, il vit qu'il péné trait chez Sa Majesté, sans faire antichambre.
Il acquit à ses propres yeux une telle importance que ses habits faillirent en crever.
— Eh bien ! fit le roi de Navarre en l'apercevant, avez-vous des nouvelles de Gilbert?
— Non, sire.
— Comment, rien ? Pas même un indice ?
— Pas même cela, sire.
— Avez-vous du moins interrogé son domestique?
— ^h. l Votre Majesté a appris...
— Que François est chez vous depuis deux mois avec les chevaux de Gilbert. Donc vous avez eu le temps de le questionner.
— Ge n'est pas moi qui en ai eu l'idée, sire, c'est ma fille ; mais le peu que nous savons...
— Dites-le donc, morbleu ! fit Henri avec impatience.
Le marquis était désarçonné. Il s'attendait à une audience solennelle, bien froide et bien compassée, et il se trouvait en face d'une Majesté pétulante, qui l'accablait de questions, sans lui avoir pour ainsi dire donné le temps de saluer.
— Je vous demande pardon, sire... balbutia-t-il ; mais permettez-moi de rassembler mes idées. Je m'attendais si peu à ce que... d'emblée... il fût question du baron de Prévalais...
I, A Hr. \.\.\: \ H ( 1 K \ I I K H K
II«înri, témoin du troiihh' qui s'était omparé du vieux g«'nlilhommo, cnm|)rit (jn'il n'()l»li(Midrail lifn de lui, s'il ne lo laissait jioiut alli^ à sa;.'nist',
— IN'lil liommti 1 so dit-il ou lo regardant avec uur. dt-dai^^iuMisr pitié.
— Ml d'ahord, coniniriK.oiis par lo commeuccnn'iil, lil. le niar(|uis.
— (".onnno il vous plaira, répondit li; roi do Navarre, qui se renversa dans s )U fanliMiil d'un air rési^^ué.
— Nous n'avons j);is appris, lo jour mèin*! où ello a eu lieu, la disparition (lu baron, dit M. de La Modaue. Ce n'est qu'au bout de huit jours que Jabotle, qui on avait été instruite par Dég^ourdi, en informa Henriette.
— Un mol ! fil lloiui. Qu'est-ce que Jabotle ? Qu'est-ce que Dé^ourdi?
— Jabolte est la caméristo de mu lillo. Dégourdi est un surnom qu'on a donné dans son pays à François, le laquais de Gilbert. Ces deux enfants sont nés dans le même village et sont fiancés l'un à l'autre depuis dix-huit mois.
— Ah ! fort bien, dil Henri en reprenant sa pose indolente.
— Henriette, elle-même, ne me fit pas immédiatement part de cet accident, continua le marquis.
— Pourquoi donc? n'êtes-vous pas intimement liés avec la famille des Prévalais ?
— Intimement... non, sire, fit M. de La Modane avec un peu d'embarras. J'ai connu jadis, il est vrai, le père de Gilbert, mais le.fils...
— Ne vous a-t-il donc pas rendu un signalé service?
— En efîet, sire... en voulant arrêter le cheval que montait ma fille, M. de Prévalais est tombé, a été foulé aux pieds...
— Oh ! ne cherchez pas à atténuer le mérite du pauvre garçon, interrompit Henri. On m'a raconté cet événement dans ses moindres détails ; je sais que Gilbert a risqué sa vie pour sauver celle de votre fille et qu'il a été h deux doigts de la mort.
— Je ne le conteste pas, s'empressa de dire le marquis.
— Eh bien ! A la suite de cette longue et pénible convalescence, ne lui avezvous pas ouvert, toutes grandes, les portes de votre maison?
— Je vis très retiré, sire... je ne reçois personne., fit M. de La Modane, de plus en plus embarrassé ; mais ma fille est allée souvent rendre visite à la mèr& de Gilbert et a conçu pour elle une si profonde estime...
— Votre fille! toujours votre fille! interrompit le roi. C'est donc elle qui fait tout ce que vous devriez faire ?
— Non, sire, mais elle est plus jeune... plus active...
— Et plus démonstrative, je le vois avec plaisir. N'importe, monsieur, laissez-moi m'étonner que vous laissiez à une jeune fille le soin de témoigner à M. de Prévalais la reconnaissance dont, seule, elle me semble pénétrée.
Henri avait prononcé ces paroles avec un accent de sévérité qui fit baisser la tête au vieux gentilhomme.
LA BELLE ARGENïIERE 261
— Cependant, essaya-t-il de répondre, la manière dont j'ai agi en recueillant le laquais et les chevaux du baron prouve bien...
— Que vous n'êtes pas fâché, pendant votre séjour à Paris, de profiter, sans bourse délier, de deux admirables montures et d'un valet dévoué, n'est-ce pas ? fit le roi avec une ironie cruelle.
— Quoi! Votre Majesté a pu supposer..
— Passons, monsieur, interrompit de nouveau Henri, et revenons à mon pauvre Gilbert.
— Ce n'est guère qu'au bout d'un mois, et alors que ma fille venait de recevoir de M"" de Prévalais une première lettre fort alarmante, qu'elle me communiqua les craintes que la baronne avait conçues et qu'elle partageait ellemême, reprit M. de La Modane.
« Dégourdi, que j'interrogeai, ne savait absolument rien, prétendait-il. Il ne fit donc que confirmer nos appréhensions.
« Ce fut alors que j'offris à François de venir s'installer chez ma sœur et de se rendre utile dans la maison.
« Un autre mois se passa. Dégourdi gardait toujours la même réserve vis-àvis de ma fille, qui ne cessait de s'enquérir des circonstances dans lesquelles avait eu lieu cette mystérieuse disparition.
« Un jour enfin. Dégourdi se trouvait dans ma chambre et m'aidait à m'habiller, lorsqu'il se décida à rompre le silence.
« — Monsieur, commença-t-il, j'ai confié ce matin à Jabotte tout ce que j'avais sur le cœur. Elle a pensé que j'avais eu tort de vous le cacher ; elle a prétendu que, sur mes indications, il serait peut-être possible de retrouver la trace de mon maître. J'ai donc pris le parti de vous le raconter, n'osant pas le raconter directement à M''" de La Modane.
« — Pourquoi? demandai-je, très surpris de ce préambule.
« — Parce qu'il s'agit d'une femme, me répondit-il à voix basse.
« — Eh ! coquin! m'écriai-je, que ne l'as-tu dit plus tôt?
u — C'est que... fit-il d'un air marri, j'ai commis déjà tant de bévues au service de M. le baron, que j'avais peur d'en commettre une autre en livrant un secret qui ne m'appartenait pas. — Aussi, je vous le jure ! ajouta-t-il, si l'absence de monseigneur ne se prolongeait pas au delà des limites ordinaires, j'aurais continué de me taire.
« — Eh bien ! parle. De quelle femme s'agit-il ?
« — Je ne connais pas son nom, dit Dégourdi, mais je sais qu'elle demeure au coin de la rue de l'Arbre- Sec et de la rue Baillet.
• Henri, qui s'était penché curieusement en avant, depuis que le mot femme avait été prononcé, et qui avait écouté avec une grande attention, bondit tout à coup de son siège.
— Hein? fit-il. Vous avez dit... au coin de la rue de l'Arbre-Sec...
— Ml (le I;i nu; H.iillMl,, n''j»(''|.i lit inirquis. Mais, coiiliima-t-il, si i)ù;jour(li ignorait le nom do c<'tlo danif, il siivail ccdui di'. la souhrrlti!.
— Msl-ce donc fiilonno qu'ollt* s'appfdlr;? interrogea I(î roi d(! .Navarro ««n proie h la plus vive nnxirlé.
— (hii, sire, lit M. do. La Modann ronfoiidii.
Ils j^ard('r(Mil un momont le silnnce. Henri était sliijx'fait de ce qu'il venait d'iMilendre. Le marquis ne pouvait pas s'expliijucr (jiio lo roi de Navarn; connût K* nom d'une liunib'*' servante.
— Muni de ce vagan; renseignement, jioursuivil le vie^ix genlillioinme, je me rendis rue de J'Aibre-Scc, je m informai clie/. I(!s juincipanx marchands et j'appris...
— Que la maîtresse de Gilonni) était la femme de l'argentier de la reinemère, cojiliiina Henri...
— Et, reprit le marquis, que la Belle Argentière, elle-même, avait quitté son mari...
— Précisément le jour où Gilbert avait disparu, acheva le roi.
— Votre Majesté savait donc déjà ce que je viens de lui apprendre ? demanda le marquis interdit.
— Non, monsieur. Le bruit de ces deux disparitions était bienvenu jusqu'à moi; mais je n'aurais jamais songé àlesrapprochcr l'une de l'autre, sans les renseignements que vous venez de me fournir.
— Croyez-vous, sire, que sur d'aussi faibles indices, il soit possible de retrouver le baron ?
— Je ne le crois pas facile, mais je ne désespère pas, ht Henri. Une seule chose m'inquiète...
— Laquelle?
— M"^ de Prévalais est-elle toujours sans nouvelles de son fils?
— Toujours, oui, sire.
— Alors, soyez persuadé qu'il y a dans cette affaire autre chose qu'une histoire d'amour.
— Quoi donc? demanda curieusement le marquis.
— Je serais fort en peine de vous répondre, monsieur. Moi-môme, je cherche et... «je ne trouve pas.
On voyait en effet que le roi de Navarre concentrait sur ce point tous les efforts de son esprit.
Au bout de quelques instants, il parut y renoncer.
— Monsieur, reprit-il, voulez-vous me donner votre parole que vous ne répéterez à qui que ce soit ce que vous venez de me dire ?
— Je vous la donne de grand cœur, sire.
— Et avez-vous chez vous assez d'influence pour obtenir que votre sœur, votre fille. Dégourdi et Jabotte observent le même silence ?
LA BELLE AllGENTIÈIlE 263
— Que Votre Majesté se rassure. Je réponds d'eux comme de moi-même.
— Songez que si, par hasard, mon pauvre Gilbert était encore de ce monde, votre discrétion peut, seule, lui sauver la vie ! ajouta Henri d'un ton grave.
— Je ne l'oublierai pas, sire.
— Maintenant, si' j'avais besoin de nouveaux renseignements, monsieur, Douriais-je les trouver chez vous?
— Tant qu'il plaira à Votre Majesté.
— Vous ne comptez donc pas quitter Paris de sitôt?
— Non, sire. Je nourris au contraire pour ma fille certain projet de mariage qui, s'il aboutit, comme je l'espère, me conduira peut-être à me fixer définitivement ici.
— Vous voudrez bien m'en faire part quand le moment sera venu, dit le roi en le congédiant du geste.
— Votre Majesté me comble! s'écria le marquis, dont le visage empourpré rayonna de la joie la plus intense.
A ces mots, il salua cérémonieusement et se retira.
Le roi de Navarre avait hâte d'être seul. Dès que M. de La Modane se fut éloigné, il parcourut sa chambre avec une agitation fébrile.
— Je disais bien que Catherine avait un complice ! murmurait-il. Volontaire? Non. Je ne crois pas Léona capable de se prêter... Involontaire, alors?... Oui, c'est évident, mais comment?...
,, !1 s'arrêta.
— Est-ce que la reine aurait renouvelé sur Gilbert la tentative qu'elle avait dirigée contre moi ? se demanda-t-il.
Plus il y réfléchissait, plus cela lui paraissait vraisemblable.
Il ne cherchait pas à s'expliquer comment Léona et Gilbert étaient entrés en relations. Il lui suffisait de le savoir. Or, il n'était pas douteux que Capricanti lui au mieux avec Catherine. Certainement, il l'avait mise dans la confidence de ses chagrins domestiques, et c'était elle qui avait armé le bras du mari jaloux. Mais Gilbert était-il mort? et s'il était mort, pourquoi la Belle Argentière avait-elle disparu ?