CE QUI RÉSULTA DES RÉVÉLATIONS DE DÉGOURDI
Les paroles qu'avait prononcées M. d£ La Modane, et dans lesquelles il faisait pressentir le prochain mariage de sa fille, nécessitent quelques courtes explications.
204 LA BKLLK ARGK N TI ÎUi:
Kl, tout d'aljord, disons qiio lo muria^'c d«î M"' d'Krinilly avec le comto do LaiH'yri! n'avait pas été célébré. Ajoutons niénw' (]ii'(iii ^Matid élonncmorit dos g^ens de la comtesse, il n'en était jdus (pieslion.
l*oiir(|iioi'/ Y avait-il en iiipliiio rnlie hî comte et la comtesse? Pas du tout. Peiil-ètie une explication un peu vivo... un malentendu ^.. Cf^rtainomenl non, puis(pie M. de Lapeyre, après avoir cessé ses visites pendant une huitaine de jours, au moment où M. de La Modauo était arrivé à Paris, était revenu à l'hôtel et s'y montrait encore plus assidu, plus aimable, j)ln.s f^alant (jue par le passé.
En efl'et, le marcjuis, après avoir reçu les confidences de sa sœur, avait demandé, avant de se prononcer, à connaître M. de Lapeyre, qu'il avait à peine entrevu cinq ou six fois, quelque vingt ans auparavant.
En conséquence il avait fait prévenir le comte qu'il attendait sa visite avec impatience.
M. de Lapeyre s'empressa d'accourir, mais, pendant les huit jours qui venaient de s'écouler, il avait eu le temps d'envisager sous toutes ses faces la situation que la brusque arrivée de M. de La Modane allait lui créer.
Cette situation n'était point celle qu'il aurait désirée. S'il avait épousé M"" d'Ermilly, dont il avait su capter la confiance, celle-ci aurait mis sa fortune à la disposition de son mari. Il l'avait pressentie d'avance à cet égard, elle lui avait promis de ne faire aucunes réserves ; il était donc sur, en l'épousant, de jouir, le lendemain de son mariage, des quarante rhille livres de revenus qu'elle possédait.
C'était pour atteindre plus tôt et plus sûrement ce but, (pi'il avait essayé, par tous les moyens, de faire célébrer cet hymen avant l'arrivée du marquis.
Elle n'avait consenti à aucun des moyens spécieux qu'il lui avait soumis ; donc la proie que M. de Lapeyre avait si longuement convoitée lui échappait.
En effet, il n'était pas possible d'espérer que le frère de la comtesse prêtât les mains à une spoliation, dont il serait la première victime, dans le cas où ^[me d'Ermilly mourrait avant lui.
Certainement il surveillerait la rédaction du contrat, le discuterait article par article, et ne consentirait au mariage de sa sœur, que si elle gardait par devers elle la libre disposition de sa fortune.
Ce n'était pas ainsi que l'entendait M. de Lapeyre. Il se souciait fort peu des charmes surannés de la vieille coquette. C'est à son argent qu'il en voulait Son argent... ou celui d'une autre... peu lui importait.
Cette réflexion, quelque peu cynique, fut pour lui un véritable trait de lumière et lui ouvrit tout à coup un monde de combinaisons, qu'il mûrit pendant une semaine entière.
Lorsque, au bout de ce temps, il reçut du marquis l'invitation de se présenter à l'hôtel d'Ermilly, il avait longuement élaboré le plan qu'il venait d'adopter.
LA BELLE ARGENïIÈRE
Elle bondit si fort qu'elle faillit tomber à la renverse.
Pour le mener à bien, il fallait déployer beaucoup d'astuce et beaucoup de patience. On l'a vu, le comte n'en manquait pas.
M. de La Modane le reçut froidement, mais avec une courtoisie parfaite.
C'était leur première entrevue. De l'habileté que le comte allait montrer dépendait le succès de ses nouveaux projets, car il lui importait, avant tout, de se concilier les bonnes grâces du marquis.
M. de Lapeyre joua auprès de lui le même rôle d'homme repentant qui lui
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avait si hicn iriissi prôrrdcmnn'iit aiiprës du la coimU'hro. Il n'eut jtas do l^rmos assoz vifs pour déplorcir l»»s «lirarls d»« sa jeunesse! et travestit tout k son av;intat,'e riiisloire de son si'jour dans la Savoie et |(»s l'Iaiidres.
Selon lui, la maison do Savoio était de lro[) Miiiin- iniporlaneo pour léeoniponser di^neiiHMit un homme de sa valoiii", et lo princo d'Oran^o, h. qui il avaii rendu les jilus signalés services, les avait rcîconnus j)ar la plus noire; intrralitude. Voilà pour^iuoi il les avait quilles l'im ot l'autre, et était revenu en France, oCi il n'aspirail (pTaii repos.
Lorsque, deux ans auparavant, il avait rencontré la comtesse chez des amis communs, il ne songeait pas du tout à l'épouser. Ils avaient longuement causé ensemble ; elle l'avait autorisé à lui faire visite ; c'est ainsi qu'avaient commencé leurs relations.
— J'ignorais alors, continua le comte, h quelle illustre famille appartenait votre sœur. Le nom d'Ermilly m'était absolument inconnu. J'étais donc à cent lieues de supposer qu'en me liant d'étroite amitié avec elle, j'allais porter ombrage à un homme d'aussi grand mérite que vous, monsieur le marquis.
M. de La Modane avait écouté avec une impassibilité orientale les explications que le comte lui avait fournies, jusqu'au moment où le rusé gentilhomme avait qualifié d'illustre la maison du marquis et rendu hommage à son mérite.
Ces deux phrases avaient si délicieusement chatouillé sa vanité, qu'il avait souri avec complaisance, affectant une modestie qui était fort loin de son cœur ot de sa pensée.
M. de Lapeyre s'en aperçut et s'en réjouit. Il avait trouvé le défaut de la cuirasse de l'orgueilleux gentilhomme.
— L'intimité dans laquelle je vivais avec la comtesse, poursuivit-il, pouvait à la longue donner lieu à des interprétations fâcheuses. Malgré cela, lorsque j'appris dernièrement à quelle haute noblesse remontait l'origine de M""' d'Ermilly, je craignis que mon titre de comte et mon peu de fortune ne lui parussent pas suffisants et je gardai le silence, car, pour rien au monde, je n'aurais voulu déplaire à un homme tel que vous.
Le marquis approuva d'un signe de tête encourageant.
— Ne fût-ce que pour éparg-ner un refus à mon amour-propre, je me taisais, reprit le comte. Je n'avais eu, d'ailleurs, que très vaguement l'idée de nouer avec M"' d'Ermilly un lien plus étroit que celui de la respectueuse et très sincère amitié qui nous unissait.
« Ce fut elle, qui, la première, eiïrayée des médisances auxquelles nos relations avaient fini par donner lieu, aborda fracchement la question et me proposa d'unir à jamais nos deux solitudes.
Ici le comte lit une pause de quelques secondes. Il allait entamer le point délicat.
— xV vous dire vrai, et de vous à moi, je vous avouerai que je ne ressentais pour M""" d'Ermilly rien de ce qui se rapproche de la passion, mais seulement l'estime profonde que m'avaient inspirée son caractère, son enjouement et les précieuses qualités du cœur que j'avais découvertes en elle.
« Refuser brutalement la proposition qu'elle me soumettait, eût été lui faire la plus grave injure. Après des hésitations, qui n'échapperont pas à un esprit aussi fin et aussi éclairé que le vôtre, j'acceptai.
« Un tel avenir n'avait, après tout, rien que de très honorable pour moi. Si l'amour ne m'entraînait pas, la raison me faisait entrevoir les avantages de toute nature qui résulteraient d'une telle alliance avec une aussi vieille noblesse que celle des Modane.
« Quelques scrupules qui vinssent m'assaillir, en pensant à vous et à votre fille, je me rangeai donc à l'avis de la comtesse. Ces scrupules, vous les avez partagés, je le vois, puisque, sur un avis officieux qui vous a été transmis sans doute à cette époque, vous êtes accouru à Paris...
— Ah ! vous savez que l'on m'a écrit ? demanda naïvement le marquis.
— Et je pourrais même vous dire le nom de celui qui, méconnaissant ma délicatesse et ma loyauté, vous a signalé le prétendu danger que couraient vos intérêts.
— Vous vous méprenez, monsieur, protesta M. de La Modane. Gilbert, en nous instruisant de ce qui se passait chez ma sœur, n'a fait que déférer au désir qu'Henriette avait exprimé devant lui chez la baronne de Prévalais. Il ne nous a pas dit qu'il s'agit d'un mariage entre vous et la comtesse, et ne nous a signalé aucun danger. Il nous a informés purement et simplement de ce qu'il avait vu.
Le comte, qui avait plaidé le faux pour savoir le vrai, ne fut pas maître d'un frémissement de colère, lorsqu'il acquit la certitude que Gilbert avait fait avorter ses premières espérances. Ainsi c'était à lui qu'il devait la ruine de ses projets ! 11 ne l'oublierait pas.
Pour le moment, il fallait sourire. M. de Lapeyre n'eut garde d'y manquer.
— Mais je ne l'accuse pas, monsieur ! mais je ne lui en veux aucunement i s"écria-t-il. Au contraire, je suis enchanté qu'il m'ait fourni l'occasion d'avoir avec vous cette exphcation loyale. S'il vous restait, du refete, l'ombre d'un doute sur les faits que je viens de vous raconter, il vous est facile de vous renseigner auprès de M""* la comtesse. Il me suffira, j'en suis sur, de faire appel à sa franchise, pour qu'elle confirme de point en point les détails que...
— Je les connais, mousieur, interrompit le marquis. Si je vous ai laissé parler, sans soulever aucune objection, c'est que je tenais à entendre de votre bouclie le récit que m'avait déjà fait M""^ d'Ermilly. Je reconnais avec la plus vive satisfaction que ce récit concorde exactement avec le sien. Un seiil point
domouro iiicomiiroluMisiMtî à mus yetix : l'oiirqiioi, sans m'en avoir jiréalahlemtMit iiiforiné, voulicz-voiis passer Duln; à la rrléhraliuri «lu inaria^'^uy
Lo comle avait prévu collf «iiicstioii. Kll»; dt.'vail iiniviliihlrinciil sa présenter dans le cours de cet entretien.
— Mon Dieu, monsieur... répondit-il d'un ton confidentiel et avec un embarras (jni n'était point simulé, nous mettons le pied sur un terrain f^lissanl. Je ne m'attendais pas à celte question, ou plutôt je m'imaj^inais que vous éviteriez do la soulever.
— Comment? Ut le marquis. Est-ce que, malgré ses protestations, ma sœur aurait oublié...
— Quelle horrible pensée traverse votre esprit ! s'écria M. de Lapeyre. Ne le croyez pas, monsieur! La vérité... je dois vous la dire, c'est que nos fréquentes relations avaient fait naître des bruits... Vous le savez... la calomnie ne respecte rien... La comtesse ayant eu vent de ces médisances, voulait s'y soustraire le plus tôt possible, et... comme vous étiez fort loin... comme pour solliciter et obtenir votre consentement, un long- mois aurait à peine été suffisant, elle avait décidé que notre hymen s'accomplirait d'abord, qu'elle vous en ferait part ensuite.
— Mais n'a-t-il pas été question, entre vous, d'un mariage secret? objecta le marquis.
Le comte sentit qu'il était perdu s'il ne payait pas d'audace.
— En effet, monsieur, confessa-t-il. J'avais proposé à M"' d'Ermilly ce moyen de calmer ses scrupules et de réduire au silence nos infâmes calomniateurs. Cela peut vous surprendre, parce que vous avez perdu de vue votre sœur depuis fort longtemps... vous ne la connaissez pas aussi bien que moi... vous ne vous êtes pas aperçu sans doute qu'elle n'a pas tout à fait renoncé à plaire... que sa beauté lui laissait des souvenirs dangereux pour son repos... que son tempérament même conservait des ardeurs que l'âge n'avait pas atténuées... Je vouj demande pardon si je n'insiste pas davantage, acheva M. de Lapeyre ; mais il est des choses que l'on doit effleurer à peine et que des hommes tels que nous comprennent à demi-mot.
C'était accuser clairement la comtesse d'avoir joué près de lui le rôle de M™" Putiphar.
Pourtant M. de La Modane ne protesta pas. C'est que les allures de M°" d'Ermilly ne donnaient malheureusement que trop de vraisemblance à cette accusation. Le comte savait bien ce qu'il faisait en la portant.
Était-il possible, en effet, que, depuis huit jours qu'il était auprès de sa sœur, le marquis ne se fût pas aperçu des travers de la vieille coquette? Pouvait-il n'avoir pas vu qu'elle avait recours à toutes les poudres, à tous les fards, à tous les cosmétiques, pour dissimuler ses rides ou pour noircir ses cheveux grisonnants?
LA BELLE AllGENTIERE 2G9
Ses toilettes n'étaient-elles pas une preuve assez éclatante de ses prétentions ridicules et de la faiblesse de son esprit? Les poses qu'elle aiïectait, les naïvetés qu'elle laissait échappera dessein, ne semblaient-elles pas corroborer l'assertion de M. de Lapeyre ?
Le marquis n'avait que trop remarqué ces exagérations, qui froissaient quelque peu son amour-propre. Il en avait même fait l'observation à la comtesse, essayant de lui faire sentir combien elles étaient pour Henriette d'un exemple dangereux.
Le comte devina ce qui se passait dans l'esprit de M. de La Modane. Il lui suffisait d'y avoir momentanément semé le doute pour se croire assuré de la victoire.
— Fort heureusement vous êtes arrivé, s'empressa-t-il d'ajouter, afin de ne pAs laisser au marquis le temps de trop s'appesantir sur cette idée. Je n'ai donc plus qu'à remettre entre vos mains le sort de M"" d'Ermilly. Quanta moi, je ne prétends pas abuser de droits acquis, dont tant d'autres ne manqueraient pas de se prévaloir. C'est à votre haute sagesse que je m'en rapporte entièrement, car, vous présent dans cette maison, aucunes médisances ne peuvent plus atteindre la comtesse, et rien ne presse de conclure l'union qu'elles nécessitaient pour ainsi dire il y a quelques jours.
Le marquis s'attendait si peu à cette conclusion qu'il ne chercha pas à dissimuler l'étonnement qu'elle lui causait.
— Quoi ! fit-il, vous renoncez à la main de la comtesse ?
— Je ne dis pas cela, monsieur, fit le rusé gentilhomme. Je dis que notre union était une pure question de convenances, et que si l'isolement de M°" d'Ermilly la rendait hier plus pressante, cette question a perdu, depuis que vous êtes là, tout ce qu'elle avait d'immédiatement urgent. Qu'elle vous paraisse nécessaire ou non, c'est à vous de vous prononcer.
Le marquis ne cachait pas la joie que ces paroles lui inspiraient.
— Et remarquez, ajouta M. de Lapeyre, que je ne vous demande pas de me faire connaître sur-le-champ votre décision. Ce n'est pas par surprise que je voudrais m'introduire dans votre famille, quelque honneur que ce serait pour moi d'y entrer, quelque fierté que j'en ressentirais. Prenez donc tout le temps nécessaire et croyez que je me soumettrai sans réplique à l'arrêt que vous aurez rendu, votre amitié étant, après votre estime, la chose à laquelle je tiens le plus au monde.
M. de La Modane était confondu. Décidément le comte n'avait pas menti ; il était changé du tout au tout ! Jamais gentilhomme plus accompli n'avait plus galamment traité sujet plus épineux et n'avait montré plus de désintéressement.
— Monsieur, dit-il, je suis forcé de rendre hommage à votre générosité. C'est avec un vif plaisir que je me rencontre avec un homme aussi franc et
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missi loyal (jtn^ vous. Soyez assuré, dans tous les eus, quel que soil lu i»uili au«|ut>lji' tn'arrèlerai, (pie mon esliinr vl mon ;iinitié vous sont (iésonnîiis ar(|ni.S(;s.
A c.'s mois, il luiidil s;i main au comlr, «jui y laissa tomber la sienne t;n s'inclinant.
— Noilà, liL-il, un lioniicur au(|m'l je n'aurais jias osé jnélcndre, il n'y a «jnuu inslanl...
— hl {jue, lie mon côté, je ue comi)tais pas plus donneifjue recevoir, riposta courtoisement M. do La Modane.
— J'abuserai donc des excellentes dispositions dans lesquelles je vous trouve, re])ril M. de Lapeyre.
— De (juelle façon, monsieur.
* — Eu vous demandant, monsieur, sans vouloir peser en rien sur votre décision, l'autorisation de venir ici comme par le passé, tant que voire présence fera disjtaraître le danger qhe mes visites pourraient avoir.
— Je vous la donne de g'raud cœur, monsieur, répondit le marquis.
Ainsi se termina cette première entrevue, daus laquelle M. de Lapeyre avait fait preuve d'une si hypocrite habileté.
Il revint, en elTet, ainsi qu'il y avait été autorisé, espaçant d'abord ses visites, puis les rapprochant insensiblement, au point qu'il redevint au bout de quelque temps le plus intime ami de la maison.
Il continuait à agir avec la plus sage circonspection. 11 évitait même de se trouver seul avec la comtesse, à qui sa nièce tenait, du reste, ordinairement compag'nie.
11 s'entretenait de préférence avec le marquis, dont il ne cessait de flagorne jusqu'à l'absurde l'aveugle vanité. Parfois il s'adressait également à Henriette» qui prenait volontiers part à la conversation lorsqu'il était question de son pays, qu'elle adorait.
Quant à son mariage avec M™' dErmilly, il ne paraissait pas plus y songer que M. de La Modàue. Pas une fois ils n'y avaient fait allusion, depuis deux mois que le marquis était à Paris.
jyjiiie d'Ermilly ue disait mot. Elle observait avec une certaine défiance ce qui se passait, car il lui semblait étrange que le comte et le marquis se montrassent si réservés.
En outre, une grande préoccupation assiégeait son esprit et celui d'Henriette^ maintenant qu'il semblait définitivement démontré que Gilbert avait disparu.
- Quoi qu'elles lissent pour bannir la pensée qui les poursuivait, elles ne pouvaient pas oublier que le barou avait formellement accusé M. de Lapeyre d'avoir tenté de le faire assassiner.
— Serait- il donc pour quelque chose dans la disparition de Gilbert? disai Henriette.
La comtesse protestait encore, mais non plus avec la vivacité et Ténerçie qu'elle avait montrées la première fois.
L'absence prolongée du baron de Prévalais et le silence qu'il gardait envers sa mère n'intéressaient du reste guère pour le moment que Dégourdi et M"" de La Modane.
C'était elle qui, à force de questions, avait décidé le pauvre garçon à parler. Si elle n'avait pas reçu directement ses aveux, elle ne savait pas moins à quoi s'en tenir. Son père n'aA^ait pas jugé nécessaire de lui cacher les révélations que François lui avait faites.
Cela produisit à Henriette un singulier effet. Son cœur se serra, son front se plissa, son gosier se contracta, comme si elle avait éprouvé une grande douleur.
— Comment! Gilbert, qui n'avait fait que traverser Paris, avait eu le temps d'y connaître une femme, d'entrer en correspondance avec elle! de l'aimer et d'en être aimé peut-être! Et il était possible que ce fût avec elle qu'il avait fui!
Voilà du moins ce que son père lui avait donné à entendre.
Ce fut bien pis encore, lorsque après s'être renseigné d'après les indications que Dégourdi avait données, le marquis apprit à Henriette que cette femme était la Belle Argentière, c'est-à-dire la plus noble, la plus belle et la plus irréprochable qu'il y eût au monde.
Pour le coup, la pauvre petite faillit se trouver mal. Il lui sembla que son sang affluait vers son cœur et allait l'étouiïer.
M. de La Modane, qui la vit pâlir, s'imagina que c'éta-it de surprise et d'indignation...
— Tu vois, fit-il, ces gens vertueux et austères, qui n'ont pas assez de mépris pour les autres, qui ne craignent pas de les accuser et de faire peser sur eux les plus odieux soupçons... tu vois où ils en arrivent!...
Henriette comprit bien que son père faisait allusion à l'accusation que Gilbert avait lancée contre M. de Lapeyre, mais elle n'était pas en état de répliquer.
— Allons, remets-toi, lui dit le marquis en la baisant au front, bien d'autres étonnements te sont réservés dans la vie.
n la laissa seule et sortit. Il n'était pas fâché d'avoir diminué aux yeux de sa fille le prestige dont avait joui le baron de Prévalais jusqu'à ce jour.
Instinctivement, la supériorité de Gilbert le suffoquait. On aurait pu croire qu'elle lui enlevait quelque chose de l'orgueilleuse importance qu'il s'attribuait.
En etï'et, n'avait-il pas entendu faire sans cesse et sur tous les tons l'éloge do ce gentilhomme? Dernièrement encore, un peu avant que M. de La Modane quittât la Navarre, n'avait-on pas de nouveau chanté les louanges de Gilbert? Ne disait-on pas, tout bas, qu'en raison de son caractère, de sa droiture, de
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r.miilié <liii riiiiiss.'iil ,'iii jciiiir roi. Ici Itruori avait él6 choisi par les principaux gciililsliiiinmcs cl cliarf^t'i par eux (l'iiiic haiilo missiofi jioliliqii»!?
lilail-cc raisunnabU'. ? IJiiu mission poiiliquo à iiti jt-um^ homnu; d»; vin^l- Irois ansi El on no l'avait pas consulté, lui, le marquis de LaMudan»*! On no le considôrail donc pas commet iiti des piMsonnagos iinjuirlanls du royaume de Navarre?
C'élail un Alhénion sans le savoir, (jut; le marquis. Il se lassail d'onltMidro loujours Irailer Aristide de juste. L'éclat dont le nom de Prévalais brillait à nouveau, le forçait à fermer les yeux. Cela l'offusquait et l'irritait h la fois.
Le besoin do dominer, loujours et partout, l'éloigtiait de tous ceux que la nature avait mieux doués que lui, ou que leur mérite élevait au-dessus de son obscurité. Le bien que l'on disait d'aulrui, c'était autant qu'on lui volait!
Aussi, ce qui l'éloignait de l'un le rapprochait de l'autre. M. de Lapeyre lui avait plu parce que M. de Lapeyre le flattait, et plus encore parce que le marquis le dominait de toute la hauteur de sa naissance et de ses écus.
Qu'allait maintenant penser llenrielte de Gilbert? Que devenait ce héros tant vanté?
M. de La Modane se frottait les mains et croyait franchement avoir fait preuve d'une profonde diplomatie.
Le pauvre homme! Il n'avait pas vu qu'il enfonçait un poignard dans le cœur de son propre enfant!
Celte douleur, qu'avait ressentie Henriette, en apprenant que Gilbert aimait une autre femme, c'était la jalousie qui l'avait causée. Celte commotion terrible, qui avait fait refluer tout son sang, c'était l'amour qui l'avait provoquée.
La malheureuse enfant ne s'en doutait guère, au moment où son père l'avait quittée en lui décochant cette flèche du Parlhe, dont il augurait de si merveilleux efi'ets I Ce ne fut qu'insensiblement, à mesure qu'elle se remit de l'horrible secousse qui l'avait ébranlée, qu'elle découvrit la vérité!
Elle fut effrayée d'abord. Un indescriptible frémissement la parcourut de la tête aux pieds. Elle porta la main à son cœur, comme pour empêcher de s'en échapper le fatal secret qu'elle venait d'en faire jaillir.
C'était donc cela, l'amour? Cette défaillance aiguë, ces transes cruelles, ces angoisses dont elle avait failli mourir, c'était l'amour! Aimer, c'était donc souffrir? Alors elle aimait bien, car elle soulfrail atrocement.
Comment ne s'élait-elle pas aperçue plus tôt qu'elle aimait? Depuis que Gilbert l'avait arrachée à la mort, elle l'avait vu très fréquemment. Presque tous les jours, elle avait parlé ou entendu parler de lui. Bien souvent, la nuit, dans ses rêves, l'image de son sauveur lui était apparue. Pourquoi donc son cœur n'avait-il jamais battu avec tant de force? Pourquoi, quand elle le voyait, quand on prononçait son nom, quand elle songeait à lui, n'avait-elle ressenti jusqu'alors qu'une douce quiétude, qu'une satisfaction intime, qui n'avait ni l'intensité
M™* d'Ermilly, indignée, le chassa de la chambre.
d'un bonheur complet, ni la violence du malheur dont elle se sentait menacée aujourd'hui?
Telles étaient les insolubles questions qui se pressaient dans l'esprit d'Henriette. Elle ne comprenait pas encore que le bonheur qu'elle avait goûté, dans la paisible candeur de ses dix-huit ans, n'avait pas atteint alors les hauteurs de la passion. Nulle étincelle n'avait amené le choc terrible sous lequel elle avait
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LA IIKIJJ'] AIKiKNTIKllIî
pn'S(|iic siicconilx''. l'illo if^iiorail (|iio ramoiir n'ivsl pas la lrain|iiilliî fùlicilô au «ein lie laiiuelUî ollo avait vécu, taiil «|U(! (jilbriL éluil reslo près ci'ulli!; «-Ile msavait pas quo la vio était un combat.
Elle allait en l'aire bientôt la rodoulablo épreuve!
Lorstiut', au bout (b; (iu»'l(|U(!.s instants, s'apaisèrent les tortures auxquelles elle était en proi»;, elle n'eut plus qu'une pensée: cacber lo mal dont elb; était atteinte. A ses yeux, c'était une munslruosité que d'aimer un liouime, contre le(|uel son ])èro était visiblement animé du sentiments hostiles, un homme ([u'uiic autre femme aimait déjà, de qui elle était peut-être aimé»;!
Elle se llatta donc d'avoir assez d'énergie pour lutter contre une passion que toutes les présomptions condamnaient d'avance. Et, alin de puiser dans son malheur le courage dont elle avait résolu de faire provision, elle ht appeler Dégourdi.
Très étonné d'abord que M"° de La Modaue eût été instruite par son père de détails, qu'avec son bon gros sens il avait jugé inutile et dangereux de lui communiquer, François se défendit d'abord un peu contre les indiscrétions auxquelles voulait le contraindre la jeune fille.
Cependant, dans l'intérêt même de son maître, il se rendit.
— Après tout... se dit-il, puisque son père n'a pas cru devoir lui cacher... Plus il y aura de gens qui s'intéresseront à Al. le baron, plus on aura de chances de savoir s'il est mort ou vivant.
11 finit donc par se laisser aller.
Henriette ne lui fit grâce d'aucun détail. Et comment Gilbert avait-il connu la Belle Argentière? Et combien de lettres lui avuit-elle écrites? Et combien de rendez-vous lui avait-elle donnés? François l'avait-il vue? La trouvait-il aussi belle qu'on le prétendait? Etait-elle jeune?...
Chacune des réponses de Dégourdi retournait dans la plaie le poignard que le marquis y avait brutalemeut plongé. La pauvre enfant ne se lassait pas de l'interroger. Sans s'en douter, elle prenait à parler de Gilbert un plaisir dont l'amertume augmentait la vivacité. Aimer c'était souffrir. Elle l'avait dit, elle commençait à le comprendre à présent!
Dégourdi la voyait tour à tour pâlir, rougir, chanceler, se raidir... Il ne trouvait dans ces phénomènes rien que de très ordinaire. Il n'ignorait pas que M"e de La Modane avait témoigné de tout temps une grande amitié à Gilbert et à W* de Prévalais.
Il n'avait d'ailleurs pas en la matière beaucoup plus d'expérience que la jeune fille. Son amour pour Jabotte n'avait jamais été altéré par le plus petit nuage. Pour eux, ils se réduisaient à quelques baisers volés, à quelques taloches rendues.
Les vagues relations de François avec Gilonne n'avaient pas éveille dans le cœur de Jabotte un seul levain de jalousie. Elle avait confiance dans son amou-
reux. Et puis, il aurait fait beau voir qu'il la trompât et qu'elle le sût! Il est vrai que Dégourdi n'y pensait même pas.
La béate sérénité dans laquelle il vivait, maintenant qu'il était auprès de celle qu'il aimait, n'était donc troublée que par les regrets que la disparition de son maître lai laissait.
Des lors, comment pouvait-il soupçonner chez M""' de La Modane des sentiments qu'il n'éprouvait pas lui-même, qui lui étaient absolument inconnus?
11 ne se douta même pas du mal qu'il causait à la jeune fille et ne lui cacha rien du peu qu'il savait.
Mais Henriette en avait assez appris pour que son cœur se brisât. Gilbert était aimé de la femme la plus admirablement belle qui existât, de la femme dont tout Paris avait inutilement entrepris la conquête, de la femme qui avait résisté même au roi de Navarre! Il l'avait vue plusieurs fois, il avait eu des rendez-vous avec elle, ils avaient dansé ensemble au cercle de la reine-mère, il avait pressé dans ses bras ce corps merveilleux, dont chacun vantait les divines perfections !
Pouvait-il ne pas aimer une beauté si complète? Quel martyre, pour la pauvre enfant, que d'entendre ce concert unanime de louanges, s'élevant autour de celle qui lui avait pris le cœur de Gilbert! Quel supplice surhumain que d'arracher par lambeaux aux lèvres inconscientes de François toutes ces écrasantes révélations !
Elle le congédia enfin, à bout de forces, ne pouvant endurer plus longtemps le cilice dans lequel elle s'était volontairement drapée.
A dater de ce jour, un changement extraordinaire se produisit en elle. Sa grâce, son enjouement, sa vivacité, ses naïvetés, tout s'efîondra dans l'abîme que la douleur avait creusé.
Parfois, cependant, elle avait des velléités de résistance contre la destinée à laquelle elle semblait vouée. Alors elle se levait, elle courait se placer devant son miroir et s'y reg'ardait avec une sorte de rage.
— Pourtant, moi aussi, je suis belle, se disait-elle. On me l'a répété tant de fois! Je le vois bien d'ailleurs. Mais que lui faut-il donc, à ce Gilbert? Qu'est-ce que cette Belle Argentière peut donc avoir que je n'aie pas, moi?
Et ses yeux dardaient des reg-ards de colère sur sa propre image, comme pour lui reprocher de n'avoir pas su retenir auprès d'elle celui qu'elle avait à jamais perdu !
Ce changement dans les allures et dans les habitudes d'Henriette n'avait échappé à personne.
Le marquis s'en était aperçu.
— Mais qu'as-tu donc? lui avait-il demandé quelquefois.
— Rien, répondait la jeune fille.
Mais son teiut et sa pâleur donnaient à cette réponse un éclatant démenti.
Si M. (Il' I.a Moil.im' s'ôtail donné l.i piùiio (riiil(>rro«((M* son nxpérienco, il aurait su (If (|U('l mal sonl allt'iulos li:.s j*;uui;s lillcs qui u n onl rien ».
Il n'y pensa même i)as. N'avait-il pas h s'occuptir dv. lui, avant do s'occuper d(;s autres? Un caprice d'enfant gMé méritait-il do lixor son attention?
M"'" d'Ennilly avait égalt^ment remarqué que le caractère de sa nièce s'était siuyulifM'emenl assonijjri. La m(''lamorphose était, du reste, si complète, elle avait été si brusque surtout, qu'il aurait fallu (Hre aveuf^lo pour ne pas en être frapjié.
Or, à cùté de grands travers d'esprit et de prétentions ridicules, la comtesse ('lait douée de qualités assez sérieuses pour racheter ces légers défauts. Elle avait une extrême sensibilité, un cœur essentiellement aimant et une inépuisable charité. Nulle infortune no s'adressait inutilement h sa bonté. Il suffisait que quelqu'un fût malheureux pour qu'elle s'intéressât à lui. Elle était de celles ])our qui les persécutés ont droit à tous les égards, qui prennent parti pc ur le faible contre le fort, aux yeux de qui l'adversité est un titre sacré, et non pas un crinie.
Elle avait les défauts de ses qualités. Ces défauts peuvent se résumer on un mot : faiblesse.
Elle était faible, elle le sentait; mais, par cela même elle, était iiiCLinable de lutter. Elle s'était laissé prendre au récit des malheurs imagii.aires de M. de Lapeyre. Les revers qui avaient assailli cette victime du sort avaieut eu dans son cœur un retentissement douloureux. Pas un instant elle n'avait supposé qu'un gentilhomme pût mentir, ni que les assertions du comte fussent autant d'impostures.
Voilà de quelle façon ce rusé renard l'avait conquise et si bien conquise que, sans un dernier scrupule d'honneur et de dignité, elle serait devenue sa proie avant qu'il fût temps de la sauver.
Aujourd'hui que son frère et sa nièce étaient la, elle avait repris possession d'elle-même. Le profond intérêt que lui avait inspiré le comte restait le même. Aussi n'aurait-elle modifié en rien ses projets, car elle croyait toujours à sa sincérité, si l'étrange conduite qu'il tenait n'avait produit en elle un pénible étonnement.
Elle avait lieu de s'étonner, en effet, que M. de Lapeyre, après un entretien sommaire avec le marquis, s'en rapportât si bénévolement à sa décision, ne le pressât pas de la faire connaître et évitât même de faire alliision à cet hymen, qu'il était si pressé de conclure auparavant.
Quand aux jours succédèrent les semaines, et les mois aux semaines, M"^ d'Ermilly passa de la surprise à la défiance. Que signifiait ce silence? Si le comte renonçait à cette union, pourquoi se représentait-il chez elle avec les assiduités d'autrefois?
Elle pressentait un mystère, qu'elle cherchait inutilement à approfondir, mais dont elle était loin de soupçonner l'horreur.
ou VOULAIT EN VENIR M. DE LAPEYRE
Ces deux mois, le comte les avait tout spécialement employés à se faire bien venir de M. de La Modane. Pour y parvenir, il avait recours aux plus basses flatteries, aux plus viles platitudes, et même à des expédients qui, dans notre siècle prosaïque, l'aurait conduit tout droit en cour d'assises.
Il ne s'agissait pas seulement de faire pour la vanité du marquis tous les frais de sa diplomatie ; il fallait encore se relever aux yeux de cet orgueilleux et avide gentilhomme, faire croire qu'il était quelqu'un et qu'il possédait quelque chose.
Il avait donc imaginé de se faire adresser une lettre signée par un des principaux officiers de la maison de Savoie, lettre soi-disant toute confidentielle, dans laquelle ce personnage lui exprimait les regrets qu'éprouvait son maître du départ de M. de Lapeyre, qu'il aurait souhaité garder à sa cour au prix des plus grands sacrifices.
Il avait montré cette lettre au marquis, et, comme le moyen avait réussi, il s'en était fait adresser une autre, aussi régulière en la forme qu'aurait pu la fabriquer le plus habile faussaire, revêtue du sceau du prince d'Orange, entièrement écrite et signée de sa propre main.
Celle-là produisit encore plus d'effet que la première sur M. de La Modane. Elle était écrite sur parchemin, et le cachet armorié, qui pendait au bout du ruban de soie, lui donnait un caractère irréfutable d'authenticité.
Dans cette lettre, le prince d'Orange invitait le comte à retourner en Flandre, l'assurait qu'il le dédommagerait du temps perdu, et l'informait qu'en reconnaissance des services rendus, il avait donné l'ordre à son trésorier de compter à M. de Lapeyre une somme de deux cent mille livres, laquelle somme lui serait payée sur la simple présentation de la lettre qu'il lui faisait parvenir.
Quand il en eut achevé la lecture, le marquis conseilla à M. de Lapeyre de partir immédiatement pour la Flandre afin d'y toucher les deux cent mille livres.
Le comte répondit que. Dieu merci ! il n'était pas pressé, que d'ailleurs il n'était pas fâché de faire sentir au prince combien celui-ci avait mal agi envers lui. Il ajouta qu'il n'y avait pas péril en la demeure puisque, d'ores et déjà, l'argent était à sa disposition. Quelques jours de plus ou de moins ne signifiaient donc absolument rien...
Il poussa plus loin l'audace. Après avoir refusé nettement de partir, il demanda au marquis si réellement, il devait accepter cette donation, « qu'il
278 i'X likLLii AUGliMlhllL;
a\ail I»i»'n l'iivic «If rciMiusscr, dil-il, iir IùI-cji (jin; pour iiioiilrrr an |iiiiic(» qu'oïl n'olffiisc pas impiiiiônuMil un f,''(Mililliomm<) l)(''arnaiH ».
M. (Il- La Mmlaiir l'en dissiinla av<'c iiiic vivariii'- (|iii prouvait (]iicllc vali'iir l'aii^cnl avait à ses yoiix. 11 h; l'ôlicila <Jo son (IcsiiiléiiîssoiiKMit ni se ivjouit avec lui (|u"il fùl dans uno situation nssoz brillant»; j)our dodaifçnf^r nno somme de cotlci imjtortaiiro.
Il est certain <\\i'ii itatcr de re jour, Icî coml(; jnil iiik; tout autre surface dans la maison du marquis.
M. de La Modano raconta k sa sœur et ;\ sa (ilii! ci; qu'il avait vu et lu, et ne trouva pas d'expressions assez énergiques pour exalter devant elles une aussi noble conduite.
Le marquis faisait fausse route, sans le savoir. Du moment que M. de Lapeyre n'avait plus à se plaindre de l'ing-ratiludc! des hommes, il devenait iiiliniment moins intéressant aux yeux de M'"" dEimilly.
(jiiaut à Il.-nriette, que lui importait que le comte eût deux cent mille livres de plus ou de moins?
Mais M. de Lapeyre avait atteint son but, lui. il avait persuadé à M. de La Modane qu'il était riche et qu'il ne tenait qu'à lui de le devenir davanla^'^e.
Il s'en aperçut aux égards que le marquis lui témoigna. Les voies ainsi préparées, il résolut de frapper le grand couj».
Au commencement de janvier, c'est-à-dire un peu plus de deux mois après Tarrivée de M. de La Modane, le comte lui demanda à l'entretenir sans témoins dune affaire de la plus haute gravité.
Le marquis l'emmena dans sa chambre, lui offrit un siège et prit place en face de lui.
— Je vous écoute, fit-il.
— Mon cher marquis, commença M. de Lapeyre, j'ai longuement réfléchi depuis le jour où nous avons agité ensemble la question de mon mariage avec M"" d'Ermilly, et j'ai fini par reconnaître qu'à tous les points de vue ce mariage était une folie.
— Je n'aurais pas osé vous le dire, lit M. de La Modane, dont le visage s'épanouit aussitôt; mais je suis heureux de voir que nous sommes du même avis.
— En effet, reprit le comte, sans parler de moi, qui ne suis pas tout à fait vieux et qui puis prétendre à épouser une femme plus jeune que la comtesse, j'ai pensé à vous, dont l'amitié m'est précieuse, et j'ai reconnu qu'à juste titre cette union pouvait vous porter ombrage.
Le marquis se défendit mollement d'un geste équivoque.
— Oui, continua M. de Lapeyre. Vous aviez le devoir de vous inquiéter de ce que deviendrait entre mes mains la fortune de votre sœur. Le père de famille a des droits sacrés, contre lesquels je ne voudrais pas m'élever. L'héritage de
]\|mo (j'Ei-nmiiiy est votre bien, il est celui de votre fille. Loin de vouloir vous lej disputer, je prétends me liguer avec vous pour le conserver.
Ces paroles résonnaient délicieusement aux oreilles du marquis, lout ce qu'il entendait il l'avait pensé. S'il avait évité depuis deux mois d'aborder ce sujet difficile, c'est qu'il craignait de trouver dans le comte un contradicteur. Pas du tout! il y découvrait un allié !
— Bien, fit-il, mais comment?
11 ne comprenait pas encore en quoi M. de Lapeyre pouvait réaliser avec lui
un projet aussi séduisant.
— Monsieur, répondit le comte, vous me connaissez aujourd'hui. Je n'ai pas besoin de vous faire une longue et inutile énumération de ma fortune. Répondez-moi donc franchement : croyez-vous que je puisse être, non seulement un bon mari, mais encore un mari désirable?
— Assurément, dit le marquis, ne soup'^onnant pas le piège dans lequel il venait de tomber.
— Eh bien ! mon cher monsieur, reprit le comte en se levant, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.
M. de La Modane s'attendait si peu à celte conclusion qu'il ne fut pas maître d'un soubresaut violent. j
— Attendez ! fit le comte. Avant de me répondre, laissez-moi placer quelques j timides observations. '
Le vieux gentilhomme ne s'insurgea pas. |
— Parlez, monsieur, dit-il pourtant avec la plus grande froideur. j N'importe. C'était pour M. de Lapeyre un magnifique résultat que d'avoir i
formulé une pareille demande, sans provoquer immédiatement la colère et l'indignation du marquis.
— Yous savez, monsieur, reprit-il, que j'étais dans les meilleurs termes avec M"^° d'Ermilly. Si je me suis montré plus réservé, du jour oià vous êtes intervenu, c'est pour vous que je l'ai fait. Cependant je ne crois pas avoir démérité aux yeux de la comtesse. Pendant deux ans qu'ont duré nos relations, j'ai été à même d'apprécier combien elle était bonne. Je suis donc convaincu qu'il vous suffira de lui démontrer que le bonheur et l'avenir de votre enfant sont au bout de cette combinaison, pour qu'elle abjure tout sentiment égoïste et prèle les mains à l'honneur que je sollicite.
En disant ces mots, il levait les yeux sur M. de La Modane, comme pour chercher sur son visage un signe d'approbation ; mais le marquis demeura impassible.
— Quant à vous, poursuivit le comte, je crois inutile de faire ressortir quels avantages vous en retirerez. Vous n'avez plus à craindre que les richesses de votre sœur vous échappent. Je deviens pour ainsi dire le Irait d'union qui les rattache pour jamais à votre famille, et votre fille s'enrichit à la fois de ce